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marcher que lorsque je fus devant la grande porte du lieu de leur assemblée. Je viellai. Ne voilà— t-il pas qu'aussitôt il sort un brave garçon, doux, point fier, bien qu'il fût valet de salle : je le viellai avec plaisir; il s'en aperçut, et tout de suite il me prit en amitié. — Auvergne, me dit-il, viellez en l'honneur de ceux qui passeront, à mesure que je vous les nommerai. Allons vite! me dit-il, un moment après, lorsque la porte s'ouvrit :
C'est le commissaire du roi, il le représente; il ne cesse de demander aux états. Demandezlui vous-même; viellez d'une main et tendez votre bonnet de l'autre.
C'est le procureur général des états.
C'est le conseil ou l'avocat des états.
C'est le trésorier des états.
C'est le chambellan des états.
C'est le porte-manteau royal des états, à qui le manteau royal, après leur tenue, appartient; mais, sauf respect, il n'a guère de peaux de roi, car le roi ne vient guère.
C'est le hérault des états : il fait l'appel des dix, quinze députés du clergé; des trente, des soixante, des quatre-vingts députés de la no-
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blesse; des vingt, des trente députés du tiersétat ou des villes; il parle le premier à l'ouverture, ensuite il ne parle plus.
Comment Guillaume vielladans la Normandie. — De la Bretagne, qui est une France hors de la France, je passai dans la Normandie, qui en est une autre, mais où le peuple est plus riche, plus instruit, plus mutin, plus plaideur. Le peuple croit toujours être à l'audience, toujours il parle le langage des avocats. Vielleur! si j'avais plus d'avoirs, de biens, je serais plus généreux. Vielleur! je vous donnerais davantage si mon mariage n'avait été encombré, si ma dot n'avait été injustement aliénée. Vielleur! vous me devez la dépense de tant de jours; il me faut des nantissements, des gages; vielleur! payez-moi au taux de l'auberge , ou j'en viendrai au clam, à l'assignation. Clameur de bourse, clameur de haro, charte normande, s'entendent continuellement dans la bouche des personnes de tout état, de tout âge, de tout sexe. Il n'y a pas un Normand qui ne veuille ou plaider ou juger; vous voyez, sur tous les tribunaux des ecclésiastiques siégeant, sinon comme juges, du moins comme amateurs constitués, aussi
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attentifs, aussi animés, aussi procureurs que les procureurs.
Je fis le tour de la Normandie. J'allai à Bayeux vieller à la foire des morts, ensuite à Rouen, vieller à la foire des malades.
Un soir, devant le feu, un vieux homme, lunettes sur le nez, lisait d'anciens papiers; j'étais à l'autre côté de la cheminée. Je crus que c'étaient des procès, je n'écoutai guère; cependant, bientôt je reconnus que c'étaient des histoires. Je les aime beaucoup. Oh! comme j'écoutai celle de Blanchard, maire de Rouen! Après un long siège, soutenu par les habitants, il alla dans le camp ennemi se livrer lui-même pour le rachat de leur courageuse résistance. Eh bien! les méchants Anglais le firent cruellement décapiter sur la place. Je pensai toute la nuit que, le lendemain, je gagnerais de l'argent et de l'argent à aller sur cette place chanter la complainte de Blanchard, nom que j'avais substitué dans une ancienne complainte dont le sujet était à peu près semblable. Personne ne s'arrêta; le nom de Blanchard se trouva inconnu, et je vis que le métier de vieller était souvent aussi
bon que celui de mourir si gratuitement pour la patrie.
Monsieur, la Normandie, dont aujourd'hui les campagnes, entièrement plantées de pommiers, sont couvertes, tantôt de fleurs, tantôt de fruits, dont les caves des villes et des villages sont remplies de tonneaux d'excellent cidre, tous les jours plus perfectionné, tous les jours meilleur, est un pays beau, délicieux, qu'il est bien difficile de quitter.
