LE CONSEILLER
Ëpître xcn.
Quii je vous parle, mon cher frère André, d'une
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honorable visile que vient de recevoir aujourd'hui noire couvent; car il en reçoit tout comme un autre. Nous étions à la récréation , sous les arbres du jardin , lorsque tout h coup les cloîtres , les corridors se sont remplis d'une foule de gens bottés, éperonnés. On est venu annoncer qu'un grand personnage demandait à parler au chef de la maison. Je me suis précipitamment levé. Toute la communauté s'est d'elle-même rangée derrière moi. Nous sommes allés à la salle des hôtes. Bientôt s'est présenté un nombreux cortège d'où est sorti un bel homme , dont la démarche noble et aisée annonçait ou une grande naissance ou l'usage du grand monde. 11 m'a salué fort gracieusement ; je lui ai rendu son salut le plus civilement qu'il m'a été possible. D'un revers de main il a congédié sa suite; d'un autre revers de main j'ai fait signe à la communauté de se retirer, et nous sommes restés seuls. Frère , m'a-t-il dit , avec un sourire fin et où j'ai cru démêler un peu de malice, vous voyez devant vous un de ces hommes, que dans vos sermons vous appelez des courtisans , des fléaux de l'Etat , nés pour le malheur du prince qu'ils conseillent , et plus encore pour les malheurs du peuple , lorsque les princes écoutent leurs conseils. Je lui ai fait une grande révérence. Mais, Frère, a-t-il ajouté , parmi ces conseillers , il est cependant quelques exceptions. Je lui ai fait une autre grande révérence. Frère , a-t-il continué, je suis attaché
par mes charges , par mes devoirs , par la reconnaissance et par mille liens au prince qui gouverne les pays de la langue d'Oc. Vous savez qu'en sa faveur le roi a, pour ainsi dire, partagé sa couronne ; qu'il l'a , ou peu s'en faut , investi de la royauté de cette partie de la France ' ; je suis appelé auprès de lui.
Nous étions demeurés l'un et l'autre debout. Je le croyais dans l'intention de se confesser ; mais dès que j'ai vu qu'il ne s'agenouillait pas , je lui ai présenté le haut siège du gardien et je me suis assis au-dessous au banc des autres frères. 11 a continué : On parle , on ne cesse de parler de réformation a dans les pays de la langue d'Oyl Le prince veut aussi réformer dans les pays de la langue d'Oc ; il me l'écrit, et c'est pour cela qu'il me fait venir. Je veux en passant vous donner à lire quelques projets d'ordonnance qui sont de moi, et que cependant je n'entends pas trop bien depuis qu'on me les a mis en latin , comme l'étaient , il n'y a pas long-temps , toutes les lois3 , et comme elles le sont encore pour la France méridionale4, où tout le monde un peu instruit entend parfaitement le latin et fort peu le français '. Vous me direz si ce latin est bon : vous êtes cordelier , je ne puis m'adresser mieux qu'à vous. Monseigneur, lui ai-je répondu après quelques momens , en lui rendant les projets qu'il m'avait donnés à lire , le clerc rédacteur est un savant rhétoricien
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dont la rhétorique toujours cicérorienne ou toujours virgilienne , comme on voudra ou comme il voudra , vous fait souvent dire ce que bien sûrement vous n'avez pas dit ni entendu dire. J'ai aussitôt élagué toutes les métaphores , tous les tropes , tous les ornemens inutiles qui ne faisaient que surcharger ou obscursir la pensée. À mesure que je défleurissais les lignes on voyait le bon sens reparaître. Il était dans mon intention que ce personnage le remarquât ; il le remarquait et en convenait très volontiers. Beau père , m'a-t-il dit , en me témoignant de plus en plus de la déférence et de la considération , il est bien rare de trouver un habile clerc comme celui qui a mis en latin les lettres-patentes qui établissent le prince vers qui je vais gouverneur du pays de la langue d'Oc6. Monseigneur, lui ai-je encore répondu, en quelques endroits , ce clerc , tout habile qu'il est , a commis bien des fautes de raison, notamment quand il fait dire au roi qu'il ne peut aller dans les pays de la langue d'Oc , parce qu'il en est en même temps empêché et par son jeune âge et par les affaires les plus ardues : Nostra juvenlute , nostris etiam aliis arduis negotiis obstantibus ; quand il lui fait ensuite dire qu'il désire le bien de l'Etat de toutes les entrailles de son cœur : Ex totis nostri cordis visceribus7. Ce personnage de cour n'a pu si bien retenir le rire qu'il n'ait un peu souri. Mais , beau père , m'a-t-il dit , où trouver sous la main ,
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quand on en a besoin , des clercs qui aient en même temps du savoir et du jugement ? Ah ! monseigneur , lui ai-je répondu , vous en trouverez partout , car partout vous trouverez des cordeliers. Frère André , daiis quelques jours ce personnage sera à Toulouse.
Ecrit à Tours , le troisième jour du mois d'avril.