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CHAPITRE XXIII

Admission des femmes à l’étude de la médecine en Suisse .

Les premières étudiaatos sont russes. — Pourquoi ? — Le mouvement féministe russe se ralentit. — Admission de Mme Kachevarova à r « Académie médicale » de Pétersbourg. — Fermeture de cours supérieurs pour les femmes. — Les russes se rendent en Suisse (i864). — Les six premières femmes médecins (Russes, Anglaises, Américaines). — La crise de 1878. — Les étudiantes en médecine à Zurich, Berne, Genève et Lausanne, depuis 1874 jusqu’à 1890.

Quinze ans passèrent avant que l’exemple d’Elisabeth Blackwell fut suivi en Europe.

Bien que les deux Blackwell et Mme Zakrzewska fussent originaires du vieux monde et qu’elles y eussent étudié, aucune tentative semblable ne peut y être notée au milieu du xix® siècle.

Ce n’est qu’après 1860, que nous rencontrons les premières femmes désireuses d'étudier la médecine et de continuer ainsi la longue série des femmes médecins européennes . des temps antérieurs. Les Russes commencèrent.

Jusqu’au xni® siècle, les femmes moscovites étaient tenues dans une servilité complète. Située sur les confins de l’Asie, la Russie n’avait pu se soustraire à certaines influences orientales. La polygamie, il est vrai, n’y a jamais été admise, mais les femmes des classes moyennes et élevées menaient dans des gynécées (te rems) une vie de réclusion complète.

Privées d’instruction, souvent même d’éducation, tenues, comme dit une chanson populaire russe, « sous vingt-six verrous », elles étaient, quant à leur personne, entièrement au pouvoir du père ou du mari.

Ce ne fut que Pierre le Grand qui décréta l’abolition de& terems. Catherine II fit quelque chose pour les femmes en créant des « instituts de demoiselles » où renseignement laissait d’ailleurs beaucoup à désirer. On apprenait aux jeunes filles russes des connaissances élémentaires, beaucoup de français, très peu de sciences, la musique, le dessin, la danse, et surtout les belles manières.

Mais, en iSSy, une réforme se fit dans l’enseignement secondaire des jeunes filles russes. L’impératrice, épouse d’Alexandre II, et sa tante, Hélène Pavlovna, toutes deux favorables à l’émancipation des femmes, profitèrent des dispositions de l’Empereur pour lui demander la fondation, à Saint-Pétersbourg, d’un lycée de jeunes filles. ,

Elle eut lieu en 1867. Ce lycée fut une innovation complète : c’était non un internat, comme les instituts de demoiselles, mais un externat. Et, au lieu d’admettre seulement les filles de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie, la nouvelle école ouvrait ses portes aux élèves venant de toutes les classes de la société. Le programme du nouveau lycée était en outre, presque identique à celui des lycées de garçons, et les études qu’on y faisait étaient sérieuses.

Au sortir du lycée, les bachelières prirent le chemin de rUniversité. Elles furent admises par les professeurs de Saint-Pétersbourg qui, en 1861, malgré la désapprobation du gouvernement, ouvraient des cours libres d’enseignement supérieur à l’hôtel de ville de la capitale.

D’autres femmes, désireuses de faire leur médecine et de suppléer au manque de docteurs-médecins, si sensible dans les campagnes russes, s’adressèrent au Ministre de la guerre, au département duquel appartient l’Académie de médecine. Celles-là obtinrent l’accès des cours à l’Académie de médecine même.

Une de ces femmes, Mme B. K. Kachevarova Roudneva fut admise en qualité de boursière des Kosaks-Bachkirs. Ce corps de troupe, professant Tislamisme, désirait assurer aux femmes mahométanes de la tribu les secours d’un docteur du sexe féminin.

Mme Roudneva eut la chance de pouvoir terminer ses études en Russie. En i868, l’Académie médico-chirurgicale de Saint-Pétersbourg lui conféra. le diplôme de docteur en médecine. Elle s’établit ensuite dans son pays, eut une belle clientèle et mourut au mois de mai 1899 ^ Stokaïa- Roussa, dans le gouvernement de Novgorod.

Celle qui entreprit des études médicales après elle, Mme Nadedja Souslova, se vit obligée d’interrompre, les autorités de l’état russe ne pouvant plus tolérer cette innovation.

En 1862, on décidait en effet la fermeture des cours libres d’enseignement supérieur pour femmes, à . Saint- Pétersbourg, suivie d’autres mesures semblables.

