‹ Histoire des faïnces de RouenChapitre 18 sur 21 · DES MARQUES · texte numérisé non relu

DES MARQUES

Nous entreprenons sous ce litre l'élude d'une des parties les plus délicates de notre sujet, celle aussi qui excite au plus haut point l'intérêl des amateurs; nous allons donc nous y livrer, dégagés de tout parti pris cl en ne prenant pour base que le raisonnement seul.

Pour établir l'origine probable de la céramique rouennaisc, nous avons dû nécessairement remonter à une source certaine, à un point de départ exempt de toute incertitude. Où l'avons-nous donc trouvé ce point de départ si précieux? Un nom, une lettre ont-ils pu nous renseigner? Evidemment non.

Ce que nous cherchions ne pouvait se rencontrer d'une manière positive et sûre que dans une date tracée sur un objet quelconque ; cette date s'est trouvée sur un dernier fragment échappé aux désatrcs des temps.

C'est sur un carreau de pavage, portant en toutes lettres la mention Rouen, i542, que nous avons pu avec toute assurance établir l'époque, jusqu'à présent incertaine, de la naissance de la céramique rouennaise. D'autres dates sont venues ensuite se joindre à celle-ci et nous ont apporté ainsi les éléments si nécessaires à la classification employée pour désigner les différentes phases par lesquelles a passé la fabrication pendant le cours de l'exploitation de cette industrie.

Rejetons loin de nous la pensée de trouver (comme on l'a fait bien longtemps) un renseignement utile et précis dans une marque ou dans une initiale. En effet, supposons que nous rencontrions sur un objet la lettre P, cette lettre ne s'appliquet-elle pas aussi bien à Pierre qu'à Paul, à Prosper, etc. Consultons aussi un instant les n'^mbreuscs listes des ouvriers employés dans chaque maison, et nous serons frappés de la similitude des noms et des prénoms; par suite, ayant égard au manque de stabilité de ces ouvriers qui, dans une même année, allaient d'une fabrique à l'autre et quelquefois même travaillaient chez eux à leurs pièces pour le compte de

plusieurs patrons, nous pouvons en conclure que toutes ces marques, lorsqu'elles ne sont pas écrites en toutes lettres et accompagnées de dates, ne peuvent fournir que des renseignements douteux et par conséquent nuls pour l'histoire.

Les initiales ou marques qui se trouvaient sur un grand nombre de pièces ne pouvaient servir au fabricant, après la cuisson, que pour distinguer quels étaient les ouvriers décorateurs qui les avaient exécutées et lui donner par ce moyen la facilité de vérifier leur ouvrage et d'en fixer le salaire.

Nous avons cependant remarqué dans les premières années l'absence presque entière de marques ; cette abstention était motivée par le nombre alors très-limité des ouvriers. En outre, l'imperfection des procédés exigeait que ces ouvriers fussent payés à la journée plutôt qu'aux pièces. Dans ces conditions il devenait inutile aux patrons de constater de quelles mains telle pièce était sortie. L'essentiel, à cette époque, était de faire peu, mais bien. Les privilèges, du reste, excluaient toute crainto de concurrence.

Ainsi s'explique l'absence de marque sur toute une série de grands plats à riches décors dentelle.

On rencontre quelquefois des signes tels qu'une croix simple, une croix avec plusieurs points, ou une croix au milieu d'un cercle, eto.

Ces signes, en usage dans presque toutes les fabriques, viennent encore à l'appui de Topinion émise plus haut, et prouvent une fois de plus qu'ils ne peuvent désigner telle ou telle provenance, mais bien qu'ils servaient seulement aux ouvriers, qui pour la plupart ne savaient écrire, à reconnaître leurs produits. Il arrive aussi fort souvent qu'une douzaine d*assiettes de même décor et provenant d'une même fabrique porte dix ou douze marques différentes de 4brme, de manière, de couleur, ce qui prouve qu'elles ont passé entre les mains de différents peintres.

11 serait superflu de s'arrêter à la couleur appliquée à ces marques, car les ouvriers employaient indifféremment celle qu'ils avaient sous la main.

Quant à la marque en creux sous l'émail, elle n'est autre que celle du modeleur ou du tourneur, qui n'avait, lui, que ce seul moyen de reconnaître la pièce après la cuisson; car sortie de ses mains, elle passait à la décoration, ensuite au four, pour ne plus lui revenir.

Toutes les pièces destinées à être serties par un cercle d'étain (ce qui exige toujours un ajustement avant l'émail) recevaient dans l'intérieur des couvercles et à l'extérieur des fonds, une lettre de l'alphabet qui, après la cuisson, servait de point de repère. Celte précaution était prise pour éviter la perte de temps occasionnée par

des recherches toujours longues et préjudiciables aux intérêts du maître. Parmi ces pièces se trouvent généralement des brocs à cidre, des pots à tabac, des sucrières à poudre. (Voir PI. 21 et 51.) Ici encore ces lettres ne sont que des remarques.

Dans l'impossibilité absolue de prendre pour guide des renseignements aussi vagues, nous voyons donc que l'étude doit baser ses plus grandes recherches, non sur des initiales, mais bien sur des dates. Cette étude s'appuiera en outre sur le mode de. fabrication, sur la légèreté ou la lourdeur de la pâte, qui a varié à diverses époques selon les terres employées; puis sur la teinte de l'émail qui, à plusieurs reprises, a passé du blanc au bleu et au vert.

On devra tenir compte de la couleur de la pâte, ou biscuit; observer sa dureté, sa nuance, le genre de la décoration, ainsi que la forme des objets.

Tels sont, en résumé, les caractères principaux et sérieux qui doivent servir à l'amateur pour distinguer la provenance d'une pièce et l'époque de sa fabrication.

C'est une étude toute de comparaison que des spécimens datés et portant en toutes lettres les noms des fabriques ou des ouvriers nous apprendront à mener à bonne fin. C'est en même temps à l'aide de ces éléments précieux que nous arriverons facilement à établir la série des observations que nous venons d'énumérer, puis à ranger dans un ordre parfait et scientifique ces précieuses collections, résultat de la persévérance, de l'étude et du bon goût.

Pour compléter notre ouvrage et démontrer une fois de plus l'impossibilité de se guider au milieu du labyrinthe des marqueSy nous avons cru nécessaire d'y joindre celles que nous avons relevées sur différentes pièces. L'espace libre réservé entre chaque genre de décoration permettra aux amateurs d'y faire figurer les marques nouvelles qu'ils relèveront sur les pièces en leur possession ou dans les collections qu'ils seront à même de visiter.

C'est à l'aide de ce tableau, mis en regard des noms des ouvriers, que l'on pourrait se convaincre de ce que nous avons avancé plus haut relativement à ces dites lettres servant de marques.

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