‹ Histoire des Français des diverses états (volume 2)Chapitre 8 sur 96 · LES DEUX DÉJEUNERS · texte numérisé non relu

LES DEUX DÉJEUNERS

Épître lxxx.

Le jeune fils cadet de ma nièce m'a éveillé aujourd'hui, de très grand matin, pour me porter, de la part de sa mère, une galette. Méchant! lui ai-jc dit , car je dormais profondément , on t'a laissé entrer de bien grand matin ; va-t-cn chez le frère

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Paul , et s'il est levé amène-le avec toi. Un moment après il est revenu , chantant , sautant, précédant le frère Paul. J'ai proposé à celui-ci d'aller déjeûner à la campagne. Il y a consenti : Ecoute , Alexis, ai-je dit alors à mon petit neveu, ce n'est pas tout, il nous faut encore un compagnon , va chez le frère quêteur, dis-lui de te remplir ce missel ' du vin de Cormcry , qu'il porta hier au soir , et de venir avec toi. Alexis est encore revenu un moment après , chantant, sautant, portant le missel plein d'excellent vin et précédant le frère quêteur. Nous sommes partis, nous avons été déjeûner sur les bords de la Loire, vis-à-vis les îles , que, de votre temps , nous appelions fortunées, à cause de la grande quantité de fruits et de légumes qu'elles produisent2. Nous nous en retournions, lorsque nous avons vu un joli batelet qui, rasant de trop près la rive, s'est accroché à quelques branches, près de l'endroit où nous passions. Pendant que les matelots cherchaient à le dégager , un homme qui était dedans , et qu'à la dorure de ses armes j'ai reconnu pour un chevalier3 , a engagé la conversation avec nous ; au bout de quelques momens, il a été si content de notre rencontre, qu'il s'est pris à nous dire : Mes frères, nous ne nous quitterons pas de sitôt; il me semble voir un casque sur la pointe de votre clocher. Nous l'avons prié de s'expliquer. Il nous a appris alors qu'en Angleterre et même en France , dans les provinces qui appartiennent aux Anglais, les seigneurs

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qui voulaient exercer l'hospitalité envers les chevaliers faisaient placer un casque au haut de leurs donjons \ Monseigneur, lui ai-je dit avec empressement, vous ne vous trompez point , et, quand vous passerez dans cette ville, nous vous prions de voir toujours un grand casque sur notre couvent. Aussitôt il a sauté légèrement à terre ; son bateau a été amarré , et tous ensemble nous avons pris le chemin de la ville. Sans que je m'en fusse aperçu , un de ses gens, portant un flacon de vin étranger et une abondante provision d'épices pour y mettre5, nous avait suivis. Il a fallu faire les honneurs de la maison, se mettre à table , déjeûner de nouveau , et par politesse manger et boire. Convenez-en, frère André , j'aime du moins les marins , si je n'aime pas la marine, comme vous me le reprochez depuis long-temps; quant à vous, j'en conviens, on ne peut vous faire le même reproche : vous allez voir cependant que s'il y a des gens de votre opinion il y en a aussi de la mienne.

Ce chevalier est envoyé par le roi pour diriger la coupe des bois de notre forêt de Loches, qui suivant l'ordonnance doit être faite après le solstice d'été6. 11 nous a dit que le maistre des œuvres7, l'escrivain0 , qui sont l'intendant , le financier du vaisseau, l'avaient précédé avec une troupe de charpentiers constructeurs , payés à raison de six, huit sous par jour , c'est-à-dire trois ou quatre fois plus que nos charpentiers9. Lui-même ne se plaint pas

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non plus de ne pas être bien payé : aussi est-il content et trouve-t-il notre marine florissante; à l'en croire elle est supérieure à celle des Danois , des Flamands, des Anglais, même à celle des Espagnols; quant à celle des Phéniciens modernes, des Italiens, il n'osait pas trop s'expliquer; mais les détours qu'il prenait pour nous donner la supériorité étaient extrêmement plaisans. Par exemple, après avoir péniblement avoué que les flottes des Génois l'emportaient de beaucoup sur les nôtres, il se trouvait ensuite que nos vaisseaux , nos matelots , nos officiers étaient meilleurs. Et voici comme il entendait nous le persuader.

