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Histoire des Français des diverses états

Ce matin ; je distribuais à la porte du couvent quelques restes de soupe et de pain. Il s'est présenté un homme que les autres pauvres repoussaient et empêchaient d'approcher. En le regardant je me suis aperçu qu'il avait la lèvre inférieure fendue ; je n'ai cependant pas hésité à lui donner sa part , et , m'adressant à tous ces pauvres , que la foule du peuple entourait , je leur ai dit: Notre frère a failli ; mais il a subi sa peine ; il a satisfait à la justice humaine, et , s'il s'est repenti , à la justice divine ; nul de nous ici n'a le droit de l'injurier. Mes frères , nous voulons tous devenir bons et justes , commençons par n'être ni méchans ni injustes. Tout le monde s'est tu.

Ce pauvre homme , vous vous en doutez bien, était blasphémateur, ou plutôt, pour ne point parler comme le peuple, avait été blasphémateur: on lui avait fendu la lèvre d'une manière extraordinaire. J'en ai vu , qui avaient les deux lèvres fendues , dont la bouche était exactement en croix ; cependant leurs mutilations n'étaient pas aussi hideuses.

Disons-le, mon frère , disons-le même souvent, puisque les décisions du pape nous y autorisent : Dieu ne peut que réprouver ces punitions sanglantes. Lorsque la justice civile veut s'emparer de la justice ecclésiastique , lorsqu'elle veut punir les délits spirituels, c'est toujours avec le fer.

Philippe-Auguste condamne les blasphémateurs à donner quatre sous aux pauvres : bien ; mais ceux qui ne pourront payer seront plongés dans la rivière1, n'importe la saison: a mon avis c'est trop, beaucoup trop.

Saint Louis vient ensuite ; il ordonne de plus grandes peines 2 contre ceux qui auraient proféré le vilain serment. Le pape3 arrête un excès de zèle; il corrige les opinions du prince, et le prince corrige ses lois. Par une nouvelle ordonnance , les blasphémateurs ne sont punis que d'une simple amende : on se borne à tenir exposés une heure sur l'échelle ceux qui ne peuvent la payer , et ensuite à les faire jeûner en prison huit jours, au pain et à l'eau. Une disposition de cette ordonnance

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m'a surtout paru pleine de sagesse : les enfans qui ont blasphémé , s'ils ont moins de quatorze ans , doivent être dépouillés et fouettés publiquement , les garçons par les hommes , les filles par les femmes et seulement en la présence des femmes4. Sans doute l'enfant doit être corrigé ; sans doute l'arbrisseau doit être redressé , façonné ; mais il doit l'être sans danger pour ceux qui le redressent , le façonnent.

Philippe-le-IIardi , à son avènement an trône , rappelle l'exécution de cette ordonnance de son père5.

C'est là qu'aurait dû s'arrêter Philippe-de- Valois; mais il a voulu aller au-delà , et ses lois sont devenues plus sévères que les plus sévères lois. Au pilori neuf heures , celui qui aurait juré : permis au peuple de lui jeter des ordures et de la boue. Qui récidivera aura, la première fois, la lèvre supérieure fendue, la seconde, la lèvre inférieure ; la troisième , on lui coupera la lèvre de dessus ; la quatrième, la lèvre de dessous ; la cinquième , la langue6.

J'ai vu , il n'y a pas long-temps, lorsque j'étais en Dauphiné , le même blasphème puni d'un côté de la rivière, dans les enclaves de la Savoie , par la main du procureur fiscal, par l'amende pécuniaire'; et de l'autre côté de la rivière , dans les terres de France , par la main du bourreau , par le sang. Que

dites-vous de la justice de Savoie ? que dites-vous de la justice de France ?

Écrit à Tours, le vingt-quatrième jour du mois de mars.

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