Histoire des Français des diverses états
Hier, pendant que l'hôtelier parlait, on entendit, à plusieurs reprises, une voix crier derrière la porte: Je vous changerais bien! voulez-vous changer? voulez-vous prendre ma place? Ce soir, l'assemblée était à peine réunie, que cette voix a crié encore plus fort, en s'adressant successivement à divers états. On -a écouté : C'est mon valet Jacquin , a dit le maire, je me doute qu'il aurait grande envie de parler aussi pour lui et les siens; on peut, je crois, le laisser entrer. L'assemblée a fait un signe général d'adhésion ; aussitôt on a ouvert la porte. Jacquin s'est avancé d'un air assuré , mais en même temps modeste, et s étant placé derrière le fauteuil du maire, il s'est exprimé en ces termes :
Nos seigneurs et maîtres, c'est parce que les prédicateurs disent sur leur chaire, que la justice de Dieu a mis à l'issue de la vie un autre monde, où ceux qui dans celui-ci ont été les premiers seront les derniers, où ceux qui ont été les plus malheureux seront les plus heureux , que nous prenons
2 XVe SIECLE,
patience; car sans cet espoir, il n'y aurait pas assez de cordes pour pendre , assez de rivières pour noyer lous les malheureux qui forment les nombreuses classes de valets ou de serviteurs, par la plupart desquelles j'ai passe.
Je suis Poitevin, né d'un père fort pauvre qui ne savait que faire de moi ; enfin , quand j'eus quinze ans, il passa un voyageur à qui ma petite figure joviale plut. Ce voyageur était un seigneur fort âgé , qui m'amena pour le servir comme valeton '. L'hiver fut, cette année, aussi froid que celui de 1480, où , s'il vous en souvient, il gela sans discontinuer durant six semaines 2. La maison de mon maître f située sur une hauteur, était toute composée de grandes salles, de grandes chambres voûtées; cependant il ne nous donnait que fort peu de bois, et ne voulait même pas que nous fissions usage pour nos lits de nouveaux réchauffoirs ou bassinoires ;. Les vignes périrent; nouveau prétexte pour nous réduire la portion de vin. J'ajouterai que mon maître avait beaucoup d'argenterie, mais qu'il ne la laissait guère sortir : Jacquin, me disait-il, je veux que lorsqu'un valeton donne à boire, ce soit toujours dans des tasses d'étain : sais-tu avec quoi Louis XI a fait la grille de Saint-i\lartin-de-Tours? c'est avec les aiguières et les gobelets d'argent dont les gens glorieux couvraient leurs tables \ Bien que nous lussions en petit nombre, il ne renouvelait guère nos habits ; et comme ces grands seigneurs, qui
XVe SIÈCLE. 3
ayant cent ou deux cents personnes à leur service, se contentent de leur faire porter une manche de la couleur de leur livrée 5, il se contentait aussi de nous donner une manche de la couleur de la sienne. Enfin , il nous plaignait tout , j'en excepte les châlimens.
Je demeurai avec lui environ deux ans , au bout desquels, trouvant que je lui coûtais trop en pain , en étoffe, que je mangeais, que je grandissais trop, il me renvoya. Il avait aussi renvoyé sa nièce , seulement parce que ses vergettes étaient garnies de velours 6, qu'elle disait le chapelet avec des patenôtres de musc 7, qu'elle voulait des macarons à collation n, et qu'elle portait comme toutes ses jeunes compagnes , un grand cul de carton 9.
On me conseilla d'aller à la ville, j'y allai. Il y avait un château-fort dont le clerc de guet 10 me prit à son service. Je fus valet de guet ". Le jour, je ne cessais de courir à une lieue de distance pour semoncer les habitans des campagnes, ou de payer cinq deniers, ou de venir faire le guet ; ils le devaient douze fois par an 12. Je croyais me reposer la nuit, j'étais obligé de courir encore plus; je voulus dormir, je quittai.
Le capitaine des portes ,3 de la même ville m'offrit la place de valet de porte.'4 : j'acceptai; ouvrir et fermer aurait été une tâche que j'aurais facilement et long-temps remplie si, un soir, le capitaine ne m'eût frappé avec la clef qu'il avait à la ceinture; j'en avais une autre à la main avec laquelle, après
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avoir paré et rendu quelques coups , Couvris Ta porte de la ville et gagnai les champs.
J'allai à Poitiers; je fus valet du chapitre ; mais Te nom de coultre, que je portais en cette qualité ,5, me déplut.
