LE FILS DU DIABLE
Épilre xcv.
Notre ville a un nouveau maître des monnaies , fort aimable ; il a passé soixante-seize ans, et c'est , je crois , parce qu'il est très aimé ; et, parce qu'il est très aimant et qu'il est excellent ami , je crois qu'il en passera cent: mon bon et cher frère André , être aimé, aimer, grande source, plus grande source de vie. Le pays a tellement plu à ce nouveau maître des monnaies , qu'il y a déjà placé toute sa fortune. Il est maintenant un des plus grands propriétaires. Ce matin , de très bonne heure , il a trouvé le moyen d'entrer au couvent ; il est venu frappera ma porte. A peine j'ai ouvert qu'il a passé son bras sous le mien , m'a dit que de gré ou de force il m'emmenait à sa campagne, et il m'a emmené. En allant et en revenant il n'a cessé de rire et de me faire rire. Jamais je n'ai ouï , dans une seule fois, autant de contes ou d'histoires. En voici une qu'au moment de sa meilleure humeur il m'a
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racontée , comme pour vous ; aussi de crainte d'en oublier quelque chose , je m'empresse , en rentrant , de vous l'écrire. Frère Jehan, m'a-t-il dit, nous étions , mon lieutenant et moi , il y a dix ou douze ans, si ce n'est plus , à l'église paroissiale , la veille d'une grande fête , où un prédicateur savant et surtout hardi , comme il y en a tant au jour actuel1 , prêchait un sermon sur tous les états, ad omnes status2. Quand il en fut aux monnayeurs,il s'arrête, se recueille , et , renforçant la voix , il continue ainsi: Mes frères, vous allez rire , ou plutôt ne pas me croire ; cependant rien n'est plus sûr , rien n'est plus vrai, qu'un jour qu'il ne faisait pas très clair, mais qu'il ne faisait pas non plus très obscur , je vis comme vous me voyez, j'entendis comme vous m'entendez, le Diable, qui tout fin qu'il est , ne me voyait ni ne m'entendait, occupé qu'il était à peigner la crinière de son jeune fils , à lui affiler les cornes, à lui aiguiser les griffes, en même temps qu'à lui donner ses leçons. Mon féal et bien amé fils , lui disait-il, tu connais le proverbe , avoir de l'esprit comme un Diable ; il n'est donc pas permis à un Diable d'être une bête: écoute donc, instruistoi. D'abord , commence par savoir quel est de tous les étals celui qui nous rend le plus, qui remplit le plus nos chaudières ; cet état, sache-le bien , retiens-le bien, n'est pas celui de tailleur, ni celui de meunier , ni même celui de procureur : cet état3
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souviens-t'en , ne l'oublie jamais , cet état est celui
de monnayeur.
L'invention des monnaies rendit d'abord les échanges plus faciles , prévint les disputes , les querelles , nous porta d'abord quelque préjudice ; mais bientôt elle ne nous fit plus que du bien ; nos affaires allèrent à merveille , même dans le plus anciens temps , dans les temps des Assyriens, des Egyptiens, des Hébreux ; elles allèrent de mieux en mieux dans les temps des Juifs , des Carthaginois , des Grecs : elles n'allèrent pas pire dans les temps des Romains ; nous leur devons les monnaies fourrées3. A la vérité Charlemagne, dans la suite, nous fit grand tort en France , pays si important pour nous. 11 y établit un nouveau système de monnaies. 11 voulut que la livre de compte, la livre nominale, fût réellement la livre d'argent , divisée en vingt sous, sous-divisée en douze deniers4.
Ce système , qui était fort bon pour la France , c'est-à-dire fort mauvais pour nous , ne dura pas. Il ne s'était écoulé j;uère plus de trois siècles que la livre de poids valait déjà quatre fois la livre nominale; car, en l'an 1 144 Ie marc d'argent était à quarante sous. Au commencement de ce siècle, il avait haussé jusques à quatre-vingts sous ou quatre livres : mais ce n'est rien en comparaison de la hausse qu'il éprouva cinquante ans après , vers le temps de la prise du roi Jehan on le vit hausser jusques à
cent livres, et dix jours après retomber à onze livres. Il haussa encore et retomba encore. Enfin le voilà maintenant , au moment où je te parle , sous le règne du jeune roi Charles VI , à six livres 5.