Ce n’est pourtant pas Mme Souslova qui se vendit la première à l’étranger, Une autre jeune fille russe, qui voulait étudier la médecine, partit en i864 au pays qu’on considère comme un « pays libre », la Suisse, et demandja en automne au Sénat de l’Université de Zurich la permission de suivre les cours d’histoire naturelle, d’anatomie et d’histologie.

Nous voici donc obligé de passer en Suisse pour y suivre de près l’histoire des femmes médecins.

En présence de ladite demoiselle, le Sénat zuricois en référa au ministre de l’instruction publique. Celui-ci déclara qu’il n’avait rien à dire contre cette demande et que ladite demoiselle pouvait étudier si les professeurs des objets en question ne s’y opposaient pas.

Les membres du corps enseignant acquiescèrent au désir de la postulante; elle fut admise.

Ainsi donc l’Europe n’arrêtait plus les tendances des femmes à étudier la médecine. Seulement, le degré d’instruction de la première étudiante de Zurich ne lui permit pas de profiter comme il le fallait de la permission. Aussi, quitta-t-elle Zurich quelques années après, sans avoir concouru pour l’obtention du doctorat.

Mais cet oiseau de passage en entraîna tout de même d’autres après lui. En i865, arriva en Suisse une autre dame moscovite, Mme Souslova. Elle était mieux préparée que sa devancière, car — comme nous le savons — après avoir terminé ses études au lycée, elle avait déjà suivi les cours de l’Académie médicale et chirurgicale de Pétersbourg. Elle envoya une demande analogue à celle de sa devancière, et on lui donna la même réponse : si les professeurs d’anatomie e;t de physiologie le veulent, le Sénat l’admet au nombre des étudiantes.

Ainsi, en i865, Zurich eut deux femmes consacrées aux études médicales.

Gela préoccupa visiblement le Sénat, qui se posa les questions suivantes : peut-être ces femmes-là ne sont-elles pas une exception? Peut-être bientôt en viendra-t-il d’autres? Ne serait-il pas bon de mettre désormais à la disposition de celles qui viendront tous les moyens scientifiques de l’Université? Ne serait-il pas également indiqué de permettre aux femmes d'assister aux cours sans la permission des professeurs?

Il était aussi très important d'arrêter la marche à suivre dans le cas où l’étudiante qui aurait fini ses études voudrait obtenir un grade scientifique. Jusque-l|i les étudiants seuls y pouvaient prétendre.

Pour résoudre toutes ces questions on désigna une commission qui devait étudier le pour et le contre et dire son opinion sur deux points principaux à savoir : i® Peut-on

admettre les femmes aux études universitaires en général et aux études médicales en particulier ? 2® Si oui, faut-il reconnaître aux femmes tous les droits des étudiants et leur accorder l’accès, aussi bien à toutes les études qu’à tous les degrés universitaires ?

Au mois de mai i865, le projet de la commission était déjà élaboré. On le soumit à l’examen très consciencieux du Sénat académique. Avant tout on souleva la question : la présence des femmes au milieu des jeunes gens ne pouvaitelle pas donner lieu à quelque objection au point de vue moral ? Mais immédiatement réponse fut faite que les étudiants se conduisaient toujours envers les femmes qui étudiaient, avec tact et avec civilité. Ensuite, on s’occupa de l’immatriculation des femmes, ce qui était à certains égards en contradiction avec les anciennes lois et idées universitaires. La question fut traitée, aussi au point de vue éthique et esthétique, puis au point de vue social.

Mais ces discussions très -intéressantes révélèrent avant tout qu’au Sénat universitaire, le nombre de partisans de l’admission des femmes à l’université était sensiblement égal à celui des adversaires. Donc, on décida de ne pas s’adresser encore au ministère de l’Instruction publique, comme on le voulait au début, mais de laisser la question pendante. « Si les femmes demandent à être admises se dit-on, on les admettra » d’autant plus que le nombre restreint des étudiantes inscrites jusque-là ne justifiait en rien des préoccupations aussi générales.

En effet, pendant quelque temps ce fut Nadejde Souslova seule qui étudiait à Zurich. Elle y travailla avec tant de zèle et d’application, qu’elle conquit l’estime des étudiants comme des professeurs et qu’au mois de février 1866 elle demanda la permission de concourir pour le grade de docteur.