J'y étais encore retenu par les bruits qu'on faisait courir : on disait que Henri IV était si content d'avoir attiré à Saint-Denis un peuple immense accouru pour entendre la messe qu'il entendait, qu'il voulait aussi aller en entendre une dans toutes les grandes villes, à commencer par Rouen, la plus voisine. On disait qu'alors la Seine serait de nouveau couverte de bateaux tendus de velours rouge, naviguant parmi d'énormes poissons de carton, animés par des machines intérieures.
Comment Guillaume vieil a dans la Picardie. — J'attendis longtemps; je me lassai d'attendre.' Je pris le chemin de la Picardie.
Là, je ne tardai pas à poser pour quelque
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temps la vielle. Je trouvai mieux mon compte à me louer avec mes petits garçons pour crier aux oiseaux qui se jettent sur les semailles.
Je trouvai encore mieux mon compte, le printemps, à empêcher des corneilles de nicher, et, l'été, à dénicher celles que je n'avais pu empêcher de nicher.
A la fin, je repris la vielle à l'occasion de la singulière annonce d'un mariage. Elle ne se fit pas à l'église, car la forme des bans est partout la même; partout l'on dit : Mariage est accordé entre un tel et une telle; c est pour la première, la seconde, la troisième publication ; mais elle se fit dans les champs, où les bonnes gens m'employaient comme je viens de le dire. J'étais sur un arbre, lorsque, tout à coup, j'entends une troupe de jeunes garçons s'amusant à contrefaire le cri de différents animaux, de différents oiseaux, et, entre autres, de celui qui est l'ennemi des époux et qui est moins facile à contrefaire avec la vielle qu'avec la voix. Bientôt une noce passe, les cris redoublent. J'apprends que c'est à l'occasion de la jeune fiancée, qu'on accusait de ne s'être pas toujours sévèrement conduite. Cela ne m'empêcha pas d'aller chercher
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ma vielle et de vieller de mon mieux. Je fus si bien payé, que j'aurais volontiers soutenu que tous ces dires n'étaient que mensonges et calomnies. On dansa pendant trois nuits. Lorsqu'on fut lassé de danser sur le plancher, on dansa sur les tables, sur les bancs, sur les escabelles, les escabeaux, et tout finit ensuite par des présents dont fut rempli le grand bassin posé devant les mariés. Pour moi, je n'avais à leur offrir que des vœux. On conserve, leur dis-je, à l'abbaye de Sainte-Mellaine , près Rennes, un beau jambon destiné à ceux qui ont passé la première année sans se repentir de s'être mariés : il reste encore entier, quoiqu'il soit frais et appétissant; ne cessez de vous aimer; ayez-en l'entame.
Dans ce pays, la police est aussi plus âpre, car, lorsque vous approchez d'une ville, le guet du clocher tinte sur la cloche autant de coups que de personnes vous êtes. Ainsi, lorsque nous approchions, on tintait cinq fois; bientôt on n'en tinta que quatre, et je vais vous dire comment.
En passant devant une grande église, il nous prit envie d'y entrer : nous y entrâmes. On chan tait les vêpres, nous les chantâmes; mon petit
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aîné les chanta si bien, qu'on me proposa de le garder pour enfant de chœur, et, afin que j'y consentisse plus facilement, on me proposa la place de souffleur d'orgues; et, comme elle ne valait que huit livres, on me donna parole que je pourrais bientôt y joindre ou celle d'un des artisans attachés à l'œuvre, ou celle de portebannière, ou celle d'allumeur de chandelles, ou celle de nettoyeur de tombes. J'aime mieux courir; mon fils aima mieux rester.
Comment Guillaume viella dans la Lorraine. — Je passai dans un grand nombre d'autres villes dont je n'ai rien à dire.
J'arrivai à Metz, où, je vous en avertis d'avance , vous ne pourrez demeurer une seule nuit sans avoir un billet du commis aux registres des étrangers, excepté qu'on vous traite différemment que les vielleurs et que les autres.
Dans une ville près de Metz, on me montra un bourgeois que la justice, me dit-on, venait de déclarer riche : je le vielle; aussitôt il se retourne. — Vielleur, me dit-il, je viens d'être obligé à nourrir des parents qui, par leur inconduite, se sont ruinés, et qui maintenant, par leur pauvreté, vont me ruiner. Vielleur, je n'ai
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pas envie de danser; j'aurais plutôt envie de me pendre.