J'allai à Angers; j'y fus valet de chanoine; c'était assurément une bonne place ; je n'avais d'autre sollicitude que de tenir, suivant les saisons , le vin frais, la soupe chaude; mais à Angers le nom des valets des chanoines me déplût encore plus qu'à Poitiers celui de valet du chapitre : il est tel, qu'un honnête homme, encore moins une honnête femme n'oserait, ailleurs que dans cette ville, le prononcer ,6. Je pensai qu'un honnête garçon ne devait pas plus long-temps le porter; je partis.
Depuis long-temps je désirais être valet d'un chanoine comle de Lyon ,?; il me semblait que, dan& notre état , c'était le comble de la gloire : je pris le chemin de cette ville. Arrivé à Blois, vers le milieu du jour, il ne me restait plus d'argent que pour payer le dîner et le souper, voilà que je trouve sur la porte de l'hôtellerie un jeune homme à peu près de mon âge, de ma tournure, et, j'aurais parié, de mon état, qui me dit tout bas qu'il voudrait bien dîner avec moi, mais qu'il ne pouvait me suivre faute d'argent. Je l'amenai, et demandai qu'or servît pour deux. J'en fus aussitôt récompensé; car il me remboursa son écot mieux qu'avec de l'argent , en me dissuadant d'aller à Lyon : j'ai été valet de chanoine comte
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de Lyon, me dit-il , quand je lui eus appris d'où je venais et où j'allais; je l'ai été, jusqu'à ce qu'un matin que j'avais casse la lanterne de mon maître , en l'attendant sur la porte de l'église pendant matines, il me menaça , devant tout le chapitre , de me faire attacher au pilier de la justice, et de m'y faire donner le fouet. Les chanoines comtes de Lyon ont dans leur cloître la juridiction sur leurs valets'8; il y a, conlinua-t-il, bien d'autres chapitres qui l'ont: il y a aussi des évoques qui , dans leur palais, l'ont de même sur leurs gens. Un de mes camarades, domestique de 1 evêquede Limoges, manqua d'être pendu, sans autre forme de procès , à une fenêtre de l'évêché '9. Avant d'aller demeurer dans les redoutables enceintes de ces grandes maisons, les valets doivent bien s'informer s'il y a d'autre justice que la justice ordinaire des maîtres, Ja main, le pied, le bâton tout au plus.
Je quittai la route de Lyon, je pris celle de Paris. Je n'avais plus d'argent, et j'aurais été comme le jeune valet à qui j'avais donné à dîner , obligé de demeurer snr la porte de l'hôtellerie , si je n'avais emporté dans mon sac une douzaine de chapelets qu'on m'avait abandonnés à une des confréries de l'église de Poitiers. Il me vint dans la pensée de payer avec ces chapelets ma dépense de voyage ; il m'en coûtait un chapelet au déjeûner, deux au dîner, un au goûter, deux au souper. En deux jours je m'étais défait de mes chapelets. J'allai ,
« XVe SIÈCLE,
sans manger ni boire , jusqu'à Jargeau. En arrivant dans cette ville j'avais faim et soif; mais le moyen d'entrer à l'hôtellerie ? j'entrai à l'église. On y chantait une grand' messe, je m'avançai jusqu'au lutrin, dont j'avais vu l'intérieur garni de plusieurs painsbénits et de plusieurs flacons de vin. Je chantai et fort et ferme et tout le temps. Quand ensuite on fut sur le point de visiter l'intérieur du lutrin , je dis que j'avais été coultre de la cathédrale de Poitiers; la sacristie, qui était venue se réunir aux chantres, m'invita , et même quand elle sut que j 'étais au bout de mon argent et de mes chapelets, elle me chercha un maître; je fus placé chez le fournisseur de vin du chapitre qui , peu de temps après , ne sachant que faire de moi , m'amena à Paris où il me perdit, sans comparaison, comme un chien.
Se fait-on une idée de ma situation ? Où manger? où loger? Oh î que ce jour-là je souffris , lorsque je passai dans la rue desOyers, toute bordée de boutiques remplies de grosses volailles qui tournaient à la broche20 ! Il était midi; je sentais vivement la faim; j'avais beau fouiller et retourner ma poche , je ne pouvais y rien trouver ; mon maître ne m'avait rien donné.
