‹ Histoire des Français des diverses états (volume 2)Chapitre 82 sur 96 · LE DIACRE · texte numérisé non relu

LE DIACRE

Épître xciii.

Je sors de chez un clerc dont il faut que je vous parle. Il est dans les ordres sacrés , mais il n'est pas prêtre ; il est diacre. Ses habits descendent plus bas que la ceinture, mais ils ne descendent pas jusqu'aux talons1. La couleur n'en est pas verte ou rouge , comme celle des habits des chanoines mondains , mais elle n'est pas non plus noire ou grise, comme celle des pieux chanoines2 : c'est un mélange de toutes les couleurs. Sa tonsure est de la largeur requise, mais elle n'est pas assez souvent renouvelée. Ses cheveux sont coupés à la dimension prescrite 3 , mais ils semble nt longs par la manière dont ils sont disposés. Sa gouvernante a l'âge canonique 4 , mais elle paraît encore bien fraîche. Suivant moi , ce clerc a mesuré exactement la hau-

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teur du ciel; il veut que son échelle y atteigne; mais il ne veut pas lui donner un échelon de plus. Bien qu'il ail tous les ans , à manger ou à boire, quatre cent sacs de froment , deux cents charges de vin, cent moutons, cent porcs , deux cents oies, et plus de cinq cents poules ou poulets \ il a fait un ouvrage.

Je lui ai dit sans détour que s'il était tenu, comme clerc , à cultiver les sciences, il n'était pas moins tenu, comme bénéficier, à faire des aumônes (\ Il m'a répondu que toutes les semaines il donnait un grand repas aux savans ou gens de lettres de la ville , et qu'il y avait parmi eux bien des pauvres.

Véritablement , je me suis trouvé aujourd'hui à un de ces repas : je n'aurais jamais cru qu'il y eût autant de savans , autant de gens de lettres à Tours ; ils ont rempli, à droite et à gauche, les deux bancs7 d'une longue table.

Vous vous doutez bien que les convives ont parlé au diacre de son ouvrage; dès le premier service, ils l'ont excessivement loué; au second service , au dessert, aux épices, ils l'ont trouvé encore meilleur, ils l'ont trouvé excellent, parfait. Les plus pauvres de ces savans lui ont récité des hymnes, qui n'étaient que des strophes retournées de Synésius et de Fortunat9. Le diacre, à son tour, a paru fort content; et, les traitant comme des troubadours, il a fait présent aux uns de quel-

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ques-unes de ses vieilles robes, aux autres, de quelques pièces de monnaie mises dans une bourse10.

La table levée , tous ces savans ou gens de lettres sont sortis au plus vite , car les cloches appelaient à grand bruit les hebdomadiers , les sous-chantres, les choristes, les chapelains et tous les petits clercs à mince distribution, à maigre pitance, qui les premiers doivent être à l'église. 11 est entré, quelques momens après, d'autres savans , d'autres gens de lettres, soit bénéficiers à bénéfice simple, qui n'étaient pas sujets aux offices, soit anciens dignitaires qui n'y étaient plus sujets , soit dignitaires actuels , dont la dignité voulait que certains jours ils n'y allassent pas ". Ceux-là avaient tous dîné, tous bien dîné : c'était la haute littérature. Oh ! que d'ouvrages, de projets d'ouvrages ! oh ! que de louanges ! oh ! que de critiques ! oh! que de contestations, de disputes ! oh ! que d'aigreurs, de rancunes plus ou moins dissimulées ! oh ! que d'ambition, de vanité, d'orgueil ! Ce n'étaient pas comme les auteurs du dîner, des auteurs qui se vantaient de quarante , cinquante expéditions de l'original de leur ouvrage; c'étaient des auteurs qui se vantaient de cent, deux cents , trois cents copies du leur; qui ne parlaient que de couvertures de soie, de fermoirs d'argent doré , d'arabesques, de lettres d'or, de miniatures des meilleurs peintres1. Là, j'ai vu quel est le genre de littérature qui est le plus à la mode , qui est le plus recherché par

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l'opinion du jour , qui attire le plus les acheteurs : ce n'est ni celui des livres de magie blanche , ni celui des livres noirs13, ni celui des livres d'alchimie, ni celui des livres de pierres anti-vénéneuses ou de simples merveilleux , ni celui des traités de physique, de médecine, de chirurgie des boeufs et et des chevaux '4 , ni celui des vers ou de l'art de faire les vers, des poétries ,5, ni celui de la philosophie , ni même celui des sermons, des paraphrases, des gloses , des commentaires , ni même celui de la théologie; ce sont les ouvrages sur la puissance pontificale, sur les papes, les anti-papes, qui seuls ont cours au moment actuel16. Un archi-prêlre, ancien président au parlement17, nous a modestement confié qu'il espérait de devenir chancelier lorsqu'il aurait publié le traité des conclaves, auquel il mettait la dernière main. Un chanoine, ancien médecin du roi18, nous a dit qu'il était sûr de se faire rendre sa place par sa nouvelle histoire de tous les papes qui ont porté le nom de Bénédict19. Un grand chantre, ambassadeur20 près le comte de Savoie , a prétendu que son ouvrage sur le nombre de barrettes rouges qui reviennent à chaque nation devait le mener tout droit à l'ambassade de Londres ou de Vienne. Chacun a long-temps prôné , fait prôner ses titres littéraires présens et futurs, s'est promis, s'est fait promettre une infaillible gloire, une infaillible fortune; chacun à son tour a louange , chacun à son tour s'est fait rendre ses

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louanges. Enfin , comme on se disposait à sortir , le diacre, qui n'avait guère louange personne, a pu un moment parler de son ouvrage : aussitôt , on en a attaqué sans ménagement, et même avec amertume, le titre , le plan et la facture. Le diacre, armé d'une bonne contenance, souriait à droite, à gauche, remerciait indistinctement tout le monde des excellens avis qu'on avait la bonté de lui donner ; mais intérieurement son cœur saignait.