Dans un village près de cette ville, je viellai le maire ; il me répondit amicalement en passant vite : A demain ! à demain ! aujourd'hui, je suis tout occupé à signifier des exploits. Monsieur, en Lorraine, les maires d'un grand nombre de villages sont, en même temps, maires et huissiers; je vous dirai aussi que les cours de justice n'y portent pas, comme en Picardie, le beau nom de plaids de vérité; je vous dirai encore que les parties plaidantes sont obligées de fournir aux juges leur pitance en nature. J'ignore si elles sont aussi obligées de leur fournir des gâteaux, pétris au beurre, à l'huile, au miel, aux œufs, au safran, qu'on fait dans le pays; ces gâteaux sont si bons, qu'il me paraît bien difficile que la justice s'en passe.
A Vie, ils sont encore meilleurs; mais, excepté en carême, on ne peut en acheter chez les boulangers,
Et. excepté qu'on les ait commandés, on ne peut dans aucun temps en acheter chez les pâtissiers. J'exposai que j'étais étranger, que mes enfants en avaient grande envie; je donnai
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mille excellentes raisons. Vous aurez beau parler, me disait-on, vous ne changerez pas les lois de Vie.
Une autre loi de Vie, c'est qu'après la cloche sonnée on ne peut ni vieller ni jouer d'aucun instrument. Il va sans dire qu'on ne peut danser. Je ne sais si on peut chanter.
Mon Dieu! j'avais oublié de vous dire combien les taverniers sont malheureux en Picardie : on ne leur permet pas même de mêler deux vins différents; c'est ce qu'ils me disaient, lorsque je chantais la chanson des taverniers et de leurs fraudes, pour laquelle ils me payaient gaiement, plus que les autres auditeurs.
Et toutefois, en Lorraine, ils sont encore plus malheureux : ils ne peuvent donner à boire à un bourgeois domicilié que lorsqu'il est en la compagnie d'un bourgeois forain, et lorsqu'en même temps le bourgeois forain paie.
Les ivrognes y sont encore plus malheureux : ils sont condamnés à six livres d'amende s'ils ne portent d'un pas ferme leur vin, et la police est toujours là pour ceux qui chancellent.
Comment Guillaume viella dans la Bourgogne. — Le bon cidre est sans doute bon; la
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bonne bière est sans doute bonne, mais le vin est encore meilleur : aussi, fut-ce avec un bien grand plaisir qu'après avoir traversé l'Ile-de- France, la Champagne, j'entrai dans la Bourgogne, province toute de vignes, toute de vignobles, toute vineuse, où l'on ne parle plus de lois contre les taverniers ni les ivrognes, où l'on ne parle que de bien boire.
J'arrivai à Dijon vers le mois de janvier; les rues retentissaient de la vente aux bancs-à-vin des habitants, aux bancs-à-vin des halles, aux grands bancs-à-vin de Saint-Etienne. La ferme du cri des vins est un des revenus de la ville; un autre revenu, c'est la ferme du marché aux gardes des vignes; un autre, la ferme du reliage des futailles; un autre, la ferme du courtage des futailles pleines; un autre, la ferme de leur chargeage; un autre, la ferme des verres loués aux foires, aux élections, aux assemblées.
Pensez comme dans ce pays la vielle doit tourner!
A Dijon, les huit plus anciens conseillers au parlement ne sont guère plus révérés que les huit prud'hommes qui fixent le premier jour des vendanges.
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Si Dijon veut offrir au roi un témoignage de son amour, il lui envoie des tonneaux de vin par centaines; s'il passe un ambassadeur, un illustre personnage, ce sont, à son entrée, de petits compliments et de grands flacons de vin. La ville donne aux arbalétriers et à leur roi, aux arquebusiers et à leur roi, à d'autres et à bien d'autres, du vin, beaucoup de vin.
Enfin la plus grande abbaye de la Bourgogne, Citeaux, est, dit-on, aujourd'hui résolue à changer avec la plus grande abbaye de la Champagne, Clairvaux, son grand réfectoire de trentecinq pieds de long, mesurés par les moines de Clairvaux, contre sa grande tonne contenant huit cents muids, mesurés par les moines de Citeaux.