O mon bien amé , pendant ces prodigieuses hausses , combien et combien de bonnes aubaines pour l'enfer ! Il ne cessait de nous venir des gens de la Normandie et de la Gascogne. Un soir, après souper, à l'heure des apoplexies, il nous vint un Normand , que je pris pour un Gascon , tant il était maigre et décharné. Messire , me dit-il , dès que saint Pierre m'a vu, sans vouloir entendre mes raisons , il a fermé la porte ; aussitôt sous mes pieds s'est ouverte la trappe et je suis tombé tout droit ici; certes , ajouta- 1- il , ou je me trompe , ou saint Pierre est maintenant vieux, goutteux et même, je crois, hargneux; il n'écoute personne, vous repousse de la main, ni plus ni moins que s'il y allait du sien. Quoique je n'aime pas saint Pierre , continua le Diable, la mauvaise foi de ce Normand ne laissa pas de m'irriter. Méchant, lui dis-je, saint Pierre n'est sujet ni à la vieillesse , ni aux maladies , car il est saint ; mais il connaît ta vie comme moi. Tu avais emprunté en monnaie forte ; tu as remboursé en monnaie faible. Tu avais prêté en monnaie faible; lu t'es fait rembourser en monnaie forte*; tu as gagné, tu as volé à jointées. Tu as stipulé en marcs d'argent le prix de la ferme que t'ont vendue de bonnes gens; mais tu n'ignorais pas que les ordon-
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nances annulent ces clauses, et que cinquante marcs d'argent ne valent devant les tribunaux que vingtcinq livres nominales payables en sous et deniers 7. Tu croyais tromper la justice divine comme la justice humaine ; mais tu aurais bien dû savoir que Dieu, qui a fait la pensée, doit nécessairement la voir , comme un horloger doit nécessairement voir son horloge; Dieu t'a damné à bon escient. Cela dit, je l'enfourchai et le jetai au milieu des flammes.
Réjouis-toi, mon fils, continua le Diable, réjouistoi ! car tu verras quelles entraves , quels embarras les hausses et les baisses du marc d'argent apportent dans le commerce , dans les transactions , dans les plus simples conventions. Malheureusement les états-généraux y ont souvent porté remède en n'accordant d'aide au roi que sous la condition qu'il ne changerait pas les monnaies 8 : mais dans des momens difficiles, le roi, n'ayant pas le temps d'assembler les états-généraux, se procure, moins par une nouvelle hausse de monnaies que par une nouvelle fabrication , l'argent qu'il lui faut tout de suite9. Alors voici comment il s'y prend : mettons qu'il ait besoin de cinq cent mille livres , il veut par le moyen du monnayage lever un impôt lo de cette somme. Il suppose , et c'est, je crois , d'ailleurs à peu près la vérité, qu'il y a dans le royaume environ dix millions de numéraire11 à six livres le marc d'argent ; eh bien ! il déclare par une ordonnance, que toutes les monnaies existantes au jour présent, neu-
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ves ou vieilles, sont vieilles et hors de cours. Il ordonne que ceux qui les possèdent viennent les échanger aux hôtels des monnaies contre celles qu'il a fait fabriquer , et que celles-ci soient les seules admises dans les paiemens2. Aussitôt tout le monde est obligé de porter son vieil argent ou son argent vieilli aux hôtels des monnaies et de l'échanger contre le nouveau , qui a un dixième d'argent fin de moins et un dixième d'alliage de plus13; c'est donc cinq cent mille francs de bénéfice pour le roi.
Que si tu veux savoir quand l'alliage de l'argent a commencé , je te dirai que c'est sous le règne de Philippe Ier l4, et que depuis il n'a cessé de s'accroître. Aussi verras-tu que les deniers d'argent ou les blancs15, devenant de plus en plus rouges , finiront par être entièrement de cuivre.