On lui répondit que les étudiants immatriculés seuls pouvaient y songer, qu’il fallait qu’elle prit d’abord son immatriculation ; et sur ce- point, le recteur de l’université hésitait et ne voulait pas résoudre lui-même la question. Gomme le cas n’était pas prévu dans les statuts universitaires, il consulta le directeur de l’instruction publique à Zurich et tous deux résolurent d’accepter la demande de Mlle Souslova.

Après l’immatriculation, elle se présenta à l’examen, le passa avec succès et partit pour St-Pétersbourg munie des diplômes de doctoresse en médecine. On pensait qü’aprèsce doctorat, le nombre d’étudiantes augmenterait rapidement; il s’accrut en effet, mais l’accroissement fut lent. Pendant le semestre 1867/8 une Russe et deux Anglaises vinrent étudier à Zurich la médecine. En 1868, (cours d’été) il y en avait cinq (deux Russes, trois Anglaises) en 1868/9 (sem. d’hiver) : trois Russes, trois Anglaises, une Américaine et une Suissesse.

Toutes les huit terminèrent leurs études. En outre, une Anglaise et trois Russes prirent l’immatriculation mais quittèrent l’université sans passer leurs examens. Pendant le semestre d’hiver 1869/70, dix femmes prirent l’immatriculation mais trois quittèrent l’université sans examens. Pendant le semestre d’hiver 1870/1 le nombre d’étudiantes en médecine était de dix-huit, onze d’entre elles prirent l’immatriculation, cinq partirent sans examen. En été 1871, aucune femme médecin ne vint augmenter les rangs des étudiantes, deux partirent sans examens, une quitta l’université comme docteur en médecine.

Ainsi, se développait l’instruction médicale des femmes. Sur vingt-cinq femmes qui avaient suivi dès 1867 les cours de médecine trois terminèrent leurs études et partirent munies du diplôme de docteur, sept quittèrent l’université Mélatiie Lipinska 26

sans examens, quinze restèrent. Mais déjà, l'année suivante, pendant le semestre d’hiver 1871/2 leur nombre s’élève à vingt-neuf et pendant le semestre d’été 1871/2 à cinquante et un. Sur ce chiffre quarante-quatre étaient Russes, deux Suissesses, trois Allemandes, deux Anglaises. Nous avons dit, qu’on avait pensé au début que les étudiants prendraient une attitude hostile envers leurs collègues féminins ou qu’au moins ils émigreraient de Zurich vers une autre ville universitaire. Ces craintes furent vaines. Les étudiants se conduisirent d’une façon exemplaire et leur nombre s’accrut de deux cent trente-deux en 1867^ à trois cent cin-' quante-quatre en 68. La faculté médicale surtout participa à cet accroissement. En hiver i864 elle comptait cent sept hommes, une femme ; en été deux cent sept hommes et cinquante et une femmes. Pourtant, en 1870, une université allemande, celle de Wurzbourg, crut devoir demander au Sénat de l’université de Zurich si les convenances sociales n'avaient pas souffert de l’admission des femmes en même temps que des hommes aux cours, où quelques expériences pouvaient blesser la pudeur féminine. La faculté de Zurich y répondit : « La faculté de Zurich trouve que la présence des femmes pendant les cours et les expériences médicales n’a amené aucun trouble. Aussi bien pendant les premiers que pendant les deuxièmes on ne fait attention à la présence des femmes. Dé même au cours des travaux d’anatomie et de clinique on enseigne comme si l’auditoire n’était composé que d’hommes. Malgré cela, les convenances n’ont jamais été lésées et la faculté munie d’une expérience de dix années peut déclarer que cette question a été résolue tout à fait favorablement. On pense que le travail sérieux, le désir d’apprendre, d’une parb le caractère tranquille, le développement intellectuel et l’éducation politique des étudiantes d’autre part ne lui feront pas changer d’avis ».