Dans la Bourgogne, les propriétaires donnent volontiers aux passants, et surtout aux vielleurs, des raisins; mais les lois ne veulent pas qu'on les leur prenne : les propriétaires ont le droit de fustiger avec des verges les jeunes voleurs ; et, quant aux voleurs plus âgés, on les expose sur la place publique, la tète couronnée de branches de vignes garnies de grappes.
Y a-t-il un meilleur, un aussi bon pays que
celui-là? Je viellais, je buvais; je ne cessais de vieller, de boire : j'y étais venu en temps de vendanges.
Quelquefois, j'entrais dans un vallon de plus en plus animé par les chants, auxquels tout à coup succédait le silence. Les vendangeurs d'un coteau avaient envoyé défier ceux d'un autre sur les meilleures chansons, sur la meilleure manière de chanter, et, à l'instant, le combat commençait. Les vendangeurs qui avaient défié chantaient les premiers, d'abord à une seule voix, ensuite en chœur; les vendangeurs qui avaient été défiés chantaient de même à leur tour II n'y avait pas toujours des juges, et la plupart du temps, la victoire étant des deux parts contestée, on passait vite aux injures et encore plus vite aux coups; on se battait avec les pistoles de Sancerre, avec les perdreaux, c'est-àdire avec de petites pierres, avec de gros cailloux, et alors la vielle, venue pour se mêler à la joie générale, fuyait : car la musique a toujours laissé le champ libre aux batailles.
Comment Guillaume viella dans le Lyonnais. — Si jamais l'on me demande quels sont les deux meilleurs amis, ma réponse est toute
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prête : ce sont deux vielleurs, quand l'un va au septentrion et que l'autre va au midi, ou quand l'un vielle et que l'autre a cessé de vieller. A Lyon, je fis la connaissance d'un vieux vielleur qui avait fait danser les pages de François Ier à son passage dans cette ville, qui depuis longtemps ne viellait plus.
Auvergne! c'est ainsi que hors de notre province on nous appelle, les pauvres gens, et surtout les vielleurs, j'aurais déjà dû le dire; mon ami Auvergne! tu sauras, pour ton profit, que Lyon, où tues arrivé, est tantôt bon, tantôt mauvais pour la vielle; pendant soixante-dix ans, je l'ai vu et vérifié.
Je ne parle pas de l'ancien temps, de ce funeste jour où là nouvelle de l'arrivée du pape avait rassemblé le peuple de France, rempli la ville de joie et de vielleurs; où, lorsque le pape passa, la quantité d'hommes qui chargeait les remparts lesfit écrouler; où, en quelquesinstants, la ville fut remplie de cris, de deuil.
Une année, l'armée victorieuse revient d'Italie, amenant son jeune roi couronné de lauriers; une autre, elle revient sans roi et toute déconfite.
Une année , vingt mille hommes de garde,
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rangés sous leurs trente- sixpennons, autour des murailles, semblent être la brillante, l'immortelle écharpe de cette ville; une autre, la peste tue ou chasse toute la population.
Une année, les indulgences du jubilé appellent les pèlerins, et aussitôt s'élève une seconde ville de feuillée, où l'on prie, où l'on boit, où l'on chante; uneautre,lesimpieshuguenots surviennent, et tous les clochers, toutes les églises, se taisent, toutes les lumières sont éteintes.
Une année, les officiers municipaux quittent le méridional titre de consul pour prendre le pompeux titre parisien de prévôt des marchands, d'échevins; une autre, la garde, ou du moins les clés de la ville tombent entre les mains d'un valet de chambre que le roi déclare capitaine des portes de Lyon.
Une autre année, la face de la campagne est toute riante; une autre année, la ville regorge de blés; une autre année, les chenilles noircissent les arbres; une autre, la récolte entière périt, et, dans la rage de la faim, le peuple se jette sur les prés et en dévore l'herbe.
Enfin, une année, elle fait construire la plus belle boucherie qu'on ait vue; une autre année,
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elle y joint à grands frais un vaste abattoir; une autre année, elle élève ce magnifique couvent qui ouvre au saint ordre des capucins les portes de la France; une autre, la ville se trouve épuisée par de grands emprunts du roi.
