Inferno », cantoxxviii
2. J.-G. Scaliger, (( Exercitationes », etc., ex. xcii. II est évident, d'après ce passage, que Scaliger n'avait examiné avec attention ni les porcelaines chinoises, ni les faïences des îles Baléares, puisqu'il les compare malgré le peu d'analogie qu'elles offrent, soit sous le rapport de la forme, soit sous celui de la décoration; mais ce qu'il faut conclure de ce que dit cet auteur, c'est que les faïences fabriquées aux îles Baléares étaient apportées en Italie au xvi« siècle, et que leur provenance y était connue.
IIISFANO-MORESQUES. 2o
ainsi que son nom, vient de Majorque, « que nos anciens écrivains toscans, par une certaine coquetterie de prononciation, ou, si l'on veut, par une altération de nom, ont appelée « Majolica. »
Le dictionnaire de la Cnusci, en donnant la définition du mot (( majolica » , dit que la faïence est ainsi nommée de l'île de Majorque, « où l'on commença à la fabriquer, n
Je crois devoir dire ici quelques mots de certains plats creux ou « bacini » , qu'on voit incrustés dans les murs extérieurs de plusieurs églises et campaniles d'Italie, et que M. J. Marryat, dans son histoire de la poterie, dit avoir été rapportés de Majorque en 1115 par les Pisans , lorsqu'ils s'emparèrent de cette île , alors au pouvoir des Arabes. A l'appui de cette assertion, M. J. Marryat cite un passage de l'histoire des Républiques italiennes de Sismondi , d'après lequel les Pisans, s'étant emparés de Majorque, en. rapportèrent chez eux un immense butin ; mais il n'y est pas fait mention de faïences. En outre, je ferai observer qu'il est très-douteux que les plats en question, d'une terre grossière et peu ornée, aient jamais fait partie des riches dépouilles enlevées par les Pisans. Ces plats se voient assez fréquemment en Italie, notamment à Rome, à Pise, à Pavie ; j'ai observé ceux cités par M. J. Marryat, et d'autres encore; en général, ils sont d'une couleur verdàtre, et quelquefois couverts de dessins très-grossiers, mais je ne leur ai pas trouvé le caractère oriental que cet auteur leur attribue. Parmi
ceux de ces plats que j'ai remarqués, j'en citerai un qu'on voit au sommet de la façade de l'église San- Andrea^ à Pise : il représente un navire aux voiles déployées, peint en noir sur fond blanc.
Je n'ai vu qu'un seul de ces plats qui offrît des reflets métalliques : il est incrusté dans le campanile de Santa- Francesca-Romana, à Rome, non loin de la Basilique de Constantin ; la hauteur à laquelle il est placé ne m'a pas permis de distinguer s'il est orné de dessins.
Passer! parle des u bacini » , que de son temps on voyait fixés sur la façade du dôme de Pesaro, ainsi que sur les églises de San-Agostino et de San-Francesco, et qui produisaient un bel effet quand ils étaient éclairés par le soleil ; il fait observer que ce n'est qu'après l'an 1300 que commença l'emploi des plats de terre colorée pour l'ornement des façades d'églises; mais quand même cet usage remonterait à une époque plus ancienne, rien ne prouverait la provenance majorquine des plats en question.
Je laisse donc de côté les pures hypothèses, et, sans vouloir faire remonter la fabrique de Majorque au xii" siècle, je me bornerai à constater que c'est dans la première moitié du quinzième qu'elle est signalée d'une manière certaine , et, chose digne de remarque, c'est à un Italien que nous devons ce document.