En effet deux ou trois ans après, le professeur de physiologie à EUniversité de Zurich, le Docteur Hermann put écrire dans sa brochure : « Les études féminines et les intérêts de l’université » {Das Frauenstudium und die Interessen ter Hochschule) :

Parmi les objections du professeur Bischoff une surtout peut être repoussée victorieusement. C’est celle qui concerne la coéducation. Toutes les étudiantes de Zurich sans exception se conduisaient d’une façon exemplaire. Beaucoup d’entre elles ont conquis, grâce à leur assiduité et à leur énergie, l’estimé de leurs collègues et de leurs professeurs, même de ceux qui ne sont pas partisans de l’instruction supérieure des femmes. Les étudiants ont évité avec un tact merveilleux tout ce qui pourrait jeter le moindre discrédit sur eux. Enfin, à cause de la présence des femmes aucun professeur n’est descendu de la hauteur scientifique. M. Bischoff déclare, sans avoir toutefois aucune expérience personnelle, ne pas comprendre comment on peut traiter sans une certaine gêne devant les hommes et les femmes, certains sujets d’anatomie et d’autres sciences touchant à l’homme. Nous, qui supposons que notre -sentiment de décence est aussi développé que celui de M. Bischoff n’avons jamais éprouvé de gêne dans ces circonstances. L’élévation de la science et le sérieux des leçons n’admettent des sensations pareilles, ni chez le professeur, ni chez l’étudiant.

L’éducation politique de la nation suisse dont parle la faculté de Zurich dans sa déclaration se manifeste d’une façon prononcée en 1871.

A cette époque les autorités médicales de presque tous les cantons suisses se déclarèrent à la grande majorité des voix pour l’admission des femmes à l’examen d’Etat, qui est la condition principale de l’exercice de la médecine en Suisse. Grâce à cela, la première Suissesse, Mme Heim Vôg-

tlin subit bientôt, avec un succès brillant l’examen d’Etat.

Enfin, toutes les femmes n’étant pas suffisamment préparées pour suivre les cours de médecine, le sénat universitaire de Zurich introduisit un examen d’entrée. 11 est presque inutile d’ajouter que cette mesure n’avait rien d’hostile et qu’au contraire, elle fut prise pour des raisons de bienveillance envers les femmes voulant étudier.

La période 1864-1872 eut une importance capitale pour la question de l’instruction médicale des femmes européennes. Six doctoresses de Zurich démontrèrent que dans le domaine des sciences médicales les femmes du xix^ siècle pouvaient travailler avec autant de succès que les hommes Quatre d’entre elles passèrent leurs examens avec la mention « bien », deux avec « très bien »,. leurs dissertations doctorales dénotaient une instruction très réelle et très suffisante de leur part. Au moment de leur réception beaucoup de professeurs exprimèrent leur satisfaction des études faites par les étudiantes. Pendant l’examen définitif de la deuxième femme médecin de Zurich, Mlle Morg-an, le professeur Rose rappela aux assistants le nom de Mme Erxleben et dit : « Il appert de là que la question de l’égalité de la femme devant la science a été résolue déjà il y a 100 ans; déjà en ce temps, on s’était convaincu que les devoirs de la mère n’étaient en aucune contradiction avec l’étude supérieure de la femme ». Le professeur Biermer dit à une autre anglaise reçue docteur : « Madame. Vous avez aussi contribué à la solution du grand problème social, qui nous intéresse, en manifestant un vif désir de science ; en travaillant sérieusement, vous avez donné un excellent exemple pour les femmes qui étudient encore à notre Université et je ne doute pas que toute votre science acquise ici ne soit employée par vous au plus grand profit de vos compatriotes ».

Le 26 octobre 1871, une jeune Américabie de Boston sou-

tint sa thèse. Elle avait l’intention d’aller à Vienne avant de revenir à Boston où on lui avait promis une place à l’hôpital des enfants. Au moment de sa présentation le professeur d’anatomie à l’Université de Zurich, Hermann Meyer déclara publiquement de la part de ses collègues, combien ils admiraient la persévérance et l’énergie de celte étudiante. Et fit remarquer qu’elle démontrait par son exemple qu’une femme peut se consacrer à la médecine sans porter atteinte à sa nature.

A la fin, le professeur Meyer dit : « nous tous trouvons un grand plaisir à ce que l’Université de Zurich ait permis aux femmes de réaliser leurs tendances scientifiques. Mais Cela nous a été possible seulement parce que les personnes dont cette autorisation dépendait ont abandonné l’ancienne tradition anti-féministe ; puis à ce que notre jeunesse, par sa civilité, a ouvert aux femmes le chemin de la science. Il va de soi que l’obtention dü diplôme de docteur par quelques femmes ne résout pas définitivement la question : l’avenir nous montrera encore quel cercle d’action correspond le mieuxà la femme médecin et en second lieu coinment influeront les qualités du caractère et du tempérament féminin ».

Munies ainsi des meilleurs souhaits de leurs professeurs, au moment de commencer leur carrière médicale, les six femmes médecins de Zurich s’en montrèrent dignes.