Je me hâtai de passer dans une autre rue ; ce fut dans celle des Étuves8'; je n'avais non plus que faire là ; car je savais trop bien que les malheureux valets ne doivent suer qu'à force de travail. J'allai cependant, non sans quelque raison, m'imaginer que le
XVe SIÈCLE. 7
métier d'allumer du feu, de faire chauffer de l'eau, de donner du linge sec, de reprendre du linge mouillé, n'était pas très difficile, et je me hasardai d'entrer chez un baigneur-étuviste22 : Maître, lui dis-je, avez-vous besoin d'un valet de bonne volonté? — Est-il de votre taille? — A peu près — Vous avez l'air d être fort ; est- il fort comme vous ? — A peu près. — Vous avez aussi l'air d'être leste; est-il leste comme vous? — A peu près. — Est-ce vous ? —■Oui, c'est moi, — Entiez. J'entrai, et à l'instant me voilà valet de baigneur-étuviste.
Nos seigneurs et maîtres, si dans ce monde l'enfer des valets est quelque part, c'est aux bains et aux étuves. Ah ! pour se dire le plus malheureux , il faut avoir été aux ordres de gens qui croient venir se laver de tous leurs maux dans des cuves d'eau tiède; ou qui , à travers la peau, veulent faire transpirer des maladies invétérées, qui , ne le pouvant, déchargent la malignité de leurs humeurs sur ceux qui les servent. J'ajouterai , et je l'avais plusieurs fois appris par expérience, que ces méchans malades ne manquaient pas de force , quand il s'agissait de battre; maïs j'étais plus fort qu'eux : enfin, craignant que la patience m'échappât, je m'en allai un matin où les brouillards les avaient mis encore plus en colère, et les laissai , les uns dans la sueur , les autres dans l'eau jusques au cou , à m'appeler , à m'injurier, à jurer, à enrager.
Dans le voisinage des étuves des hommes, se
trouvaient les étuves des femmes23 : où à la longue, j'avais fait connaissance avec une petite marchande de doreloterie*4, qui me proposa d'aller demeurer provisoirement dans sa maison. J'y étais à peine depuis quelques jours, qu'elle me dit : Voulezvous une bonne place comme celle que j'ai fait donner à mon cousin I Oui certes, lui répondis-je, sans lui demander qu'était cette place.
Le lendemain, un jeune homme assez bien tourné, assez bien mis, vient dîneravec nous et ensuite m'emmène ; c'était le cousin. Chemin faisant, il me félicite sur ma bonne fortune, sur mon bonheur , et me dit que je vais à la prison du Châtelet, où, dès le matin, il m'a loué, comme garçon de service, aux mêmes conditions que lui. Mon dieu ! avoir été valeton de château, valet du guet, valet de chapitre, et devenir valet de geôle! Je vous remercie, dis- je à mon camarade, en me faisant le visage le plus content que je pus; voilà une excellente place à laquelle je ne m'attendais pas ; hâtons-nous. Je marchais fort vite ; je secouais mon chagrin et ma honte. Nous arrivons ; mon camarade sonne ; la porte de cette terrible prison s'ouvre; mon camarade entre fièrement , la tête haute ; je l'imite pour montrer que j'étais aussi de la maison. Nous sonnons à la seconde porte ; ce fut le geôlier qui vint nous ouvrir. Il m'examina long-temps des yeux; ensuite il me fit subirTin long interrogatoire sur mon pays , mes parens, mes précédens maîtres ; enfin il me reçut a son service,
XV SIÈCLE. g
Les conditions que nous pouvons trouver sont si méchantes , notre état est si malheureux , que le geôlier du Ghâtelet est un des maîtres avec lesquels j ai le plus long-temps demeuré. Toutefois nous manquâmes à nous quitter dès le second jour. La veille, il m'avait entretenu assez long-temps, comme je viens de le dire ; mais sa figure sévère, son air rébarbatif, et surtout le son de sa voix rude et effrayant , qui ressemblait au bruit des verroux de sa prison , ne m'avait permis de le regarder qu'à la dérobée. Lorsque, le lendemain, j'allai chezlui, je le confondis avec un homme qui écrivait à une grande table et qui avait aussi un air sévère et rébarbatif; je saluai cet homme en qualité de geôlier ; alors mon maître de me reprendre durement, et de me dire : Vous êtes un grand benêt d'être venu à votre âge , sans savoir que les geôliers doivent , comme les laïques , avoir l'habit rayé ?5. Véritablement l'homme qui écrivait à la table avait les habits d'une seule couleur comme un ecclésiastique 2<s; il était clerc de la prison 2?. Son office consistait à tenir un écrou, c'est-â-dire un registre où sur les feuillets, plies en deux , il écrivait d'un côté les noms des prisonniers, la cause pour laquelle ils étaient détenus, et, de l'autre, lorsque les prisonniers sortaient, la décharge du geôlier 3\ Comme j'avais une assez belle main , je devais, d'après nos conventions, aider le clerc , à quoi je me prêtais volontiers.