Giovanni di Bernardi da Uzzano, fils d'un riche marchand de Pise, écrivit, en l/i/i2, un traité de commerce et de navigation, qui a été publié dans le siècle
dernier par Pagnini 11 parle des différents objets qui se fabriquaient à Majorque et à Minorque, et mentionne notamment la faïence, qui, ajoute-t-il, a avait alors un très-grand débit en Italie 2. » Le commerce des îles Baléares et de la Catalogne était très-important au moyen âge. Gapmany, dans ses mémoires historiques sur le commerce de Barcelone , cite plusieurs auteurs qui en font foi, notamment Balduggi-Pego- LOTTi, qui énumère les villes d'Italie liées, dès le XIV' siècle, par des rapports commerciaux, avec Majorque. Cette île possédait dès cette époque 900 navires, dont quelques-uns portaient jusqu'à [xQO tonneaux, et elle comptait plus de 20,000 marins. MuRATORi rapporte^ qu'au commencement du xv' siècle , Pedro Santon , corsaire catalan , commandait un navire qui portait à son bord 500 hommes. Ces relations constantes de l'Espagne avec l'Italie, la Sicile et le Levant expliquent comment on a rapporté de ces différents pays tant de faïences hispano-moresques ^.
1. Pagnini, « Délia décima », etc. Lisbonne et Lucques, 1765, in-4".
2. Voir Gapmany, « Memorias historicas », etc. Barcelone, 1780^ in-4°, t. m.
3. Muratori, « Rerum Itaiicarum scriptores », 3Iilan, 1723, in-f".
4. Plusieurs personnes qui ont parcouru l'Orient m'ont assuré que c'était dans l'île de Chypre qu'on trouvait le plus de faïences hispano-moresques; ce fait est très-facile à expliquer, puisque Chypre, qui appartint aux Vénitiens depuis 1489 jusqu'en 1570, devait être plus accessible aux commerçants espagnols que les contrées voisines, soumises à la domination musulmane.
De plus, la certitude de la fabrique majorquine m'a été confirmée par mon savant ami, M. J.-M. Bover DE RossELLô, de Majorque, auteur de plusieurs ouvrages intéressants sur les îles Baléares. M. Bover m'a même affirmé que, d'après ses observations et des documents qu'il a trouvés, le principal centre de cette fabrication devait être la petite ville d' « Ynca )> , située dans l'intérieur de l'île , à quelques lieues de la capitale. Ce fait est d'autant plus vraisemblable, que j'ai remarqué sur plusieurs plats les armes de cette ville ; on les voit sur un plat du musée de Cluny, n° 2050, que M. E. Du Sommerard indique comme provenant de Majorque; ce plat, qui doit remonter au xv* siècle, est de style moresque et a des reflets métalliques rouges ; dans un double cercle , qui circonscrit le fond et le bord, se trouve une inscription en caractères illisibles, qui offre un singulier mélange de l'écriture dite gothique et de l'écriture arabe. Au centre, dans un écusson de forme arrondie, se voient les armes de la ville d'Ynca. J'ai vu au British Muséum un plat du même genre, au centre duquel sont les mêmes armes.
Le caractère moresque des plats en question s'explique facilement, si on réfléchit que, destinés, pour la plupart, à être expédiés dans le Levant, ils devaient être ornés suivant le goût des Orientaux : d'un autre côté, le style oriental et les traditions du langage arabe survécurent, à Majorque, à la conquête chrétienne qui eut lieu en 1230. Ainsi, au commencement du XIV' siècle, il y avait à Miramar, près Valldemosa,
un collège fondé par Jayme II pour l'enseignement de la langue arabe nécessaire aux religieux qui se vouaient à la conversion des mahométans.
Avant de terminer ce chapitre, je dois dire quelques mots d'Iviza, la troisième des îles Baléares, qui paraît avoir également été le centre d'une fabrication de faïences. Voici ce qu'en dit Vargas dans sa description des îles Baléares et Pityuses :
<( Abandon des fabriques de faïence.
(( Il est bien regrettable qu'Iviza ait cessé de fabriquer ses « fameux vases de faïence », destinés nonseulement à être exportés, mais encore à alimenter la consommation locale^.»
Quels sont ces «fameux vases de faïence» dont parle Vargas? S'agit-il de faïences à reflets métalliques? Il n'est pas assez explicite pour qu'on puisse conclure.
Je n'ai trouvé nulle part aucune autre mention de la fabrique d'Iviza, et je me borne à citer celle-ci pour mémoire.
1. Vargas, « Descripcion de las islas Baléares y Pityusas», Madrid, 1787, in-^i".
« Fabrica de loza dejada.
« Es sensible el abandono de sus célèbres vasos de tierra, no solo para extraerlos, pero aun para su uso casero. »
VTTI