Mme Souslova exerce à Saint-Pétersbourg et a une très bonne clientèle. La deuxième doctoresse, Mlle, Elisabeth Morgan, obtint à Londres la place de médecin assistant à l’hôpital pour les femmes, fondé par Mme Garrett-Anderson. La troisième, Mme Bokova, prit une part active à l’expédition médicale zuricoise au champ de bataille de Belfort. Elle dirigeait le lazaret près d’Héricourt et acquit, par son dévouement auprès des malades, la sympathie générale. Nous avons déjà parlé de la quatrième, cette

vaillante miss américaine, La cinquième, Mlle Atkins, s’établit ensuite à Londres. La sixième enfin, Mme Heim- Vôgtlin, fut nommée par le chef de la clinique médicale de Zurich, le docteur Biermer, son aide assistant dans le service des femmes à l’hôpital de Zurich, ce qui ne s’était jamais vu jusque-là. Cependant, de l’avis général, Mme Heim-Vôgtlin remplit ses fonctions à merveille.

Nous avons déjà dit qu’en 1872 l’affluence des étudiantes devint très grande à Zurich. Les. femmes qui arrivèrent à cette époque dans la ville étaient-elles aussi laborieuses que leurs devancières ? On ne pourrait pas y répondre, car en 1873, un fait indépendant d’elles obligea la grande majorité de quitter Zurich. Elles étaient, pour la plupart, moscovites. Quelques-unes apportèrent une grande exaltation politique et prirent part à des discussions publiques révolutionnaires. Ce que voyant, le gouvernement russe leur interdit la fréquentation de FUniversité de Zurich.

Vers 1878, le tsar lança un ukase, par lequél il enjoignait aux jeunes filles d’avoir à quitter Zurich au plus tard le I®'’ janvier 1874; celles qui désobéiraient se verraient dans l’impossibilité d’occuper une situation quelconque en Russie.

Les Russes allèrent à Giessen, Erlangeïi et Rostock, mais partout elles rencontrèrent un refus inexorable. Alors, elles rentrèrent chez elles.

Pour cette raison., l’Université de Zurich perdit presque tout son contingent féminin. D’un autre côté, cette Université s’était mise à exiger des conditions plus sévères de la part des jeunes filles qui voulaient être admises à suivre régulièrement les cours. Elles devaient avoir fréquenté une école supérieure, c’est-à-dire ; posséder des connaissances suffisantes dans les mathématiques et les sciences naturelles et connaître, outre la langue allemande, deux autres lan-

gués, soit le latin et le français, soit le français, l’italien et l’anglais.

Aussi, l’Université zuricoise ne comptait-elle pendant le semestre d’hiver 1878, que huit étudiantes en médecine. En 1874, il y en avait sept, pendant le semestre d’hiver 1874, cinq, et le semestre d’été 1878, six. Le tableau suivant donnera l’idée de la progression jusqu’à 1890.

An

semestre

An

semestre

hiver

été

été

hiver

hiver

été

été

hiver

hiver

été

été

hiver

hiver

été

été

hiver

hiver

été

été

hiver

hiver

été

été

hiver

hiver

été

été

hiver

hiver

été

On voit que ce n’est que vers 1886 que le nombre des étudiantes commence à croître. Depuis ce temps il croît lentement, mais constamment, les chiffres postérieurs à 1890 montreront que cet accroissement continue.

Une autre remarque à faire :

Le nombre d’étudiantes, en été, est inférieur à celui d’hiver. Une coutume universitaire existant en Suisse nous l’explique. Les élèves passent souvent un semestre à une université, un autre à l’autre- L’été se prêtant mieux que l’hiver aux excursions, on comprend que c’est surtout en ce moment-là que les étudiantes vont dans d’autres villes universitaires.

Car, il est à peine nécessaire d’ajouter que les autres uni-

versilés sliisses ouvrirent apres Zurich leurs portes aux femmes. A Berne, la première étudiante en médecine apparaît en 1872-3, c’est une Polonaise, Marie Valicka à Genève eil 1881-2, à Lausanne en 1887, (Eugénie Bielokopytof et Olga Kavalevskaïa).

Jusqu’à 1881-

Berne.

