LES ANCIENS ET LES NOUVEAUX US
Épître xcvi.
Attendez , frère , vous n'avez pas tout dit : il me reste aussi, pour mon compte, quelque chose à dire.
Le dimanche de Pâques fleuries, si l'évêque de Troyes veut porter un rameau , il faut qu'il aille le prendre des mains de l'abbesse de Notre-Dame ".
Qui , suivant vous , frère André , peut chaque jour de carême laver les mains à l'eau rose ? Vous me direz : Personne; la femme la plus mondaine ne l'oserait. Eh bien ! à la cathédrale de Troyes , dans le saint temps de pénitence, treize femmes viennent tous les jours verser un flacon d'eau rose sur les mains des chanoines \
Les Bourguignonnes sont , en général , bien faites , ont le teint éclatant ; il n'est pas étonnant que plusieurs duchesses de Bourgogne aient été célèbres par leur beauté. Maintenant , figurez-vous la plus belle; figurez-vous ses deux rondes joues toutes colorées par les feux de l'âge ou de la pudeur : il n'en faut pas moins aller les baiser. Trois couvens de Cordeliers reculeraient; cependant tous les chanoines de la Sainte-Chapelle de Dijon sont obligés d'aller l'un après l'autre rendre cet hommage à la 2. 17
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souveraine du pays. Les anciennes et les nouvelles
chartes sont la qui le leur commandent \
Frère, tout a une raison quand il y a us, usage, c'est-à-dire volonté publique.
Ainsi il serait facile de donner la raison de ces trois usages.
Par le premier on a voulu honorer la virginité , qui s'est consacrée aux autels : par le second on a voulu rappeler l'histoire de la Madelaine , rouvrir à la pénitence les voies du ciel. Le troisième , qui est fort antique, vous dit combien autrefois le clergé a été fort , combien autrefois les princes ont été polis.
Un livre qui ferait connaître les raisons des us et usages serait fort curieux.
Voici un usage dont la raison se montre fort vite.
Au milieu de la cour , de la bonne chère , des mets les plus délicats, le roi, lorsqu'il doit délivrer les prisonniers pour dettes, ne mange qu'un potage aux herbes 4 ; il donne l'exemple de la sobriété à ceux qui, en fêtes et en bombances, ont mangé avec leur bien celui des autres.
Les malades qui meurent à l'Hôtel-Dieu de Gonesse, lorsqu'ils y ont été portés , y sont enterrés ; au contraire, lorsqu'ils y sont allés de leur pied, ils sont enterrés à la paroisse'. Ici la raison ne se montre pas aussi vite : la première nuit que je ne pourrai dormir je la chercherai.
L'usage de l'abbaye de Romans de ne pas vou-
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loir enterrer dans son enceinte ceux dont les dettes n'ont pas été acquittées 6 me semble fort raisonnable : les chanoines ne veulent pas reposer à côté des voleurs.
Un illustre chapitre chante une fois tous les ans l'épîlre moitié en français moitié en latin T : qu'a voulu l'usage ? il a voulu tenter d'introduire dans la liturgie la langue nationale.
Il était un temps où la bénédiction du ciel se répandait sur la terre ; alors les prières étaient bien faites ; l'usage a voulu qu'on fît toujours bien les prières dans l'antique église de Lyon, où la musique , les orgues , les livres sont interdits 8.
Comment pouvait s'y prendre mieux l'usage, dans la vénérable abbaye dont j'ai parlé, pour nous montrer toute la soumission et tout le respect qu'on doit à l'église ?
Il fait ôter par des petits enfans de chœur les éperons et l'épée aux chevaliers qui viennent aux offices sans avoir déposé leurs armes 9.
Il fait enlever par ces mêmes petits enfans tous les fruits, tous les comestibles, exposés en vente dans les marchés de la ville avant l'heure de tierce 10.
Il pose sur l'épaule des bedeaux la noble lance des gens d'armes l\
Ailleurs il veut que les maisons des chanoines , même que les chaumières de leurs fermiers , soient pour toute sorte de personnes des asiles inviolables la.
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Je ne connais qu'une église où 1 on aille dire grâces après le repas , c'est celle de Laon : eh ! qui les dit ? est-ce donc ceux qui ont le mieux dîné ? est-ce les chanoines? non , ce sont les chapelains ,3; l'usage a préféré leur piété ou du moins leur exactitude.
