LE GRENADIN
Ils finiront même par être entièrement détruits; déjà il ne reste plus que les deux que vous voyez et ces trois ou quatre morceaux du troisième. Chaque personne, en sortant d'ici, veut en emporter un souvenir, et c'est ainsi ([ue les pauvres vases sont détruits petit à petit.
l'étranger.
Mais sur ces deux-ci , parmi les belles arabesques dont leur magnifique émail est orné, j'aperçois des inscriptions....
LE grenadin.
C'est vrai ; mais vous voyez que dans l'état de dégradation où sont ces vases, leur émail étant usé ou enlevé, il n'est plus guère possible de les lire : sur ce premier vase on ne peut guère distinguer que le nom de Dieu, deux fois répété; aucun des deux ne porte une autre inscription entièrement lisible. Cela est bien certain, vous en êtes témoin; et si quelqu'un se flatte d'avoir une copie de ces inscriptions, c'est qu'elle aura été relevée il y a soixante ou quatre-vingts ans, dans un temps où, sans doute, elles étaient moins effacées et plus lisibles qu'aujourd'hui
1 . Le docteur Echeverria exagère un peu l'état de dégradation du vase de l'Alhambra : il est vrai que dans plusieurs endroits l'émail est enlevé, et qu'une des anses, en forme d'aile, est entièrement, cassée; néanmoins les ornements et les caractères se distinguent encore très-bien : ainsi j"ai pu prendre sur place un calque complet
flISPANO-MORESQUES.
l'étranger.
Ainsi, puisqu'on ne peut lire ces inscriptions, nous ignorons à quel roi ont appartenu ces trésors , etc.
Les prévisions du docteur Echeverria ne se sont que trop vérifiées : que sont devenus les autres vases de l'Alhambra? Un auteur anglais, M. Ford, prétend, dans son « Hand-book for Spain », que, vers 1820, le gouverneur Montilla s'en servait comme de vases à fleurs, et qu'une dame française en emporta un; j'ai lu quelque part une version différente : il aurait été enlevé par une dame anglaise de Gibraltar... Ce qui est certain, c'est que des trois il n'en reste plus qu'un. Les deux vases de l'Alhambra ont été gravés pour la première fois en 1785, dans les « Antigûedades arabes», avec un texte de P. Lozano, Madrid, in-l°. Depuis, on les trouve encore mentionnés dans plusieurs ouvrages : les u Paseos nuevos », d'ARGOTE de Molina , Grenade, vers 1807, in-18°; « les Arabian Antiquities of Spain », par Murphy, London, 1816, in-4% qui ne
de l'aile qui subsiste; le milieu de cette aile est occupé par des arabesques du plus beau style, et sur les bords court une large inscription qui paraît se répéter plusieurs fois, mais qui n'est guère lisible, les caractères se confondant avec les ornements qui les entrelacent.
1. Quelques chapitres plus loin, le docteur Echeverria parle d'une autre découverte qu'on fit de son temps près de l'Alhambra. « Elle consiste, dit-il, en un escarbot (escarabajo) qui a les dimensions d'une tortue de grosseur moyenne; cet escarbot est en faïence très-dure, comme celle des carreaux de revêtement, et entièrement couvert de caractères arabes, tous en chiffres, sauf la tète, qui otfre le nom d'Allah écrit en toutes lettres. » Le docteur Echeverria croit que cet escarbot était une amulette, ou talisman.
sont qu'une pauvre copie de l'ouvrage de Lozano ; on peut encore citer le «Voyage en Espagne, » de La- BORDE ; les « Monuments arabes et moresques, » de M. GiRACLT DE Prangey, et la belle publication plus récente d'OwEN Jones.