Après

Berne

Genève

Lausanne

Voici maintenant la liste des étudiantes bernoises d’après les Etats de leur orig-ine (V. tableau p. 410) (i) :

Quant au nombre de femmes qui ont terminé leurs études il est impossible de le donner, les universités suisses n’enreg-istrant pas les noms de ceux qui les terminent. D’après M. Trasenster, le nombre de diplômes de docteurs délivrés jusqu’à i883 aux femmes, était pour la médecine :

4i à Berne,

25 à Zurich,

I à Genève,

où la Faculté de médecine est de date récente (2).

Nous pouvons encore donner ici la liste des Ang'laises reçues docteurs dans les universités suisses.

La voici (3) ;

Mme Francis Elisabeth Hoggan, Med. Doctor. Zurich, 1870 ; Mme Louisa Atkins, M. D. Zurich, 1872 ; Miss Elisa L. Walker Dunbar, M. D. Zurich, 1872.

Sophia L. Jex-Blake, M. D. Berne, 1877; Mme Edith Pechey-Pipson, M. D. Berne, 1877.

Miss Annie Clark, M. D. Berne, 1877.

Mlle Alice Stewart Ker, M. D. Berne, 1879.

Mme Elisa Frikart (née Medonogh), M. D. Zurich, 1879.

Mme H. B. Adams Walther, M. D. Berne, 1881.

1. Nous devons tous les chiffres bernois à l’amabilité de M. le professeur Kocher qus nous remercions ici vivement.

Nous regrettons beaucoup que dans les Facultés on ne note pas la nationalité de l’étudiante, ce qui rend très difficiles les recherches d’identification. Ainsi, la catégorie Russie embrasse les Russes, les Polonaises, les Lithuaniennes, les Arméniennes, les Finlandaises et autres. Combien prête aussi à la confusion la catégorie Autriche !

2. Pour la philosophie : 4 à Rerne et 7 à Zurich ; pour le droit, i à Berne. Les femmes dans les examens ont plusieurs fois atteint le. maximum des points.

3. Fait selon la liste des femmes médecins anglaises in London school of medlcine for women. Report 1886 et 1891.

Miss Nécall, Berne, 1884.

Miss Beilby, M. D. Berne, i885.

MissBoddy, Berne, 1870.

Miss Graham, Berne, 1886.

Miss Julia Brinch,i886jM. D. Berne ; MissHelen Goldberg M. D. Berne.

Un registre pareil pour les autres nationalités serait très intéressant. Il nous montrerait quel rôle considérable a joué la Suisse dans Fhistoire des femmes médecins en Europe. G’est une gloire pour l’Université de Zurich d’avoir ainsi devancé toutes les autres.

Son exemple eut une suite immédiate : l’admission des femmes A l’étude de la médecine à Paris.

CHAPITBE XXIV

L’admission des femmes à l’étude de la médecine en France.

La question de l’admission des femmes médecins à la Faculté de Paris — De rapport du docteur Bureau. — Les premières étudiantes en médecine. — L’opinion générale. — La lutte pour l’externat et pour l’internat. — Les premières femmes internes. — Les femmes médecins en France depuis 1868 jusqu’à 1890.

Dès l’admission des femmes à l’étude de la médecine à Zurich, la Faculté de Paris, se mit à étudier la question et son do3'^en, M. Wurtz, sachant que le D''Dureau, aujourd’hui bibliothécaire de l’académie de médecine de Paris, était allé étudier à l’étranger l’organisation de la médecine et qu’il devait repartir pour continuer cette étude, le pria de recueillir dans une note tout ce qui concernait la question

de l’admissibilité des femmes, dans les Universités étrangères.

M. Diireaii a eu la bonté de nous communiquer le résumé suivant de sa note.

« Avant 1869 Ton songeait déjà en France a la révision de la loi sur l’exercice de la médecine et plusieurs professeurs de la faculté, avec lesquels je me trouvais en relations d’amitié, savaient que j’avais été sur place, étudier l’organisation médicale des principales montrées de l’Europe. Aussi, le doyen Wurtz m 'engagea-t-il lors de ma prochaine tournée, à me renseigner sur tout ce qui pouvait concerner, tant au point de vue du droit, qu’au point de vue du fait, l’admission des femmes dans les écoles de médecine étrangères. Les Universités étrangères étant libres pour la plupart, il leur est loisible d’admettre ou de refuser l’immatriculation sans distinction de sexe, et l’examen d’état, pour les établissements chez lesquels il est en vigueur, n’a pas prévu de sexe obligatoire.