Nous n'avons pas, à la vérité, disait-il, de bien grands ports : nous n'avons qu'Agde, Cette, Aigues- Mortes et Maguelone sur la Méditerranée , et sur l'Océan, que La Rochelle, les Sables, Harfleur, Paimbeuf, Cherbourg, le Havre, Dieppe, Boulogne. Nous ne pouvons , ajoutait-il, construire de gros vaisseaux comme à Venise10, ou même sans aller si loin comme à Toulon, à Marseille, à Brest, à Calais11; mais, ajoutait-il aussitôt, les vaisseaux de nos charpentiers, quoique d'une dimension inférieure, sont si bien pontés, si bien crénelés, si bien peints, si bien dorés12, si bons, si beaux, qu'ils regagnent en bonté, en beauté, ce qu'ils n'ont pas en force. Et d'ailleurs si nous sommes obligés d'acheter nos grands vaisseaux , nous avons du moins cet avantage que nous pouvons choisir. A cet égard

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il nous a dit que le prix n'en avait pas beaucoup augmenté depuis la dernière croisade de saint Louis. Alors on avait à Venise un vaisseau de quatre-vingts, quatre-vingt-dix pieds de long, pour trois cent cinquante livres , et un gros vaisseau de cent, cent dix pieds de long, pour sept cents livres '3,- et aujourd'hui une galère de grandeur moyenne de cent vingt pieds de long, couronnée d'un haut château, ne s'y vend guère au-delà de neuf cents ou mille livres ,4.

Combien de matelots ou d'hommes d'équipage , a-t-il ensuite ajouté , faut-il donc à un vaisseau ordinaire?cinquante, soixante; et à un gros vaisseau? quatre-vingt-dix, cent ; mettez-en , si vous voulez, cent vingt5. Combien de rameurs aune galère? comptez-en si vous voulez deux cents'6. Eh bien ! nous avons plus de matelots , plus de rameurs qu'il n'en faut pour les plus grands arméniens, bien qu'on n'enrôle que des propriétaires aisés, ayant au moins vingt-cinq livres de revenus17.

Voulez-vons, mes frères, a-t-il continué, connaître l'opinion des gens du métier sur notre marine ? écoutez-moi. Premier principe : point de marine sans pèlerinage8. Deuxième principe: point de pèlerinages, si ce n'est sur nos vaisseaux. Preuves, le commerce maritime ne peut entretenir notre marine, la ferveur religieuse le peut. Tous les ans il part de France des milliers et des milliers de pèlerins pour la Galice, pour Rome, pour la Terre- 2. 3

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Sainte. Que d'argent, que de richesses nous enlèvent les Espagnols ou Italiens, dont les vaisseaux sont toujours dans nos ports, prêts à recevoir nos pèlerins ? Il ne tient qu'au roi que les pèlerins soient obligés de s'embarquer sur des vaisseaux français. De toutes parts on parle d'une nouvelle croisade19.

Le premier conseil à donner au roi, c'est d'interdire de même aux nefs étrangères le transport de nos croisés. De votre côté vous autres les frères Cordeliers, Prêcheurs, Carmes , Augustins , vous devrez surtout vous attacher à faire croiser les marins , et certes ce ne sera pas très difficile , car ils aiment en général les joies de ce monde, vivent au jour la journée, ont grand besoin d'absolution et le sentent fort bien

Ah I frères, s'il ne tenait qu'à moi, la France aurait bientôt une flotte si nombreuse que les noms des saints et des saintes des litanies pourraient à peine en nommer toutes les nefs 20. Je la ferais munir de gros vireton 2I, de grosses balistes, de toute sorte de machines couvertes de cuir22. Je l'exercerais dans la Méditerranée aux voyages de long cours. Je protégerais en même temps nos corsaires qui , légalement armés par l'autorisation du parlement23, protégeraient à leur tour les flottes marchandes du Languedoc dans leur commerce avec la Sicile., les ports du Levant24, les états de l'empereur Grec, dans leur commerce avec les états du soudan d'Egypte , pour lequel le pape accorderait

peut-être aujourd'hui la permission à plus d'un seul vaisseau55; et si les Génois continuaient à se dire les seigneurs de la mer a6, j'irais à la tête d'une flotte rangée en bataille leur demander leurs titres.

Ma bonne fortune a voulu que dans ce moment le grand bailli de Touraine , qui tous les jours vient au couvent, soit entré dans la salle où nous étions. Le chevalier a continué à parler quelque temps sur la même matière et sur le même ton. Enfin il a pris congé et s'est retiré. Le grand bailli m'a dit alors : Voilà des raisonnemens bien singuliers ; il y a plus de mille à parier contre un que ce pauvre homme n'a jamais vu la mer. Je n'ai pu m'empêcher de sourire légèrement , et je lui ai dit que c'était au contraire un bon et franc marin : tout aussitôt , et sans autrement se gêner , il s'est repris de cette manière : Ah ! je m'en doutais , c'est ainsi qu'ils sont tous ces chevaliers qui font la guerre sur les vaisseaux : ils n'ont dans la bouche que grandes levées d'hommes , grands approvisionnemens de meubles, d'ustensiles de bois 7, grandes prises de blé38, grandes quantités de biscuit29, grandes quantités de vin , grandes quantités de salaisons pour les jours gras , grandes quantités de légumes pour les jours maigres30, grandes dépenses d'argent, grandes aides de mer '6] ; mais la mer engloutit tout. En France , quand nous sommes obligés de faire la guerre sur mer , nous ne devrions avoir besoin que de louer des vaisseaux de transport , de les charger de gens