On ne devrait jamais parler à l'église, et à celle de Sainl-Amand de Rouen l'usage vous en avertit; car , à la mort de l'archevêque, pour que vous n'y demandiez pas combien d'années il l'a été , on allume des flambeaux en nombre égal à celui des années de son épiscopat li.
Et cependant , plus loin l'usage permet que les animaux paisibles des bergeries viennent bêler dans les temples ; c'est qu'alors il veut nous rappeler que la connaissance et l'adoration de Dieu sont réservés à l'homme : tous les ans , à une des plus solennelles fêtes , au milieu de l'office , les portes de Notre- Dame de Condé s'ouvrent , et l'on voit entrer le mouton cornu, lainu, dentu de quatre dents , que les laboureurs des neuf héritaiges doibvent présenter au cuer de l'église l5.
Quel est l'état , je le demande, qu'il faut le plus souvent contenir , réprimer , même humilier ? tous les états me répondent que c'est celui qui est le dépositaire de la force. Voyez maintenant de quelle manière le clergé, qui est le dépositaire de l'opinion , a humilié ces barons guerriers qui ne déceignent jamais l'épée.
Le seigneur de Bapaume doit tous les ans , la veille de l'Ascension , cinq sous et un bélier au doyen du chapitre de Saint- Agnan d'Orléans ; ici le clergé accueille bien moins honorablement le noble baron, son hommager , que les laboureurs de ses terres ; car le doyen aime mieux que le tribut de l'argent soit offert par la bête que par le seigneur : s'il ne le lui dit pas , il le lui fait dire par l'usage ; le seigneur est tenu de faire hommage d'un bélier portant pendue à ses cornes dorées une bourse qui renferme cinq sous l6.
Dans un grand nombre de villes les évêques se font porter à leur entrée par les barons comme par leurs chevaux. A Troyes , il y en a quatre qui dans cette cérémonie sont les porteurs à titre , ils s'appellent les quatre barons de la crosse ,?.
D'autres fois , le clergé les traite comme ses domestiques.
Au repas donné par l'archevêque de Tours , le jour de son installation , un des seigneurs qui le sert à dîner reçoit pour sa rétribution tout le pain qu'on lève à la desserte18.
L'abbaye de Chelles , lorsqu'elle fait la procession de Ste-Batilde , somme à haute voix le seigneur de Montfermeil de venir porter le cierge pascal '9.
Cependant comme le clergé a de l'esprit , il a pour ainsi dire , et pour me servir de l'expression la plus familière, cajolé quelquefois les barons. Les Bénédictins de Beilencombre près Rouen sont obligés
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d'envoyer prendre une fois par mois sur un cheval blanc le seigneur de la Heuse , dont le château est distant d'une demi-lieue20.
Autre preuve d'esprit qu'a donnée le clergé : il a senti que tous les autres états désirent son humiliation parce qu'il est le premier; il s'est donc franchement humilié lui-même.
Quand l'archevêque de Rouen prend possession de la cathédrale, il marche pieds-nus2'.
Quand il passe devant l'abbaye de St.-Amand , l'abbesse, qui l'attend sur la porte , lui met au doigt un anneau , en disant aux moines de St-Ouen qui l'amènent: Je vous le donne vivant j vous me Prendrez mort29.
L'évêque d'Orléans, lorsqu'il est intronisé, va coucher la veille à l'abbaye de Saint-Euverte, où il soupe avec un œuf, un petit pain et une chopine de vin. Le lendemain il se rend à la collégiale de St.-Agnan ; deux chanoines se présentent , lui attachent les mains et le conduisent à la porte de la cathédrale , où il jure de maintenir les privilèges de l'église et déclare aux chanoines qu'il n'a aucun pouvoir sur eux ; on le délie a3.
Les chanoines du Mans ont le droit, et, quand il leur plaît, usent du droit d'empêcher l'évêque de faire la procession avec eux24.
11 ne suffisait pas d'humilier les évêques, il fallait aussi humilier le corps du clergé qui est le corps des curés , et l'usage s'y est encore bien pris.
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À Breteuil le curé va processionnellement chercher les moines: les deux processions étant jointes , la croix des moines a le pas et les honneurs sur la croix du curé. Quand on s'assied , le curé n'est assis qu'après le dernier moine , et quand un paroissien meurt, ce n'est pas le curé, ce sont les moines qui l'enterrent ; à la vérité c'est le curé qui prend l'argent25.