«En France, aucun texte de loi ne pouvait s’opposer à cette admission ; cette opinion était d’ailleurs admise par la majorité des professeurs, mais la grande difficulté était d’exiger des étudiantes les formalités préalables, diplômes, certificats, etc, enfin toutes les études de scolarité qu’on exigeait des étudiants. La faculté avec raison ne voulait plus d’équivalentes.

« Je concluais donc que, en France, si rien ne s’opposait à l’admission des femmes dans une Faculté de médecine, aucune interdiction n’existàit non plus pour leur admission aux facultés de droit, des sciences et des lettres, seulement en ce qui concerne le droit le diplôme ne donne pas le droit d’exercer ».

Par conséquent, le corps enseignant, à l’école de médecine de Paris, était déjà en grande partie au courant de la

question, lorsqu’entre 1866 et 1868 quelques femmes exprimèrent le désir de se consacrer aux études médicales’. On sait que ce fut, en 1866, Mme Madeleine Brès qui fit la première démarche auprès du doyen Wurtz pour obtenir, l’autorisation de suivre les cours de la faculté de médecine. Jeune fille elle eut souvent l’occasion d’accompagner son père, qui artisan à Nîmes, devait lorsqu’il était appelé, se rendre à l’hôpital de cette ville, pour y exercer son métier. Elle se- sentait irrésistiblement attirée vers les malades. Quelqüesannées après, les circonstances matérielleslui firent prendre enfin une décision ferme. Elle se maria à quinze ans, mais elle devint veuve peu après, et dut, avec ses seules ressources songer à élever ses enfants. C’est alors, qu'animée d’un beau courage, elle résolut d’apprendre la médecine.

— Avez-vous les diplômes exigés par le règlement ? lui demanda le doyen. Lorsque vous les aurez acquis, venez me revoiCj je serai heureux de vous accorder votre première inscription.

En 1868, elle se présenta pourvue des baccalauréats èslettres et ès-sciences. Mais déjà elle avait été précédée de quelques mois par trois étrangères : une Américaine, miss Putnan, une Anglaise, missGarrett, et une Russe Mlle Gontcharofï ; toutes les trois ayant les équivalences de leurs diplômes obtenus à l’étranger furent admises (i).

Un petit livre publié un peu auparavant nous donne

I . Cependant, lors de la prise parMOe Garrett de sa première inscription, la majorité du conseil de là Faculté n’était pas favorable à l'innovation et il fallut une intervention de M. le ministre d’instruction publique d’alors, M. Duruy, pour qu’elle soit accomplie. La même chose se répéta au moment où il fallait délivrer le premier diplôme de doctorat (à Mlle Garrett). Cette résistance s’explique facilement : on supposait, et on ne se trompait pas, que les premières femmes médecins ouvrent aux autres femmes le chemin, n&n seulement à l’étude de la médecine, mais en général à l'Université (droit, lettres et sciences).

un témoignage éloquent de ce que l’opinion publique pensait des femmes médecins. C’est l’ouvrage ; La femme médecin » de Mme Gaël (Augustine Girault).

L’auteur combat les différents préjugés et scrupules-feints ou vrais — du public et surtout du public médical. Dans une lettre publiée par l’Economiste du 27 septembre 1867 un médecin M. Delasiauve semblait très préoccupé « du rôle de la femme médecin dans ses rapports avec celui du médecin ordinaire », et demandait sous quelle forme se traduirait entre eux là concurrence soit d’une façon générale, à titre de lucre,' soit au sein des familles.

Dans l’intérieur des familles, — répond Mme Gaël' — nous le savons tous d’ailleurs, très souvent le médecin du mari n’est pas celui delà femme ni des enfants, et je ne pense pas que cela, soit matière « à conflits, à rivalités, à scandales ».

Madame Gaël passe ensuite à une autre objection du même auteur, à savoir, au « mode d’organisation des études médicales pour les jeunes filles aspirant aux diplômes, les dans facultés et les écoles où dominent les jeunes gens ». Au temps où la coéducation universitaire n’avait pas encore fait ses preuves, on pouvait encore répondre avec Mme Gaël : « C’est une dure nécessité, j’en conviens, mais jusqu’à ce que l’exercice de la médecine par les femmes ait pris un développement tel qu’il soit possible d’avoir des hôpitaux spéciaux aux femmes où toutes les branches de l’art médical nécessaire à cette spécialité soient professées par des femmes, il faudra que les jeunes filles subissent cette nécessité et suivent les mêmes cours que les jeunes gens. »

Aujourd’hui on s’est convaincu — et les Etats-Unis qui ont cependant fondé des collèges médicaux exclusivement pour les femmes peuvent servir de preuve — que ces

craintes de contre-manifestations du côté dés hommes et d’autres faits pareils étaient exagérées et que, en particulier en France, ni la pudeur, ni Incivilité n’ont été blessées par les étudiants. Aussi citons-nous cette réponse seulement à titre de document.