Ainsi, mon ami, ne viens pas ici, à l'avenir, sans demander quel temps il fait pour la vielle.
Comment Guillaume viella dans la Provence. — Mon intention était de parcourir rapidement le Dauphiné, et plus rapidement la Provence. J'en parlai au vieux vielleur; il s'y opposa. — Quoiqu'il y ait, me dit-il, beaucoup de vielleurs de Barcelonnette, vos chansons Digas me Jeannette, vos finales Gai! gai! gai! tarirette! vos vives bourrées, donnent à la vielle d'Auvergne un caractère différent de celui de la vielle de Provence. Je suivis ses conseils; je m'arrêtai notamment à Marseille.
Les terres des environs, nouvellement défoncées, brisées, rebrisées, me parurent comme de fertiles alluvions nouvellement jetées sur les côtes. Elles étaient chargées de fruits, surtout de gros muscats de toutes les couleurs. Nous dansâmes autour des vignes, autour des vergers, autour des claies de roseaux, où séchaient, aux
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rayons du soleil , de belles figues jaunes.
J'allai au port, où chaque jour arrivent cinq cents bateaux pêcheurs; j'allai à la halle au poisson, à la pesquerie; là et là, rien. J'allai à la porte de l'église majour, de la grande église; là, pas plus qu'à la porte d'une église ordinaire. J'allai aux accoules, ou deux églises; là encore pas plus qu'à la porte d'une simple église. Toutefois, à la sortie de la messe matinale qu'on dit au grand marché, comme dans les autres grands marchés des villes, ma cueillette de deniers et de tournois valut mieux; mais ce ne fut qu'aux douze ou quinze cents jolies petites maisons de campagne ou bastides bâties autour de Marseille que ma bourse put bien se remplir.
Je suis trop content des Marseillais pour ne pas les défendre contre ceux qui se plaisent à en dire du mal.
On leur reproche de fouler aux pieds sur la place publique les raisins étrangers apportés dans leur ville; je réponds d'abord qu'ils sont maîtres chez eux, je réponds ensuite que Marseille est comme une grande boutique de toutes sortes de marchandises, de denrées; qu'en pareil cas un marchand serait bien fou d'y en laisser vendre d'autres que les siennes.
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On leur reproche de répandre le vin étranger qu'on y porte, d'en brûler les futailles, et quelquefois même la galère ou le vaisseau sur lequel il a été embarqué; même réponse.
Comment Guillaume viella dans le Langtiedoc. — Je sortis de la Provence par Avignon; j'entrai dans le Languedoc par Nîmes. Je ne fus pas peu surpris de voir que le fameux chevrier de Nîmes y est bien moins fameux qu'ailleurs.
Je passai à Montpellier, ville de malades, de médecins, et ville aussi de vert-de-gris. Une vieille racleuse, qui en avait tant raclé que ses cheveux blancs étaient devenus verts, me proposa d'y être racleur. Je lui répondis comme à un apothicaire de Poitiers qui me proposait d'être preneur de vipères, dont on fait un grand commerce dans le pays : je lui jouai de la vielle. Je continuai à en jouer, jusqu'à Toulouse.
En y arrivant, j'allai vieller à la promenade du beau monde, au pré de Sept-Deniers, où je gagnai beaucoup d'argent. Les Toulousains aiment beaucoup à danser.
Ils aiment aussi beaucoup à rire. Un jour, à la halle des fripiers, nommée l'encan, parce qu'on y vend les habits à l'enchère, on y disputait
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assez vivement un chapeau de feutre à lames de fer; je me dressai sur mes pieds, en disant : Et moi j'y mets un air de vielle. On rit, on me le laissa.
Ils sont aussi fort curieux. Un autre jour, la grande place était couverte de monde; je viellais, je gagnais à pleines mains. Quelqu'un dit qu'on venait de mettre un blasphémateur en cage, qu'on allait le plonger dans la rivière • la moitié de la foule y courut; quelque autre ajouta que c'était une blasphématrice : il ne resta plus personne.
