BRODEURS
Dans une grande ville où je demeurais, une dame fort jeune, qu'on disait même fort jolie, m'envoya prier d'aller chez elle ; je lui fis répondre qu'elle me trouverait tous les jours au confessionnal. Elle parla à mes supérieurs qui voulurent que je ne refusasse pas plus long-temps. J'obéis : je me rendis chez elle et la saluai sans la regarder. Elle me montra des broderies de la plus grande beauté : celles des siècles derniers n'offraient que deux ou trois couleurs35; les siennes offraient mille couleurs, mille nuances ; elles étaient mélangées de fils d'or, d'argent et de perles 36; c'étaient d'ailleurs des pleins, des déliés, des contours, comme dans les arabes-* ques peintes sur les marges des beaux livres. Ces broderies venaient de Lyon où les ouvriers manient la soie et l'or avec une rare perfection37. J'admirai; j'étais prêt à me retirer lorsqu'elle me fit voir le commencement de la broderie d'un grand faudesteui&où elle voulait faire reposer son vieux père. J'examinai son ouvrage qui manquait par le dessin; elle n'en avait pas pour ce genre de meubles : je me hâtai de tracer sur son tambour quelques ornemens du goût actuel, et je m'enfuis au plus vite. Je pensai qu'un bon Cordelier ne devait pas à
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plusieurs reprises se hasarder à travailler avec une jeune femme. Le Diable n'est que trop accoutumé à la chute des gens du monde; mais celle d'un Cordelier serait pour lui un si grand triomphe, qu'il la ferait broder sur le cendal, sur le tabis39, sur les plus riches étoffes.
La broderie en fils d'or simples sur le drap écarlate4°, bien qu'elle ne soit ni la plus savante ni la plus riche, est, à mon avis, la plus noble.
Brodeurs, broderie, broder, border, par transposition de lettres. La broderie se place ordinairement sur les bords.