Un autre adversaire des études médicales des femmes, Jules Duval, relève dans l’Economiste français la question des rapports des devoirs professionnels d’une femme médecin avec ceux de son rôle de mère de famille. Cette question est toujours pendante, et cependant il faut que nous répétions encore avec Mme Gaël :

« La carrière médicale n’aura pas plus d’inconvénients et moins encore pour le ménage et les enfants de la femme qui l’exercera, que n’en ont les carrières qui appellent et retiennent au dehors les femmes de labeur, les caissières de magasins, les institutrices au cachet, les professeurs de musique ou de dessin et... tant de femmes de loisirs, pour qui le monde a des exigences auxquelles elles se soumettent, en dépit de leurs devoirs de famille. »

Mais, d’autre part, il y avait à cette époque aussi, des médecins qui rejetaient les préjugés. Le docteur A. Guépin écrivait : « Je croirais de mon devoir d’accepter toute participation, toute solidarité médicale, si j’avais affaire à une femme réellement instruite; me fût-elle inconnue, si elle possédait un diplôme, je me croirais obligé à tout ce que la politesse exige, à tout ce que la confraternité prescrit (ij. »

Il faut supposer que ces idées étaient assez répandues, car, dès 1868, en France comme aux Etats-Unis et en Suisse, non toutefois dans une proportion aussi grande, le nombre des élèves-femmes va toujours progressant.

. Madame Gaël, o. c., p. 55.

Il y avait :

4 étudiantes

En 1868-69

io3 »

ii4(i) »

Il y eut donc dans ces vingt années cent-dix-sept élèves, dont trente-cinq obtinrent des diplômes de doctorat et deux celui de l’officiat de santé.

Voici les titres des quatre premières thèses avec les noms des auteurs :

1870, Mlle Garrett : « Sur la migraine » ; 1871, Mlle Putnam : « Sur la graisse et les acides gras » ; 1875, Mme Brès : « De la mamelle et de l allaitement » : 1876, Mme Ribard :

I . Ce nombre se décomposait ainsi qu’il suit : 70 Russes, 20 Polonaises, 12 Françaises, 8 Anglaises, i Autrichienne, i Grecque, i Turque, I Américaine du Nord.

— Ml —

« Du drainage de l’œil dans les différentes affections et dans le décollement de la rétine ».

En 1888, Paris comptait, d’après l’annuaire médical, onze femmes docteurs dont quatre à clientèle mixte^ une traitait les maladies de la bouche, quatre s’occupaient des maladies des femmes et des enfants, deux avaient la spécialité des femmes enceintes. Plusieurs femmes exerçaient en province, telle fut entre autres Mme Ribard. Après avoir conquis son grade de docteur, elle se fixa à Nantes, puis elle se rendit successivement au Caire et à Constantinople, revint de nouveau au Caire, puis de nouveau quitta l’Egypte pour le Tonkin. Elle y mourut prématurément en 1886 (i).

Combien fut belle la conduite des femmes médecins françaises, l’exemple de Mme Brès en témoigne.

En 1870, lorsque la guerre éclata, elle était au milieu de ses études. Son mari (elle s’était remariée) faisait partie de la garde nationale; elle-même était alors mère de trois enfants. Malgré cela, elle demanda à être admise dans un hôpital à titre d’interne provisoire. En effet, sur la proposition du professeur Broca, elle fut nommée à l’hôpital de la Pitié, et elle y habita pendant le siège de Paris. Elle fit son service avec exactitude, et quelques années plus tard, le professeur Broca put s’exprimer ainsi :

« Mme Brès est entrée dans mon service en qualité d’élève stagiaire en 1869. Au mois de septembre 1871, l’absence dé plusieurs internes appelés dans les hôpitaux militaires, nécessitait la nomination d’internes provisoires. Mme Brès, sur ma proposition, fut désignée comme interne provisoire. En cette qualité, elle est restée pendant les deux sièges de Paris et après jusqu’au mois de juillet 1871.

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