A Saint-Médard de Bourges , le curé est obligé d'aller recevoir les moines sur la porte de leur couvent, de les encenser lorsqu'ils sortent et lorsqu'ils rentrent, de ne chanter qu'avec eux, et enfin de leur donner tous les ans non un mouton , car les moines sont assez riches , mais la tête et les quatre pieds26.
A Paris , le curé de Saint-Hyppolite ne peut dans le cloître Saint-Marcel confesser ou communier les officiers , les domestiques , les justiciables du chapitre, ni même les prisonniers qui se trouvent dans les prisons27.
Enfin à Troyes les curés de Saint-Remi, de Saint- Aventin et de Saint-Nizier vont le vendredi-saint demander au chapitre la permission de se choisir un confesseur28.
On sait qu'à Orléans le doyen du chapitre de Saint-Aignan a deux portions et qu'il les prend. On sait que le doyen du chapitre de la cathédrale a deux portions et qu'il les prend, qu'il a deux stalles, qu'il s'assied sur la plus honorable, et laisse l'autre vide'7.
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11 ne faut pas aller chercher la finesse où elle n'est pas, mais il faut savoir la trouver où elle est. Assurément ici, l'usage est très fin et dit fort finement au doyen : Je me moque autant de vous lorsque je vous donne deux portions, que lorsque je vous donne deux stalles, car vous ne pouvez pas plus manger que vous ne pouvez vous asseoir pour deux.
Jamais les us d'église ne peuvent vouloir la galanterie envers le sexe, mais ils peuvent quelquefois vouloir la politesse, comme lorsqu'ils permettent, à la grande abbaye de Troyes, que le quart où le demi-quart des nonnains, c'est-à-dire seulement vingt-cinq ou trente viennent au chœur30, tandis que leurs compagnes, chacune dans sa maisonnette, sont à dormir, à causer ou à ne rien faire .
L'évêque de cette ville, lorsqu'il fait son entrée, va descendre à ce monastère ; l'abbesse prend son cheval par la bride et l'amène, il lui appartient. En revanche, l'évêque a droit de gîte, et le lendemain il emporte le lit dans lequel il a couchéJl. Ici l'usage indique plus sensiblement son but d'exciter la politesse; car si l'évêque venait avec un méchant cheval, bien sûrement il s'en retournerait avec un méchant lit.
Tous les ans le chapitre de Langres offre du pain et du vin à l'évêque; il en offre aussi à l'abbé de St-Michel. Les parts, comme il va sans dire, ne sont pas égales; cependant l'abbé a de quoi déjeuner1
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La procession de la cathédrale de Quimper est composée de deux files, une de chanoines, une de moines3.
De ces deux usages, l'un veut entretenir la politesse entre les inférieurs et les supérieurs, l'autre entre le clergé séculier et le clergé régulier.
Dans ses dogmes, qui sont éternels comme la vérité, la religion ne peut prendre les inflexions des siècles, mais il n'en est pas de même dans son culte: aussi, aux temps guerriers ou féodaux ses hauts ministres ont-ils ajouté au pallium quelques pièces d'armure3': aussi les quatre dignités delà Ste-Chapelle de Dijon sont-elles fieffées5, et le chantre de la cathédrale d'Auxerre tout le temps qu'il entonne la messe tient-il un épervier sur le poing16.
Je suis quelquefois touché de voir l'église comme une bonne mère, faire dans sa liturgie la part de la récréation de ses enfans.
Les clercs de l'église de Rouen, aux jours solennels, lâchent pendant le Gloria in excelsis, des oiseaux aux pattes desquels sont attachées de légères pâtisseries7.
Et à celle de ïroyes , le jour de Pâques, après none, l'évêque et les chanoines jouent d'abord solennellement à la toupie, ensuite à la paume et se renvoient alternativement la balle38.
On m'avait assuré qu'à Bayeux,lejour des Innocens, les enfans de chœur, ayant à leur tête un petit évêque qui faisait l'office, occupaient les stalles
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hautes, et que les chanoines occupaient les basses**: je n'avais pas voulu le croire; je l'ai vu.
Un de nos frères qui a demeuré long- temps a Beauvais nous disait qu a l'office d'un jour du mois de janvier, il y avait à la place la plus distinguée , une jolie fille montée sur un âne couvert d'unebelle chappe, tenant dans ses bras un petit enfant, et qu'à la fin des répons le haut et le bas ehœur ainsi que tout le monde se mettait à braire40 : et moi qui vous parle, ajoutait-il, j'ai été obligé debraire comme les autres.
Ecrit à Tours, le troisième jour du mois de février.