‹ Histoire des Français des diverses états (volume 2)Chapitre 2 sur 96 · LA FOIRE DE MOINTRICHARD · texte numérisé non relu

LA FOIRE DE MOINTRICHARD

Épitre lxxiv.

Depuis que l'Eglise, pour attirer plus de peuple aux foires, a voulu qu'elles se tinssent aux époques de ses grandes solennités1 , les fêtes de la religion sont devenues les fêtes du commerce. Ces rendezvous, que les calendriers vont au loin donner aux marchands !, ne cessent de faire battre les chemins, d'animer les campagnes et les villages.

Que n'étiez-vous ici, frère André, vous qui autrefois aimiez tant notre foire de Montrichard3, je vous y aurais amené aujourd hui avec notre petit frère sous-chantre.

ÎNous sommes partis avant le lever du soleil, chacun avec notre cape, notre bâton, notre calebasse, notre miche. Le long du chemin difFérens ombrages nous ont invités à nous reposer; mais alors surtout notre esprit était actif. A notre dernière et à notre plus longue station, que nous avons faite sous un beau cerisier tout rouge de fruits, j'ai dit à mon

jeune compagnon : Frère sous-chanlre , avez-vous vu à Rouen la foire du Pré , dont le prieur et les religieux de Notre-Dame , montés sur de grands chevaux , font l'ouverture ? C'est là qu'on porte toutes les marchandises de la ville; on ne peut vendre, acheter que là : dans toutes les rues on est obligé de fermer les boutiques4. Le frère souschantre m'a dit qu'il n'avait pas été dans la Normandie. Ni dans la Champagne? lui ai-je dit. Ni dans la Champagne , m'a-t-il répondu. Eh bien ! lui ai-je dît en riant , allez-y tout de ce pas ; levezvous, partez; car vous êtes sûr de trouver tous les jours et à toutes les heures une foire ouverte dans une ou dans l'autre des dix-sept principales villes de cette province '.

Allez-y donc , partez ! ai-je continué , toujours sur le ton de badinage, et à votre retour vous viendrez m'en dire des nouvelles.

Je suis bien sûr d'abord que vous aurez remarqué l'excellente police de ces foires qui sert de modèle à tant d'autres6.

Je suis bien sûr que vous me direz que dans chaque ville les fabricans ne peuvent vendre, à leur boutique ou ailleurs, les objets fabriqués par eux, si ce n'est lorsqu'ils les ont exposés à la foire de leur ville , où chaque genre de marchandises et d'objets de commerce a son tour d'exposition. Ainsi, les premiers jours ce sont les étoffes , les cuirs , les peaux ; ensuite les denrées , les bestiaux ; enfin le»

6 Xi\e SIÈCLE,

chevaux dont les marchands français et les marchands étrangers ne peuvent commencer les courses d'essai que lorsque tous les élaux sont démontés et enlevés7.

Ne demandez pas aux gens de la foire quels sont ces officiers publics qui parcourent un à un les différens étaux : tout le monde sait , et je vous dirai d'avance que ce sont les inspecteurs des marchandises , chargés avec les hommes de l'art de s'assurer qu'il n'y en pas de défectueuses °'.

Ne demandez pas non plus combien il y a de notaires des foires , car je vous dirai qu'il y en a quarante9.

Et si vous voulez savoir pourquoi tant de notaires toujours environnés de tant de monde, je vous apprendrai que les obligations contractées a ces foires n'en ont les privilèges qu'autant qu'elles y sont écrites et scellées 10.

Je vous apprendrai en môme temps que les contestations qui s'élèvent entre les marchands de la foire sont j ugées sur le lieu même et à l'instant même par un tribunal de prud'hommes, présidés par les gardes de la foire ou leurs lieutenans , qui ont à leurs ordres cent sergens pour l'exécution de leurs jugemens et le maintien de la sûreté générale ".

Enfin, si vous étiez marchand, je vous dirais de n'être nullement en peine , ni pour l'aller, ni pour le séjour , ni pour le retour. On ne peut ni vous arrêter ni vous imposer aucune contribution quel-

conque. Partout, au contraire, on est obligé à vous prêter aide et assistance '2.

Ne soyez pas maintenant surpris si une pareille police attire à ces foires des gens de toutes les parties de l'Europe , si dans toutes les parties de l'Europe la valeur du marc d'argent de Champagne fait depuis long-temps généralement loi -3i

Frère gardien, m'a dit à son tour le sous-chantre, vous n'avez parlé ni des foires de Montpellier ni de celles de Beaucaire : y avez-vous été? Je lui ai répondu que non. En ce cas, a-t-il repris, je ne crois pas que vous ayez vu de plus belles foires que moi qui ai vu celles-là.

