‹ Histoire des Français des diverses états (volume 2)Chapitre 9 sur 96 · LES ÉTRENNES · texte numérisé non relu

LES ÉTRENNES

É pitre lxxxi.

Frère André , il est venu ici un religieux qui approche de vous pour les sciences, et qui passe de beaucoup le frère Guillaume pour les arts , où ses talens tiennent du prodige. Son nom est Aubin ; nous voudrions l'engager à se faire affilier à notre couvent , et peut-être nous y réussirons. Il me témoigne de l'attachement et de la confiance. Toutefois il prétend que si je n'étais pas gardien il demeurerait plus volontiers ici : il dit que je suis trop indulgent , trop bon ; que je conviens à mes Cordeliers, qui tous sont sages et pieux ; mais que pour lui il aurait besoin d'un gardien sévère , qui le punît et le corrigeât. Je lui ai promis de le réprimander à ses moindres fautes , de le mettre sans aucune rémission à la lanterne1 , et même quand il le faudrait de lui faire donner la discipline jusqu'au

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sang. A ces conditions il a consenti à suspendre son

départ.

Le premier de Tan il est entré assez matin dans ma chambre. Je ne pouvais allumer du feu. Frère gardien, m'a-t-il dit, il y a du bois sec au bûcher, pourquoi brûlez-vous du bois vert ? C'est , lui ai-je répondu , que je suis vif, beaucoup trop vif, et que rien n'exerce plus à la patience que le bois qu'on ne peut allumer. Un moment après il a tiré de sa poche un petit livre. C'est , m'a-t-il dit , le Traite des Arts et Métiers que vous me demandez depuis si long-temps ; je vous le porte pour vos étrennes 2. Grand merci, mon cher frère /Vubin, lui ai-je répondu, et m'étant arrêté d'abord au frontispice: Frère , lui ai-je dit , vous n'y avez pas mis votre nom ? Je m'en suis bien gardé , m'a-t-il répondu , conviendrait-il bien que le public sût qu'un docteur , un régent de philosophie pût s'occuper d'arts et métiers, pût même les connaître ? passe encore s'il s'agissait de la haute mécanique , de cei!e du grand Albert, qui fit parler une tête de cuivre3, ou de la recherche de ces caractères mystérieux gravés sur ces lampes qui brûlent seulement avec de l'eau de rivière1, je pourrais alors y mettre mon nom. Frère Aubin , lui ai-je dit , d'un ton sévère, c'est à votre orgueil que dans ce moment il faut donner la discipline; écrivez votre nom sur votre ouvrage ; il a hésité. Frère Aubin, lui ai-je dit d'un ton encore plus sévère , vous ne voulez donc pas être le

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disciple de saint François , qui en exécutant les ordres de son supérieur passa au milieu de l'orage et n'eut pas les habits mouillés5 ; vous ne voulez donc pas suivre ses traces et monter au ciel par la même voie ? ïl a gardé quelque temps le silence en restant dans l'attitude de quelqu'un qui réfléchit profondément. Enfin il a pris la plume et il a obéi; seulement un rayon de rougeur a traversé son front et s'est aussitôt dissipé.

J'ai lu cet écrit avec le plus grand plaisir. Aucun autre de ce genre n'existe dans notre bibliothèque. Je suis persuadé que je vous donne envie de le connaître : nos goûts ont toujours été les mêmes ; eh bien ! cette fois j'aurai du moins prévenu vos désirs , car je vous envoie , article par article , l'abrégé de l'ouvrage de notre frère Aubin.

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