Sans doute le mail, la paume, sont des ennemis de la vielle; mais les cloches le sont bien davantage. A Avignon, où elles sont en si grand nombre, elles n'ont que du caquet; mais à Toulouse, c'est souvent au moment que vous vidiez, que vous chantez, que vous vous plaisez, qu'on se plaît le plus à vous entendre, que le grand Cardaillac vient à sonner; il faut alors finir. Il en est de même à Rouen, où il y a le grand George-d'Amboise; de même à Rhodez, où il y a le grand Caumont, mais où on le ménage, on l'épargne; et il n'interrompt que rarement les vielleurs. Quant à la fameuse grande
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cloche de Mende, elle les interrompt encore moins : les huguenots l'ont. fondue, et le gros battant git derrière la porte, où depuis vingt ans il ne dit mot.
Vielleur, ne cessait-on de me répéter avant que je quittasse Toulouse, venez avec moi en Béarn. Je refusai; mais ce n'est pas que je craignisse de ne pas entendre le patois, car, des Pyrénées à la Loire, tous les patois, ou provençaux, ou gascons, ou dauphinois, ou autres, sont, à quelques terminaisons près, les mêmes. Vielleur, me disait-on encore, venez avec moi à Lectoure. — Je m'en garderais bien : les habitants font gloire de n'exercer aucun art mécanique; ils sont glorieux et pauvres. — Vielleur, venez avec moi à Blaye. — Je m'en garderais bien : on ne peut y lever les yeux ; on ne peut y regarder les murs de la ville. On me disait encore : — Vielleur, venez avec moi à Bordeaux. — ■ Je refusai de même, bien qu'il y eût de bon vin, de bon cidre, de bon pommé, ou, pour parler comme dans le pays, de bonne pommade; bien qu'il y eût de bons marchands, de bons bourgeois, à Ta tête desquels la loi met, n'importe qu'ils soient vielleurs, ramoneurs ou pis,
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les possesseurs de la maison du Puy-Paulin.
Comment Guillaume doit faire encore trois ou trente fois le tour de France. — Je refusai bien d'autres propositions. J'avais indispensablement besoin d'aller en Auvergne y chercher une nouvelle recrue de petits garçons : les trois autres m'avaient aussi quitté. J'avais, d'ailleurs, la bourse pleine et lourde, et je voulais la déposer entre les mains de mon beau-père.
A mon arrivée au village, je trouvai la maison encore toute tombée. Ainsi que je vous l'ai dit, elle appartenait, de la terre au ciel, à trois différents propriétaireSc Chacun me vendit ses droits, que je payai sans demander de terme. Ensuite, après avoir compté avec mon beaupère l'argent qui me restait, nous calculâmes que, pour relever tous les étages, pour acheter le grand champ de derrière, le grand pré de devant, pour avoir toujours la tourte, le pain de seigle surla table, enfin, pour pouvoir ne jouer de la vielle qu'auprès de mon feu et à mon plaisir, il me fallait faire encore le tour de France trois fois si nous avions la paix, trente fois si nous avions la guerre.
Dans la bouche une corne remplie d'eau... (pajre 235) XIV, — LE TOURMENTEUR DE PARIS
Si l'on ne peut pas me dire que je suis logé chez le bourreau, on peut me dire que je le suis chez le tourmenteur ou questionnaire. Ce matin, pendant que je déjeunais, il me l'a appris luimême. Il ne se soucie pas trop d'ailleurs qu'on le sache. Je ne m'en soucie pas trop non plus, et je lui ai volontiers promis de n'en point parler.
Messire, m'a-t-il dit, je sens qu'il n'appartient guère à un simple logeur d'hôtel garni, tel que moi, d'avoir son cousin-germain premier commis greffier du Châtelet.