Mon cher fils, tu es si jeune que je n'ose charger ta mémoire de choses qui te seraient cependant fort utiles; par exemple , je voudrais que tu apprisses comment , d'après les mandemens du roi , se font les alliages. Tu sais ou tu ne sais pas, et sans doute tu ne sais pas, que [argent le roi se divise, quant au titre, en douze deniers, dont onze et demi d'argent fin. Ainsi, quand tu verras dans les mandemens que les nouvelles espèces seront fabriquées à huit deniers d'argent fin , cela veut dire qu'il y aura dans les nouvelles espèces huit parties moins un vingtquatrième d'argent fin , et quatre parties plus un vingt-quatrième de cuivre16. Si le mandement ajoute
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que la nouvelle fabrication sera sur le pied de monnaie vingtième , tu ne comprendras pas cette disposition de la loi, si tu ne sais que la monnaie première exprime la valeur de cinq sous du marc d'argent avec lequel on l'a fabriquée , monnaie deuxième , troisième , la valeur de dix , de quinze sous : ainsi les espèces fabriquées sur le pied de monnaie vingtième sont des espèces fabriquées avec de l'argent dont le marc est à cent sous '7. Aujourd'hui que le marc d'argent est à six livres, les espèces sont fabriquées sur le pied de monnaie vingt-quatrième'8. Si le mandement ajoute que les nouvelles espèces seront fabriquées à cinq, à six sous au marc, cela veut dire que les monnayeurs fabriqueront soixante, soixante-douze pièces avec un marc ; car le sou étant divisé en douze deniers, cinq, six sous donnent soixante , soixante-douze deniers ou pièces d'argent '9.
On croit rire , là-haut sur la terre , quand on dit que c'est le Diable qui a imaginé toutes ces diable, ries et mille autres ; cependant rien n'est plus vrai; car c'est moi qui, à l'hôtel Saint-Paul, siégeant souvent au conseil du roi dans le chaperon des conseillers-financiers, leur souffle aux oreilles les projets les plus diaboliques quisont toujours admis, applaudis.
Tu me demanderas, et je serais bien fâché que tune fusses pas assez intelligent pour me demander, comment peut faire le roi pour se faire porter aux hôtels des monnaies toutes les espèces que son ordonnance déclare vieilles, hors de cours ? tu me
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demanderas, j'en suis sûr encore, si en France, ou dans les pays voisins de la France, il n'y a pas aussi d'autres fabricans de monnaies, qui veulent partager avec le roi le riche bénéfice du dixième d'alliage de plus?
A la première question je te répondrai que lorsque la rentrée des espèces déclarées vieilles, hors de cours, ne se fait pas rapidement, le roi envoie dans les maisons et partout des coupeurs , des perceurs des espèces démonétisées, pour les percer, les couper20 , en même temps que dans les marchés il établit des surveillans qui examinent si on paye avec les espèces légales2'.
A la seconde , qu'il y a en France et hors de la France de faux monnayeurs en très grand nombre, qui contrefont souvent non les espèces légales, mais les espèces déclarées vieilles, fabriquées avec de l'argent d'un meilleur titre, et auxquelles l'opinion donne si généralement et si hautement la préférence , qu'alors dans les hôtels des monnaies , afin de diminuer le mal , on les contrefait aussi, pour les figures et les inscriptions, mais non pour le titre, car les monnayeurs du roi l'altèrent; et ce qu'il y a de singulier , c'est que , devenus alors eux-mêmes faux monnayeurs, ils n'en font pas moins le procès criminel aux autres faux monnayeurs dont les alliages ne sont pas plus grands et sont quelquefois même moins grands que les leurs23.
Mon fils , mon cher fils , toutes les astuces, toutes
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les ruses, tous les vices, tous les délits, tous les crimes se sont répandus sur la terre, surtout par les variations des monnaies. Réjouis-toi donc ! tu es venu au bon temps , car autrefois il n'en était pas ainsi.
