LE RETOUR DU FRÈRE PIERRE
Épître lxxv.
Réjouissez-vous , mon frère, bonne nouvelle ! bonne nouvelle ! Nous avions tous pleuré le bon
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frère Pierre , qui était parti il y a quelques années pour la Terre-Sainte, comme je vous l'écrivis dans le temps. Les uns assuraient que les Sarrasins l'avaient écorché tout vif et ensuite brûlé à petit feu ; d'autres disaient qu'ils s'étaient contentés de le rendre aveugle avec un bassin ardent , et de lui faire tourner continuellement une meule : enfin tout le monde le croyait mort ou du moins le croyait perdu à tout jamais pour nous. Personne ne s'attendait plus à le revoir dans ce monde ; voilà qu'aujourd'hui , pendant que nous étions aux vêpres , le frère portier entend sonner à la porte d'une manière extraordinaire : on sonnait , on frappait en même temps. Il s'empresse d'aller ouvrir ; il voit à travers la grille du guichet un homme qui a l'air d'un étranger. Il lui dit qu'il ne peut entrer, que c'est l'heure des vêpres. Tant mieux, lui répond l'étranger ; ouvrez-moi , j'irai chanter avsc les autres. Le portier pense qu'il est fou , et se retire ; mais 1 etranger insiste et crie de toute sa force, en appliquant sa bouche àla grille du guichet: Frère Marc? ouvrez-moi; ne me reconnaissez-vous pas! je suis de la maison, je suis le frère Pierre. Le frère portier, qui d'ailleurs avait été frappé du son de voix de l'étranger , retourne précipitamment à la porte. Il ouvre ; le frère Perre entre ; on sortait des vêpres : il se présente à toute la communauté. Imaginez la joie, les transports ; on pleure, on crie, on ne se lasse pas d'embrasser le frère Pierre , de le voir , de
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le toucher. On croit voir , on croit toucher un homme ressuscité. Enfin les choses ont été au point que pour le reste du jour la règle en a été un peu dérangée.
Le frère Pierre nous a raconté son histoire , qu'on lui a fait plusieurs fois recommencer. Elle est extraordinaire, merveilleuse, et cependant aucune histoire n'est plus vraie. Il ne parle du reste que du recouvrement de la Terre-Sainte et de l'expulsisn des cruels Sarrasins. Frère Pierre , lui ai-je dit en riant, vous quiètes si bon chrétien , vous voulez trop de mal aux Sarrasins ; il faudra vous en confesser, je vous en avertis. Je vous en remercie , mat-il répondu ; j'en dis, s'il le faut , macoulpe ; mais qu'ils se convertissent , qu'ils nous rendent la Terre- Sainte , et je leur désire autant et plus de bien qu'à moi-même. Grand mérite ! grand mérite ! lui ai-je dit encore en riant.
Le frère Pierre , je vous le répète, ne parle que du recouvrement de cette chère Terre-Sainte : nous l'avons appelé Pierre l'ermite. 11 n'a pas voulu de ce nom. Pierre l'ermite, nous a-t-il dit, avait plus de zèle que de lumières , quand il entreprit de renverser en Syrie ,avec un ramassis de croisés , l'empire de Mahomet que les gendarmeries des nations les plus aguerries purent ensuite , pendant deux siècles de sanglantes batailles , à peine entamer.
Le frère Pierre doit en être cru, il a tout vu par lui-même. Il a parcouru tout le pays dans tous les
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sens, et il le connaît comme les environs de Tours, De Tripoli à Sidon , combien de lieues , lui demandaient nos frères? — Tant. — De Sidon à Damas? — Tant. — A Tyr? — Tant. — De Tyr à Bethléem? à Jérusalem? — Tant, tant, répondait toujours sans hésiter le frère Pierre , et ses réponses se trouvaient toujours conformes à la voie des saints ' , ou itinéraire de la Terre-Sainte \
Sa manière de décrire est si vive, si claire, si vraie, que dans le cours de sa narration nous nous sommes crus plusieurs fois à Jérusalem ; et quand il nous a représenté le Jardin des Oliviers occupé par le marché des Sarrasins ; la piscine de Siloé devenue le bain de ces infidèles ; le mont Calvaire souillé de mosquées; le saint sépulcre gardé par les mahométans qui en vendent aux chrétiens l'entrée au prix de l'or, et des railleries les plus injurieuses à notre religion , les jeunes frères se sont tous levés en criant rAllons délivrer la Terre-Sainte ! Jeunes gens , leur a dit alors gravement le frère Pierre , en leur faisant de la main signe de se rasseoir , ce n'est point par les mouvemens d'un zèle inconsidéré que nous parviendrons à recouvrer le pays où a marché, ouest mort Jésus-Christ; il faut du zèle , de la ferveur et du courage sans doute ; mais avant tout il faut de la prudence et des lumières.
On parle de trois armées de débarquement et d'une quatrième qui serait la plus grande et qui
prendrait son chemin parterre3; on ne réussira pas. On parle de fomenter des divisions parmi les princes infidèles; on neréussira pas davantage. Il n'est qu'un moyen de conquérir la Terre-Sainte , et ce moyen est entre les mains des marchands : oui a-t-il répété en nous voyant un peu surpris, oui ; entre les mainsdes marchands, écoutez-moi, vousaîiez juger.
Faisons-nous d'abord une idée nette du commerce du monde.