Considérez d'abord que Montpellier est dans le Midi notre première ville de commerce'4, qu'elle est l'entrepôt , quelle est le marché du Levant l5; que par les ports de Latte , d'Aiguës -Mortes et de Maguelone , elle domine sur la Méditerranée française : aussi la municipalité est-elle composée de consuls de terre et de mer'6.

Quant à Beaucaire, sa foire franche de la Madelaine attire un concours depuis près de deux siècles 1? toujours de plus en plus grand.

A la foire dernière, a-t-il continué, je pris avec moi, comme aujourd'hui vous avez la bonté de me prendre avec vous, mon jeune cousin , que j'avais fait nouvellement entrer au noviciat. Les marchandises débordaient hors de la ville , une immense quantité de tentes couvraient au loin les rives du

Rhône ; nous arrivâmes à l'heure où le commerce

était dans son plus grand mouvement.

Il est difficile de vous dire à quel point le jeune novice était émerveillé.

Tantôt il m'invitait à le suivre sur le bord de la rivière , en me disant : Venez, mon cousin ! venez voir , c'est ici la bataille l8 des chanvres , des lins , des laines , des soies ; que de chanvre , de lin de Hollande19! que de laines d'Angleterre20, de soieries d'Italie 2I , qui se disputent notre attention et notre préférence ! Là c'est la bataille des toiles , des draps , des soieries ; à Cambrai , à Valenciennes , à Bruxelles, à Londres , à Gênes , à Venise , on ne cesse de travailler pour nous ".Voici la bataille des cuirs et des cordouans d'Espagne ?. Voilà vraiment la bataille des vins24 : ceux d'Espagne, de Portugal, de Grèce 25 viennent combattre avec nos vins de Provence, de Languedoc et de Gascogne. Voilà encore vraiment le duel de Charnage et de Carême2': que de jambons, de lards, de salaisons! que de canards, d'oies confites 2?! que de morues, de sardines , de harengs 2° ! que d'huiles , de beurre salé , d'amandes, de raisins, de fruits secs!

Quand il fut dans les rues aux quincailliers , il s'écria :

Bien que vous soyez plus âgé que moi , vous n'avez jamais tant vu de quincaillerie d'Allemagne9. Jetez les yeux , je vous prie , sur toutes ces barraques disposées en carré ; oh ! que d'ouvrages en corne ,

XIYe SIÈCLE. 9

en ivoire, en bois , en buis, en verre, en fer, en étain , en cuivre , en laiton , en argent , en or ! que de coups de marteau ! que de coups de lime ! que de coups de ciseau ! Mon jeune cousin me témoignait à chaque moment son admiration et son étonnement de toutes les manières. Je riais de son exaltation , et cependant je la trouvais en tout fondée.

Quanta moi, ce que j'admirais surtout , ce qui m'étonnait le plus, c'était cette immense foule de peuple, ce grand nombre de marchands Français , ce grand nombre de marchands Italiens, Allemands, Brabançons , Espagnols, Portugais , Grecs , Barbaresques, Égyptiens30.

Entre la porte du Nord et celle du Midi, s'étendait une ligne non interrompue de changeurs , dont les tables brillaient de monceaux d'or, d'argent et de monnaies de tous les pays3'; vous auriez dit que le Pont-au-Change de Paris3' avait descendu le Rhône.

Frère gardien , a ajouté le sous-chantre , je fis au jeune novice quelques observations , que je vous soumettrai avec autant et plus de respect qu'il les écouta.

Le commerce autrefois était faible, opprimé. Il s'est uni ; et depuis la hanse des grandes villes de l'Allemagne et de plusieurs autres parties de l'Europe33, il est devenu fort.

A l'imitation de la grande hanse , des hanses par*

io XIV SIÈCLE.

ticulièrcs se sont formées, notamment en France , entre Paris et les principales villes du Nord34, entre Montpellier et les principales villes du Midi35. Les autres grandes villes du Centre, Lyon et Bordeaux , auraient bien dû naturellement suivre un pareil exemple.

Lyon , s'il avait su conserver son indépendance36, aurait, au moyen d'une grosse pension, fait du comte de Savoie"7 son a voué ou vidame commercial38; alors également fort et contre l'empereur qui voulait le dominer 9 et contre le roi de France qui aujourd'hni le domine 4° , il eût pu devenir l'entrepôt franc du Nord et du Midi de l'Europe4, *

Voici, d'après mes réflexions, a-t-il continué , le destin futur des grandes villes maritimes de la France.