Quand les seigneurs, à la fin de la seconde race, se firent rois de province, rois de villes, rois de villages, ils n'oublièrent pas, comme tu le penses bien, la fabrication des monnaies; et quand ils permirent à fïugues Capet , l'un d'eux, de se faire oindre roi de France a Reims, ils ne se dessaisirent d'aucun droit de leurs royautés, encore moins de celui-là. Us continuèrent à faire fabriquer les monnaies à leur coin; et comme alors la fabrication était libre , ou du moins qu'il y avait concurrence, elle était bonne. Personne alors ne se permettait , comme aujourd'hui les monnayeurs du roi, de trouver douze livres dans une livre. Mais peu à peu l'autorité royale, s'augmentant de toutes les diminutions de l'autorité seigneuriale, est demeurée maîtresse, notamment pour les monnaies; et d'abord elle a déclaré que les seigneurs ne pourraient faire fabriquer d'espèces d'or2"; ensuite qu'ils ne pourraient faire fabriquer d'espèces d'argent 24; ensuite qu'ils ne pourraient faire fabriquer que des espèces de cuivre 5. Aux tètes comtales, épiscopales , aux visages fleuris et joufflus des moinesabbés26, ont succédé les coins du roi, les moutons, les agneaux, les chaises, les trônes, les sceptres ,
les couronnes , entourés de tant de filets , de cordons , d'ornemens tourmentés7 , que maintenant la plupart des espèces semblent frappées avec ma griffe.
Au jour actuel, les monnaies royales ne sont guère plus en concurrence qu'avec les monnaies étrangères 23. L'état des changeurs ne paraît florissant qu'à ceux qui n'ont pas vu celui des anciens changeurs; il en est de même de celui des petits changeurs ou billonneurs ambulans qui parcourent les rues et les places avec leur éventaire couvert de monnaies de tous les pays, de tous les métaux 29.
Mais celui des monnayeurs fleurit de plus en plus , au milieu de la misère publique. Leurs caves, leurs greniers , leurs magasins regorgent, et cependant leurs bourses , leurs mains ne se désemplissent pas. Quand donc il en descendra ici, je te les recommande.
Si lu vois venir des hommes en barrette de cuir gras, un creuset à la main, jette-les dans la chaudière des fondeurs : Et feu ! feu ! Et souffle , souffle, petit Diable I
Si tu en vois venir qui portent une coupelle, une pierre de touche, jette-les dans la chaudière des essayeurs : Et feu ! feu î Et souffle, souffle, petit Diable î
Si tu en vois venir avec des limes, des cisailles , des coins , des marteaux , jette les uns dans la chaudière des ajusteurs, les autres dans la chau-
tlière des frappeurs0: Et feu! feu! Et souffle,
souffle , petit Diable !
Si tu en vois qui après être entrés ici cherchent à t'échapper par la porte ou par la fenêtre, ce sont les maîtres particuliers des hôtels des monnaies; ils veulent retourner sur la terre pour allerrenouveler leur bail, carie roi leur afferme tous ses ateliers monétaires^'; si tu en vois que tous les monnoyeurs saluent, ce sont les officiers du roi , les gardes des monnaies'2; si tu en vois que tous les monnoyeurs saluent encore plus profondément, ce sont les généraux des monnaies ", les inquisiteurs des monnaies 4 : jette-moi tous ces pendarts dans la chaudière des dignitaires : Et feu ! feu ! plus grand feu ! Et souffle , souffle , souffle davantage , souffle tant que tu pourras , souffle toujours , petit Diable'5 !
Tout le monde , a ajouté le maître particulier, se couvrait avec les deux mains le visage pour cacher le rire. Mon lieutenant et moi étions honteux; nous croyions que tout le monde nous regardait. A la fin , je fis semblant d'être obligé de cacher aussi le rire , je mis comme les autres les mains devant le visage ; mon lieutenant en fit de même : nous regardâmes tout le monde ; personne ne nous regardait.
Écrit à Tours , le vingt-quatrième jour du mois d'octobre.
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