Mon cousin-germain, qui a marié avantageu-
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sèment mes jeunes sœurs, a cru devoir se charger aussi de ma fortune; il me fit venir à Paris pour êtretourmenteur ou questionnaire du Châtelet. — Tu auras, me dit-il à mon arrivée, de bons appointements, un bon habit, des provisions d'officier royal scellées du grand sceau; et, dans toute l'année, tu n'auras peut-être pas vingt, peut-être pas quinze jours de travail. Je te vois jeune, leste, adroit : la nature t'a jeté dans le moule des tourmenteurs, tu réussiras dans cet état : c'est demain que tu dois y entrer. Les cordes. — Effectivement, le lendemain à deux heures après-midi, m'étant trouvé avec le tourmenteur provisoire aux prisons du Châtelet, le geôlier vint nous ouvrir une chambre voûtée, au-dessus de laquelle les clercs de la bazoche jouaient la comédie. Nous allons, me dit le tourmenteur provisoire, donner la torture par extension. Il y a deux manières : l'une consiste à passer une corde à la poulie que vous voyez au haut de la voûte, à suspendre l'accusé par ses deux bras attachés ensemble derrière le dos, tandis qu'un énorme poids de cent livres pend à ses deux pieds attachés de même ensemble; l'autre consiste à tirer l'accusé par chaque
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main et par chaque pied, au moyen de deux cordes passées à ces deux anneaux scellés dans le mur à la hauteur d'environ trois pieds et à deux pieds de distance l'un de l'autre; comme vous voyez, et au moyen de deux autres cordes passées dans ces deux autres anneaux, scellés au pavé à douze pieds de distance du mur, et à un pied de distance l'un de l'autre, comme vous voyez aussi, à augmenter successivement la tension, en mettant au-dessous de l'accusé des tréteaux de plus en plus élevés,
Au bout d'une heure, longue pour le tourmenteur provisoire, courte pour moi, le juge et le greffier arrivent et s'asseyent.
Bientôt on amène un vieillard à cheveux blancs, mais fort et vigoureux. Pendant le premier degré de tension, le juge l'interroge, l'exhorte à confesser son crime. Le vieillard répond par des injures et des jurements. Plus grand, degré de tension, plus grandes injures, plus grands jurements. La tension, par ordre du juge ne cesse d'augmenter; les injures et les jurements redoublent. Enfin, après une demiheure de questions d'une part, de dénégations obstinées de l'autre, le vieillard est délié; il
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cesse les injures et les jurements, mais il persiste dans ses réponses : il est absous. Un barbier, qui, toujours se trouve là, remet en un tour de main les dislocations, et le vieillard sort de la prison en menaçant la partie civile de bien lui faire payer ses tortures.
Il eau. — J'avoue que, durant toute cette question, le cœur me taillait continuellement, et que le vieillard n'aurait été torturé que par une de ses mains et par un de ses pieds, ou du moins aurait été fort mal torturé, si le tourmenteur ne fût venu tirer mes deux cordes; mais je ne fis, me dit-on, pas aussi mal quelquesjours après. Il s'agissait de donner la question de l'eau.
On amena un jeune homme pâle, mince et fluet; on l'assit sur une sellette de bois ; on lui attacha les deux bras au-dessus de la tête, avec une corde qui passait dans un anneau scellé au mur, et ses deux pieds avec une autre qui passait dans un anneau scellé au pavé. Le tourmenteur provisoire le prit d'une main parle nez, et de l'autre introduisit dans sa bouche une corne remplie d'eau ne tombant que goutte à goutte. Le juge, à chaque corne d'eau épuisée, demandait au jeune homme : Voulez-vous
avouer? — Non. — De l'eau! Le juge réitéra longtemps et inutilement sa demande, criant à chaque nouveau refus : de l'eau! Mais enfin, quand le jeune homme vit que, sur quatre pintes d'eau à tomber dans sa bouche, il en restait encore trois, il s'avoua coupable. On le délia et on le ramena dans la prison.
Je remarquerai que, pour rendre ses aveux plus complets, on le menaça de la question de l'eau compliquée de celle de la tension.
Le feu. — Je remarquai aussi qu'on le menaça en outre de la question du feu, quoiqu'elle ne soit guère en usage. Le tourmenteur était un ancien et habile praticien : je lui demandai en quoi elle consistait. Il me dit qu'on présentait devant un grand feu allumé la plante des pieds de l'accusé, pendant l'espace de temps prescrit par le juge, ou jusqu'à l'aveu du crime.