Depuis que les hommes ont été fixés sur les diverses parties de la terre, par leurs habitations ou par l'agriculture , ils ont cherché à se procurer , avec les choses qu'ils avaient de reste, les choses qui leur manquaient; ainsi dans l'intérieur de la France les habitans du Midi vont vendre dans les provinces du Nord le vin, les fruits, les huiles qu'ils ne peuvent consommer, en même temps qu'ils vont y acheter le blé , les bestiaux , les laines ou les toiles dont ils manquent. A leur tour les habitans du Nord vont dans les provinces du Midi faire des ventes , des achats pareils. La France fait encore avec les états voisins, les états voisins font encore avec la France de pareilles ventes, de pareil achats. La France a un excédant de produits agricoles, de matières premières ; elle a besoin des produits industriels4; ses voisins ont un excédant de produits industriels et ont besoin de produits agricoles ou de matières premières; les ventes, les achats, le commerce enfin s'établit sur ce pied entre la France 2. 2
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et les autres états : tantôt nous allons chez nos voisins , tantôt nos voisins viennent chez nous. Mêmes relations de commerce , mais toujours progressivement plus en grand entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique, entre les trois parties du monde.
De cette nature de choses il résulte, comme conséquence nécessaire , que les pays situés entre les pays du Nord et ceux du Midi, entre les pays de l'Orient et ceux de l'Occident, c'est-à-dire les pays du Centre doivent être les plus animés par le commerce. C'est véritablement ce qui existe. Voyez les villes centrales de la France , qui sont l'entrepôt de nos diverses provinces; voyez les villes maritimes et les villes frontières qui sont l'entrepôt de la France et des états voisins. Voyez aussi les pays qui sont entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique, où la nature a fixé éternellement le commerce de l'univers; voyez la Syrie, voyez l'Egypte, voyez l'Egypte surtout, à cause de ses deux mers et de son beau fleuve : c'est là que les vaisseaux européens vont porter leurs blés, leurs vins, leurs fruits, leurs cuirs , leurs fourrures , leurs étoffes, leurs chanvres , leurs bois de construction , leur résine , leur ambre, leur fer, leur cuivre, leur plomb, leur étain , et, ce qui est vraiment déplorable, toutes ces grandes quantités d'argent et d'or, qui ne reviennent plus r\ C'est de là qu'ils rapportent des milliers d'objets , dont nous pouvons nous passer : le coton , la soie et le sucre, que l'Egypte produit, la noix-muscade, la cannelle,
le girofle, le poivre , le gingembre qui viennent des Indes6. Toutes ces marchandises payent aux soudans de grands droits, avec lesquels ils enlretiennentces nombreuses armées qui occupent l'Egypte, la Terre-Sainte et une partie de la Syrie7. Maintenant vous pouvez voir d'avance mon projet.
Que tous les princes de l'Europe, le pape à leur tête , défendent sous les plus rigoureuses peines civiles et ecclésiastiques8 l'importation des denrées ou des marchandises d'Egypte; que tous les ports leur soient sévèrement fermés ; que la ruine des oppresseurs du saint sépulcre soit l'unique but de la politique européenne9; que le plus grand intérêt de la chrétienté fasse taire tous les intérêts particuliers.
Je ne crains pas les objections , je crois me les être faites toutes et les avoir toutes résolues.
D'abord, j'ai pensé aux riches seigneurs, aux riches bourgeois. Je neveux interdire ni la soie, ni le sucre, ni la casse10, ni les épices; quanta la soie, l'Arménie, l'île de Chypre , la Sicile et la Pouille en donneront une quantité suffisante " ; il en sera de même du sucre, dont les îles de Chypre, de Rhodes, de Candie, de Sicile, l'Italie, et l'Espagne, où la canne est cultivée avec succès la, peuvent abondamment approvisionner l'Europe ; ainsi nous pourrons facilement nous passer de ces deux productions du pays des infidèles. La casse à la vérité ne croît qu'en Egypte ,3; mais il sera facile
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aux médecins de trouver parmi les purgatifs indigènes, le moyen de la remplacer. Restent les épiceries qu'il s'agit de se procurer , tout en repoussant celles qui viennent par l'Egypte. C'est là sans doute une grande difficulté; mais elle n'est pas insurmontable, car avec une médiocre augmentation de frais, on peut leur faire remonter le Tigre et les avoir par Bagdad et par l'Arménie'4. Vous me direz que les marchands nationaux ou étrangers hasarderont tout pour introduire des denrées prohibées, qu'ils vendront à cent pour cent de profit ; je sais aussi bien et peut-être mieux qu'un autre que les marchands sont des gens à conscience large, qui souvent se font des dieux d'or; mais le pape les excommuniera, les déclarera fauteurs des infidèles, en môme temps que les princes feront impitoyablement confisquer leurs cargaisons ou leurs marchandises,5. A mon avis, ces mesures, jointes à l'incorruptible vigilance d'une confrérie de douaniers, portant une croix d'étoffe sur leur robe , suffiront pour fermer entièrement l'Europe aux marchandises égyptiennes. Dès ce moment les ennemis de la foi n'ont plus le moyen de salarier leurs nombreux serviteurs, dans les différentes cours des princes16; l'or s'écoule de leur pays. Bientôt la solde de leurs gens de guerre est mal payée ; bientôt elle n'est point payée ; les troupes se dispersent. Alors nos quatre armées de croisés peuvent se présenter, le combat ne sera ni long ni douteux.
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Mes frères, nous avions dans noire couvent de Jérusalem un grand palmier, qui étendait au loin ses orgueilleuses branches et qui dérobait aux autres arbres le soleil et la rosée. Nous étions surpris que sa tige, qui n'avait rien d'extraordinaire, pût nourrir une végétation aussi volumineuse, quand à la fin nous découvrîmes que l'eau d'une citerne voisine allait par des canaux souterrains arroser ses racines. Nous bouchâmes ces canaux : le superbe palmier devint d'abord languissant , bientôt il sécha, il périt, il tomba.
Ecrit à Tours, le trentième jour du mois de juin.