Autant qu'on peut en juger par la gravure donnée dans les « Antiquités arabes », de Lozano, le vase qui a disparu ressemblait assez, quant à la forme, à celui qui existe encore ; il était de même style et de même époque, seulement les anses, au lieu d'inscriptions, sont ornées d'arabesques et de feuillages dans lesquels se jouent des oiseaux; au lieu de deux antilopes affrontées, le milieu de la panse contient trois cercles avec un écusson portant la devise des rois de Grenade : « Il n'y a d'autre vainqueur que Dieu » , devise qu'on voit si souvent répétée à l'Alhambra, particulièrement sur les (( Azulejos » . J'ajouterai encore que sur ce vase la grande inscription circulaire était remplacée par des entrelacs variés, qui devaient être d'un dessin très-élégant.
M. Théophile Gautier n'a pas manqué, dans son voyage en Espagne, de signaler ce vase ; il décrit « la pièce où, parmi des débris de toute sorte, est relégué, il faut le dire à la honte des Grenadins , le magnifique vase de l'Alhambra, haut de près de quatre pieds, tout couvert d'ornements et d'inscriptions, monument d'une rareté inestimable, qui ferait à lui seul la gloire d'un musée, et que l'incurie espagnole laisse se dégrader dans un recoin ignoble. »
Je dois ajouter qu'un nouveau gouverneur de l'Alhambra a été nommé depuis peu, et qu'il a pour les monuments moresques plus de respect que n'en avaient ceux qui l'ont précédé.
HlSTOlUi: DES faïences
Que devint la fabrique de Malaga après la chute du royaume de Grenade en i49i2? Je ne sais; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle existait encore au commencement du xvi' siècle : Lucio Marineo, qui prend le titre de w Chroniqueur de leurs majestés Ferdinand et Isabelle», la mentionne, parmi les autres fabriques espagnoles, dans son livre « Des choses mémorables d'Espagne » , écrit en 1517, que j'aurai encore l'occasion de citer; «à Malaga, dit-il, on fait aussi de très-beaux vases de faïence. »
Je n'ai trouvé aucune mention postérieure de la fabrique de Malaga ; il est probable qu'elle déclina peu à peu , à mesure que celles du royaume de Valence prirent plus d'importance, et qu'au milieu du xvi'' siècle elle avait entièrement cessé d'exister.
Après le vase de l'Alhambra, existe-t-il d'autres faïences qu'on puisse rapporter à la fabrique de Malaga? M. GiRAULT DE Prangey, dans son ouvrage sur.
les monuments arabes et moresques de Cordoue, Sé ville et Grenade, dit qu'on a découvert en Sicile des vases qui ont avec celui de l'Alhambra la plus grande analogie de forme, d'exécution et de matière ; ce serait peut-être de ces vases de Malaga qu'on exportait au loin, au dire d'Ibn-Batoutah.
Je n'hésite pas à attribuer à cette fabrique trois grands bassins creux du musée de Cluny; ces bassins, ou (( aljofainas » , comme on les appelle encore en Espagne de leur nom arabe, sont couverts de dessins à reflets métalliques et d'émaux bleus, dont l'analogie avec ceux du vase de l'Alhambra est tout à fait frappante; j'y ai même retrouvé des médaillons qui, dans leurs moindres détails, rappellent identiquement ceux qui ornent le col de ce vase ; de plus, c'est la même terre dont la couleur rougeâtre indique la présence du fer, ce sont les mêmes bleus et les mêmes reflets. Je citerai particulièrement le bassin portant le n" 2584, parce qu'il offre, comme le vase de Grenade, des reflets métalliques un peu pâles. Les deux grands vases, de forme élevée et cylindrique, qui existent au même musée sous le n" 2019, sont encore évidemment de la même origine; j'en dirai autant de quelques plats qui se voient dans différentes collections, et qui offrent les mêmes analogies de style et de matière.
Plusieurs plats, vases, etc., tout en rappelant les pièces que je viens de citer par leur style et les bleus qui figurent dans leur décoration, ont cependant un caractère moresque moins pur : je veux parler de
ceux qui sont ornés d'armoiries, du monogramme du Christ, etc. ; on peut supposer qu'ils sont sortis de la même fabrique, soit avant, soit après la conquête du royaume de Grenade par Ferdinand et Isabelle. 11 est certain que les parties de l'Espagne soumises à la domination musulmane avaient des rapports fréquents avec les provinces chrétiennes : des artisans mores travaillaient chez les chrétiens , et réciproquement ; ainsi , parmi les peintures qu'on voit sur la voûte de la ((Sala delJuicio», à l'Alhambra, il y en a d'un artiste chrétien; et j'ai vu à Cordoue un beau heurtoir en bronze, de travail certainement moresque, avec une inscription chrétienne du xv^ siècle.