Les planchettes. — Mon cousin-germain me loua beaucoup du courage que j'avais montré à la dernière question, pendant laquelle j'avais si bravement porté l'eau que le tourmenteur provisoire versait dans la corne. Il me loua d'avoir ainsi, malgré l'opinion des innovateurs et réformateurs, aidé les juges à découvrir la vérité; et,
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comme il était le bel esprit du greffe, il ajouta fc que c'était avec raison que les philosophes disaient que la vérité était au fond du puits.
Mais bientôt il rétracta ses éloges.
Le tourmenteur provisoire, un des plus assidus courtisans de mon cousin-germain, lui proposa de me faire briller à une question de brodequins qu'on devait donner dans quelques jours; mon cousin-germain y consentit. — Maître, me dit le tourmenteur provisoire, la question des brodequins est une des tortures les plus simples. Vous asseyez votre accusé; vous lui prenez la jambe droite, vous la mettez entre deux planchettes; vous lui prenez la jambe gauche, vous la mettez entre deux autres planchettes; vous serrez l'une contre l'autre les deux jambes avec des cordes; ensuite, suivant que le juge vous le commande, vous enfoncez avec un gros marteau, entre les deux planchettes placées entre les jambes, un, deux, trois, jusqu'à huit coins de bois, voilà tout; c'est, je vous assure, tout. Cette leçon de torture me parut facile à retenir, et, comme les provisions du grand sceau me tenaient au cœur, je promis de bien faire mon devoir. Afin de m'animer encore mieux,
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on me dit que je n'aurais à torturer qu'une méchante femme qui avait fait périr son époux, qu'il s'agissait d'un exemple pour toutes les femmes, pour la mienne aussi bien que pour les autres. Je m'animai moi-même : je me représentai une femme à la démarche, à l'air audacieux, au visage féroce. Je me rends à la chambre de la question avant l'heure fixée : le juge paraît; il était accompagné de mon cousin-germain qui, ce jour-là, pour me donner plus de courage, était venu remplacer le greffier. Moi, j'étais assisté du tourmenteur provisoire, j'avais tout préparé, j'étais prêt. Enfin, la porte s'ouvre; je vois entrer, environnée d'archers, les armes hautes, une toute jeune femme plus belle que le jour; ses yeux doux, tendres et brillants, se portent successivement sur ceux qui l'entourent, sur moi comme sur les autres. — Asseyez madame, me dit le tourmenteur provisoire; il fut obligé de m'aider. Déchaussez madame, ajouta-t-il ; alors je tombai dans une pâmoison, pendant laquelle on m'emporta chez le geôlier, qui eut bien de la peine à me faire revenir. Lorsque j'eus entièrement repris mes sens, ce fut une risée générale parmi les guichetiers et les gens de la geôle.
Mon cousin-germain me reçut fort mal ; il me dit que si j'avais conservé quelques moments encore un peu de courage, j'aurais été quitte; que cette dame n'avait été condamnée qu'à être présentée à la question; qu'on lui avait lu l'arrêt de manière à lui faire croire qu'elle y avait été condamnée; qu'on ne voulait que lui faire peur, afin d'obtenir des aveux; que la justice avait ses ruses, et que je n'étais qu'un sot.
Tu aurais d'ailleurs, ajouta-t-il, pu tirer parti de ta tendre sensibilité, en vendant aux accusés, ainsi que les autres tourmenteurs, des recettes, des secrets, des adoucissements.
Je me disposais à repartir; mais mon cousingermain, ne voulant pas laisser sortir de la famille ce bel office, comme il disait, me fît appeler avec le tourmenteur provisoire, et il nous signifia ses arrangements. — Toi, me dit-il, tu seras en titre tourmenteur du roi nostre Sire; tu assisteras à la question les yeux fermés et les oreilles bouchées si tu veux^, et tu signeras le procès-verbal. — Toi, dit-il au tourmenteur provisoire, tu donneras la question, et tu auras seul les salaires et vacations, soit directs, soit indirects; et toi, me dit-il, en s'adressant de nou-
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veau à moi, tu n'auras que les appointements fixes. Depuis, j'en fais tous les quartiers la quittance, et j'ai de plus ce grand habit bleu que je porte les dimanches.