LA MAPPEMONDE
Épître Lxxvr.
Depuis quelque temps il n'est question dans notre couvent que d'Europe, d'Asie, d'Afrique, et des différentes divisions de la géographie. A la récréation nos jeunes novices ne veulent faire que des cartes; ils en font sur toutes les couvertures de leurs livres et de leurs cahiers, sur toutes les cloisons de leur dortoir : ils en font jusque sur les chemins sablés du jardin. C'est le frère Pierre qui leur a donné ce goût. Il a apporté de très belles cartes en parchemins, écrites en lettres d'or; enluminées des couleurs les
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plus éclatantes .On ne peut rien voir de plus riche. La mappemonde surtout est magnifique, et est estimée à une forte somme2. Quel plaisir , disaient nos frères , si nous pouvions avoir cette carte en grand, sur les murs de notre grande salle! Rien de plus aisé , a répondu le frère Pierre ; donnez-moi un pinceau, des couleurs, et un jeune frère qui ait la main légère, et qui soit un peu exercé à la peinture. Nous lui avons procuré facilement ce qu'il demandait; et, en peu de jours, notre grande salle, qui , à cette occasion , a été reblanchie en entier, s'est trouvée ornée d'une mappemonde, qui fait l'admiration de tous ceux qui la voient. Je vais vous dire de quelle manière le frère Pierre a opéré.
Au milieu de l'espace que vous destinez à la carte, a-t-il dit au jeune frère ; tracez un gros point qui porte trois croix, dont celle du milieu sera droite et les autres légèrement penchées; écrivez au-dessus Jérusalem : cette ville est exactement au milieu de la terre '. Sur ce gros point, appuyez une pointe de compas , et faites courir l'autre pour tracer une circonférence de deux toises de diamètre ; tracez maintenant , a-t-il continué , une ligne verticale , passant par le centre, c'est-à-dire par le gros point de Jérusalem ; au haut de la carte , à l'extrémité supérieure de cette ligne, écrivez orient; au bas de la carte à l'extrémité inférieure de cette ligne , écrivez occident. Tracez une seconde ligne , qui passe aussi par le gros point de Jérusalem, et qui
forme avec la première quatre angles droits. Au bout de cette seconde ligne, à droite de la carte, écrivez midi ; à l'autre bout de cette seconde ligne , à gauche de la carte, écrivez septentrion 4. Il a fait ensuite plusieurs opérations géométriques très difficiles, très compliquées', et qui ne pouvaient être suivies que par un petit nombre de nos habiles frères. Après les avoir terminées, il a dit : Dessinons mainte nant les profils des trois parties du monde. Il a commencé par l'Europe et par les extrémités occidentales. L'Irlande a été placée un peu plus au midi que l'Angleterre. La position de la Suède a été déterminée au point , appelé magister, entre le septentrion et le couchant, de manière que notre ville de Tours se trouve à peu près sous le méridien de Stockholm. L'Espagne et le Portugal s'avancent vers l'occident plus que l'Afrique 6, dont l'extrémité méridionale s'étend un peu au-delà des sources du Nil, et à l'orient se prolonge au-dessous de l'Inde, que touche la Sérique. séparée par d'immenses régions de la Moscovie; à laquelle vient se joindre la Suède 7. Maintenant , d'après la carte du frère Pierre, qui ne diffère en rien des bonnes cartes actuelles, vous figurez-vous bien sur le mur de noîre grande salle la grande sphère terrestre étalant ses grandes régions grises, vertes, bleues, avec les noms écrits en grandes lettres rouges ?
Vous ne sauriezcroire combien de livres, de cartes, d'autorités nous a mentionnés le frère Pierre. C'est
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un habile géographe , un habile pilote ; la géométrie, l'astronomie , l'hydrographie, il sait tout : et cependant toute sa science n'a pu le mettre à l'abri de la censure d'un petit novice nouvellement reçu. Ce jeune homme , qui a de l'esprit et surtout de la présomption, soutenait à tous ses compagnons que l'Europe était un peu trop à l'occident, qu'elle ne devait pas avancer autant que l'Afrique. Les autres novices de se moquer de lui , le jeune homme de ne pas démordre , de faire un train terrible. On a été chercher le frère Pierre, qui, par d'invincibles raisons, a prouvé que l'Europe ne devait pasreculer; mais ce novice ne voulait entendre à rien et ne cessait de crier : Strabon! Strabon! Quand je suis arrivé, car on avait été aussi me chercher, je me suis mis d'abord au fait delà contestation; usant ensuite de l'autorité de chef, j'ai imposé silence à tout le monde; et, de l'avis des gens sensés, j'ai ordonné que l'Europe restât à la place où elle était, et, s'il plaît à Dieu, elle y restera.
Écrit à Tours , le quinzième jour du mois de juillet.