Les villes sur l'Océan sont parvenues à toute leur grandeur; les villes sur la Méditerranée, au contraire, ne cesseront de s'accroître.

La xMéditerranée est un grand canal de commerce creusé au milieu des terres par la nature , autrefois pour les Phéniciens, les Carthaginois, aujourd'hui pour les Génois , les Vénitiens ; demain pour les Espagnols et peut-être aussi un peu pour les Français, s'ils le veulent. La nature qui a donné trois bords à la Méditerranée n'en a sans doute donné qu'un seul à l'Océan. Un vaisseau qui de Bordeaux ferait toujours route à l'ouest , s'il avait assez de provisions, irait loucher aux bornes du monde.

Le petit commerce de l'Océan sera toujours subordonné au grand commerce de la Méditerranée.

Je ne voulais pas interrompre mon jeune compagnon ; mais il me tardait qu'il eût fini pour lui dire : Sous-chantre, ce sont là vraiment les bons principes du commerce français ; ils sont à l'usage de nos hommes d'état, car si à cet égard vous n'avez dit que ce qu'on sait , vous avez dit tout ce qu'on sait.

Nous venions de parler de ces grandes cités populeuses qui bordent la France , de ces grands bras, de ces grandes mains du commerce de ces peuples, lorsque nous sommes arrivés à Montrichard : cette ville ne nous a paru qu'un village , et sa foire qu'un médiocre marché ; nous nous en serions retournés si je n'avais eu à veiller sur les approvisionnemens que notre couvent fait ordinairement à cette foire. Nous l'avons donc parcourue plutôt par nécessité que par plaisir.

Le sous-chantre a remarqué avec raison que dans les foires du Nord il y avait plus de rôtisseurs, de poissonniers, de charcutiers4" , et moins de chanteurs et de musiciens que dans les foires du Midi43.

Nos affaires terminées , nous avons repris le chemin de Tours. A peu de distance de cette ville un marchand clerc44 , qui revenait de la foire, nous a proposé de faire route ensemble ; nous avons lié

i2 XIV SIÈCLE.

volontiers conversation avec lui , et , comme de

raison, nous l'avons laissé parler.

Suivant lui , cette grande rareté des espèces d'or qui, depuis les dernières croisades, ne cessait de se faire sentir13 ; le haut intérêt de l'argent , que personne aujourd'hui ne consent à prêter au taux légal de quinze pour cent46 ; la variété infinie des monnaies, la variété infinie des mesures qu'on veut, mais qu'on ne pourra jamais réduire à une seule47 ; le nombre infini des droits des seigneurs ; la difficulté des chemins, le peu de sûreté de ces mêmes chemins qui, jusque dans les plus belles provinces48 , vous oblige à porter des armes 49 , et où l'on est cependant quelquefois détroussé, sans pouvoir obtenir de dédommagemant contre le seigneur du lieu qu'après de longues procédures50; les montagnes, les pays presque sauvages qui séparent certaines provinces où les guides , établis pour les voyageurs51 font assez mal leur devoir , et souvent même ne le font pas tout ; les privilèges de plusieurs villes auxquelles on a réservé exclusivement le commerce de certains états de l'Europe, comme celui de l'Irlande, qui ne peut être fait , dans la Normandie , que par les habitans de Rouen 5a ; enfin le grand nombre de marchands étrangers que les franchises du droit d'aubaine53 , les dispenses de l'amende du péché de fornication54, les immunités de tout genre qu'on ne cesse de leur accorder attiraient en France , tous ces inconvéniens réunis

XIV* SIECLE. i3

ne peuvent manquer de ruiner dans peu le petit nombre de marchands français qui restent. Tant mieux ! que Dieu vous punisse ! lui ai-je dit ; pourquoi aussi vous et ceux de votre état vous faites-vous suivre par des troupes de bateleurs , de farceurs , de jongleurs , de musiciens , de ménétriers et de danseurs5' , qui portent un si grand préjudice aux mœurs? — Bon , mon frère , c'est ce qui fait venir le monde, ce qui nous fait débiter nos marchandises. — C'est ce qui vous fait damner, ce qui fait damner les autres. Vous qui avez la tonsure, vous qui d'ailleurs êtes si bon calculateur , comment pouvez-vous mettre en balance de petits intérêts d'argent avec votre salut ? — Oh ! mon frère , Dieu qui permet le commerce doitpermettre aussi les moyens. Il s'est obstinément tenu à ce raisonnement, dont il m'aurait été très facile de démontrer la fausseté à tout autre qu'à un marchand.

Ecrit à Tours , le douzième jour du mois de juin.

Page 1