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d'armes ' et ensuite d'aborder : l'abordage ! l'abordage ! et en un instant la victoire est à nous : Sans doute, me suis-je empressé de lui répondre, actuellement c'est le principal but des grandes opérations , mais pour y parvenir , l'art de la marine , aujourd'hui si savant, si étendu, déploie une théorie fort compliquée. En chemin ce chevalier , lorsque nous l'avons amené , nous disait entre autres choses qu'avant de pouvoir donner une bataille, l'amiral devait habilement manœuvrer , pou avoir le vent et le soleil , qu'ensuite il lui fallait disposer sa ligne de manière que les gros vaisseaux chargés de gendarmerie fussent au centre, les nefs chargées d'archers sur les flancs , et qu'alors il n'y avait plus qu'à courir à toutes voiles sur la flotte ennemie, jeter les crocs et les crampons, aborder3', et au milieu d'une grêle de traits, quelquefois de pierres et de cailloux 4, avancer et se mêler avec la lance ou la hache. Il nous parlait aussi d'un autre ordre de bataille, où la flotte était disposée en croissant. Il disait que la position d'embossage était quelquefois la meilleure, et qu'en 1295 elle avait donné la victoire aux Génois sur les Vénitiens35. Il disait qu'il importait aux capitaines des nefs ou des galères de ne pas laisser rompre la ligne de bataille, et qu'il ne leur importait pas moins de bien entendre l'art des signaux 6. La défiance et la ruse , ajoutait-il , sont particulièrement nécessaires sur mer. où les embuscades et les surprises ne sont pas moins fréquentes

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que sur terre: aussi l'amiral envoie-t-il de tout côté de légers bâtimens à la découverte; et quand il est en station dans un port ou dans un mouillage, il y a toujours des vaisseaux de garde 7. Fort bien ! fort bien ! a dit alors le bailli , toutefois je ne sais comment cela se fait, avec toutes ces belles théories , toute cette brillante science , nous sommes toujours battus. Mais, a-t-il ajouté d'un ton goguenard, peutêtre que je me trompe; qu'en dites-vous , mon frère, vous qui savez si bien ce qui se passe et ce qui s'est passé ! Monseigneur , lui ai-je dit, je vois bien qu'il faut vous parler de nos malheurs : je commencerai parla bataille de l'Ecluse. Cette journée , j'en conviens , a été bien désastreuse ; mais c'est à la mésintelligence entre nos deux amiraux que les Anglais et les Flamands doivent leur succès. Si notre infortuné Bahuchet, que les Anglais ont fait pendre si ignominieusement pour eux , n'avait pas eu de collègue ° , peut-être serait-il rentré en triomphe dans les ports de France , traînant à sa suite une grande partie de la flotte anglaise. A Guernesey, oùmessire Louis d'Espagne commandait seul , la victoire a été long-temps disputée et le champ de bataille nous est resté39 , quoi qu'en disent les Anglais, qui sonnent toujours le retraite avec la trompette de la victoire.

N'oublions pas non plus, monseigneur, qu'en i337 notre flotte a vigoureusement réprimé les pirates de la Méditerranée ; que la même année

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notre brave Bahuchet a incendié la belle ville de Portsmouth ,et qu'après un combat sanglant qui a duré tout un jour , il a enlevé aux Anglais les beaux vaisseaux le Saint-Christophe et le Saint-Edouard 4o. Remontant ensuite aux anciens règnes, je lui ai prouvé que si nous n'avions pas toujours remporté la victoire , nous n'avions jamais perdu la batail le par notre faute. Frère gardien ! m'a dit alors le vieux bailli , vou s entendez la guerre et même mieux que vous ne croyez ; de plus , vous êtes bon Français et vous voulez soutenir , à tous égards , l'honneur de la France. Et moi, je suis bon Français aussi, et c'est pour cette raison que je ne voudrais que peu ou point de marine; car, par notre faute ou non , il nous arrive toujours de perdre sur mer ce que nous gagnons sur terre. Considérez d'ailleurs que la France n'est pas appelée à être une puissance maritime , une puissance marchande : et tant mieux ; la noble nation française ne doit combattre qu'à cheval. Laissons aux Italiens, aux Espagnols, aux Portugais, aux Flamands et même aux Anglais , s'ils le veulent , le rôle de marins , de commcrçans , de courtiers. Je riais intéricnrement de voir depuis si long-temps notre graud bailli prendre tant de peine à prêcher , comme on dit , un converti. C'est vous, frère André, qu'il aurait dû prêcher. A la fin je lui ai dit : Mais vous ne voulez donc pas que la France soit un état maritime ? ÎSon , m'a-t-il répondu , eu se meltaut en devoir de recommencer ;

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non, je ne le veux pas! Eh bien , lui ai-je réparti , dussiez-vous, sire bailli, me taxer d'un peu de vanité, tout ce que vous avez dit à cet égard il y a long-temps que je le pense.

Écrit à Tours, le onzième jour du mois d'août.

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