Avant de terminer ce chapitre, je crois devoir citer encore une des plus belles pièces qu'on puisse attribuer à la fabrique de Malaga; c'est un curieux vase de la collection Soulages (n° 95), haut d'environ 50 centimètres : le corps, de forme arrondie, est supporté par un pied conique ; le col est élevé , en forme d'entonnoir, et flanqué de deux grandes anses ou ailes, percées de petits trous circulaires; le vase est entièrement couvert de feuilles à découpures et d'ornements vermiculés, tantôt à reflets jaunes, tantôt en bleu sur fond blanc.
Les Mores d'Espagne ont dû faire peu « d'azulejos » à reflets métaUiques; les seuls que j'aie vus sont au a Cuarto real » , ancienne résidence moresque à Grenade. Ils sont ornés d'arabesques à reflets un peu pâles, mais du plus beau style : un de ces carreaux a été gravé dans l'ouvrage de M. J. Marryat.
FABRIQUE DK MAJORQUE.
Tout porte à croire qu'après la fabrique de Malaga, la plus ancienne est celle de Majorque; le nom seul, si les documents nous manquaient, indiquerait déjà qu'elle remonte à une époque reculée. En effet, on sait que le mot «majolica» , anciennement employé en Italie, et dont on se sert encore aujourd'hui pour désigner la faïence en général^, tire son étymologie du nom de la
1. M. J.-G. Robinson croit même que ce mot désignait particulièrement, au xvi« siècle, les faïences à reflets métalliques; voici ce qu'il dit à ce sujet dans son excellent catalogue de la collection Soulages : « Le mot majolica lui-même, du temps de Piccol Passo (vers 1550), était plutôt appliqué aux pièces à reflets qu'à la faïence en général, c'est-à-dire qu'il n'était pas employé en Italie pour désigner indistinctement toutes les poteries à glaçure stannifère. Ce fait important ressort très-clairement des extraits du manuscrit de Piccol Passo, et d'autres documents publiés par M. Rafîaelli, Memorie délie iMajoliche J)iiranline„ Fermo, 1846, p. 71.» Quant à l'expression Majolica alla Caslellana, employée par Piccol Passo et par Passeri, elle ne s'applique pas, comme on l'a prétendu, aux faïences espagnoles, caslillanes, mais à celles de Ciltà rii Cas(elln. près Pérouse. Voir Passeri, chap. xin.
plus grande des îles Baléares, nom que les auteurs italiens, par un euphonisme naturel à l'esprit de leur langue, ont toujours écrit « Majolica », au lieu de Cl Majorica » : dès le xiir siècle Dante l'écrivait ainsi :
Tra l'isola di Qipri e di Majolica ^.
J.-C. Scaliger, qui écrivait dans la première moitié du xsV siècle, vante les vases qui se faisaient de son temps, aux îles Baléares ; après avoir fait l'éloge des porcelaines récemment apportées de la Chine, il admire l'art tout nouveau avec lequel on les imitait dans ces îles, (( de telle sorte, dit-il 2, qu'il est difficile de distinguer les fausses des vraies; les imitations des îles Baléares ne leur sont inférieures ni pour la forme, ni pour l'éclat ; elles les surpassent même pour l'élégance, et on dit qu'il nous en arrive de si parfaites qu'on les préfère aux plus belles vaisselles d'étain. Nous les appelons ((majolica», en changeant une lettre, du nom des îles Baléares, où, assure-t-on, se font les plus belles. »
Fabio Ferrari dit également, dans ses origines de la langue italienne, que l'usage de la (( majolica»,