Il en a découvert , en ma présence , toutes les blessures à un archidiacre nommé Roger. Mon ami, lui a-t-il dit dès que nous avons été tous les trois seuls, avez-vous jamais vu de pareilles gens?jamais avez-vous entendu tant d'inepties ! D'abord , j'aurais dû , m'a-t-on dit , intituler mon ouvrage les Chroniques des temps, et non les quatre âges du monde : fort bien ; mais je n'ai pas voulu faire de chroniques. Ensuite , je n'ai pas commencé tous mes chapitres par comment; comment la royne vint ; comment le roy s'en alla; comment Carchevesque plaidoya contre l'abbé ; comment les gens à pied furent déconfits par les gens à cheval^ , m'a toujours paru un peu monotone. Ensuite ils auraient voulu me faire retrancher un grand nombre de mes chapitres. Je n'ai pas considéré d'assez haut les faits, sans doute ; et j'en conviendrai , j'ai recueilli avec les soins les plus minutieux les moindres détails ; mais je voulais peindre les hommes , et ce sont 2. 16

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quelquefois les plus légers linéamens qui rendent

la physionomie ressemblante.

On me juge sur une première partie de mon ouvrage, avant d'avoir lu les trois autres : c'est comme si, lorsque les musiciens sont autour du lutrin , on jugeait une seule partie du tiers-point avant d'avoir entendu les autres parties.

J'ai élevé un édifice qui manque de solidité ou de matériaux solides ; je n'ai pas cité assez d'autorités , m'a-t-on dit , tandis que j'ai mis en tête le nom des auteurs sur lequel je m'appuie72 ; tandis que des rubriques ou citations marginales bordent toutes mes pages2' ; tandis que j'ai fait même plus ; car , dans un grand nombre d'endroits , prenant , pour ainsi dire, par la main les grands hommes dont nous vénérons le plus les ouvrages , je n'ai cessé d'invoquer leurs noms. La partie n'est pas si grande que le tout , se dit Euclide. Le ciel est haut , se dit Aristote. Le feu est chaud , se dit Constantin 2* ; et lorsque je leur ai prouvé l'authentique origine de mes matériaux , ils m'ont dit que dans ce cas le fond ne m'appartenait point, que j'étais un compilateur : oui, j'ai compilé, comme un peintre compile ses tableaux sur sa palette ; comme un architecte compile ses bâtimens dans les carrières.

Non , mon ami , a-t-il ajouté , je ne suis ni un compilateur , comme on le dit , ni un plagiaire , comme on voudrait aussi le faire croire. Je n'ai rien

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emprunté ni aux anciens ni aux modernes ; mon ouvrage est la longue pensée de toute ma vie.

Encore , si mes critiques étaient de vrais savans , de vrais gens de lettres , des religieux , des moines , des ecclésiastiques25; mais plusieurs n'ont que la tonsure. Encore, s'ils avaient lu Platon . Aristote , Galien , Paul-Orose, Diodore de Sicile, saint Augustin, saint Ambroise , saint Jérôme^ saint Isidore, Damascène , Boèce , Constantin, le Platéaire26 ; mais la plupart n'ont lu que les petits livres du jour , les sommes , les abrégés , les bréviaires. Tous ces braves gens ont horreur des dix in-folio de Vincent , des vingt in-folio du grand Albert j ils veulent toutefois se donner les airs de les avoir lus ; ils chargent leurs lutrins , leurs roues de ces majestueux volumes ; mais faites-y bien attention , vous lestrouverez toujours ouverts ou marqués au même endroit.

J'ai vu , par cette irritation de l'âme , par celte exaltation d'expressions , combien l'amour-propre du diacre souffrait. Son confrère lui a parlé avec amitié et avec franchise : si votre ouvrage , lui at-il dit, est bon , il se fera des partisans , des amis qui en deviendront les plus ardens défenseurs. S'il n'est pas bon , il périra ; on n'en parlera pi us , et ce sera la fin de vos douleurs ; mon ami , le cimetière des auteurs enterrés sans nécrologie , sans épitaphe, est grand ; il y a de quoi se consoler.

Bientôt la conversation a changé : nous avons

parlé de divers objets , où le diacre , et surtout l'archidiacre, ont montré tant de jugement , tant de connaissances , que dans ce moment il m'a paru qu'ils auraient été mieux placés dans le rang des Cordeliers. Je leur ai laissé entrevoir quelque chose de ma pensée. Le diacre m'a répondu qu'il ne se trouvait pas mal dans le monde, et l'archidiacre qu'il s'y trouvait bien.

Ecrit à Tours , le cinquième jour du mois d'août.

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