Je faisais particulièrement les états des prisons,
i© XV SIÈCLE.
qui, tous les huit jours, doivent être remis au juge *9. Mon maître me donnait aussi à copier les règlemens ; tous ses gens étaient obligés de les savoir ; et, à cet effet, il en avait composé une instruction par demandes et par réponses , que nous étions obligés d'apprendre par cœur ; je crois m'en souvenir encore : la voici :
LE VALET DE GEÔLE
Quand les prisons doivent-elles être balayées?
LE GEÔLIER
Tous les jours , tous les matins.
LE VALET DE GEOLE
Un bon valet de geôle est-il poli?
LE GEÔLIER
Un valet de geôle poli est un mauvais valet de geôle.
LE VALET DE GEOLE
Que doit savoir d'abord un valet de geôle?
LE GEÔLIER
Bien fouiller les prisonniers , car la loi veut qu'à leur entrée ils soient bien fouillés, et que le registre fasse mention des effets trouvés dans leurs poches.
LE VALET DE GEOLE
Où doivent être mis les prisonnniers criminels?
LE GEÔLIER
La loi dit dans une prison fermée 3o , sous-entendu à triple verrou , à triple serrure.
LE VALET DR GEOLE
Que doivent avoir les prisonniers criminels pour leur nourriture?
XVe SIECLE. ii
LE GEÔLIER
A moins que le juge n'en ordonne autrement, ils ne doivent avoir que du pain et de l'eau 3l.
LE VALET DE GEÔLE
Quel avertissement doit donner le valet de geôle aux prisonniers?
LE GEÔLIER
Que s'ils brisent leurs fers , ils sont aussitôt réputés coupables , quel que soit le crime dont ils sont accusés 3a.
LE VALET DE GEOLE
Personne a-t-il le droit de communiquer avec les prisonniers criminels?
LE GEÔLIER
Non.
LA VALET DE GEÔLE
Les prisonniers criminels peuvent-ils avoir du papier?
LE GEÔLIER
3Ni papier, ni encre, ni plume.
LE VALET DE GEÔLE
Et si alors ils ont des lettres à écrire?
Ils doivent en demander la permission à la geôle?
LE VALET DE GEOLE
Ces lettres doivent-elles être remises à leur adresse ?
LE GEÔLIER
Elles doivent être remises au juge qui les lit, qui , à sa volonté , les retient , les laisse partir.
12 XVe SIÈCLE.
LE VALET DE GEOLE
Quand un prisonnier désire detre changé d'un lieu de la prison à un autre, à qui doit-il s'adresser?
LE GEÔLIER
Au valet de geôle , et le valet de geôle au geôlier, et le geôlier au juge.
LE VALET DE GEOLE
Combien doivent payer les prisonniers pour les droits de geôlage.
LE GEÔLIER
Un comte, une comtesse, un baron, une baronne , dix livres.
Un chevalier banneret ou son épouse, une livre. Un écuyer, une demoiselle , douze deniers. Un juif, deux sous.
Et tous les autres, huit deniers.
LE VALET DE GEOLE
Quel ordre faut-il suivre dans la distribution des chambres ?
La raison l'indique ; celui des droits de geôlage.
LE VALET DE GEOLE
Combien de prisonniers faut-il faire coucher dans chaque lit ?
LE GEÔLIER
Trois au moins , trois au plus.
DE VALET EE GEOLE
Combien paie un prisonnier qui veut coucher seul ?
LE GEÔLIER
Par nuit , quatre deniers.
XV* SIECLE. i3
LB VALET DE GEÔLE
Est-ce tout ?
LE GEÔLIER
Et deux deniers pour la place.
LE VALET Î)E GEÔLE
Un prisonnier peut-il faire porter un lit de chez lui?
LE GEÔLIER
Il le peut.
LE VALET DE GEÔLE
IS'est-il pas alors tenu de faire coucher un prisonnier avec lui ?
LE GEÔLIER
Cela va sans dire.
LE VALET DE GEÔLE
Et de payer deux deniers pour la place ?
LE GEÔLIER
Cela va encore sans dire. B
LE VALET DE GEÔLE
Quand un prisonnier veut coucher sur les nattes, sur la paille, combien paie-t-il en tout?
LE GEÔLIER
Par nuit, deux deniers.
le valet DE: Geôle.
Quand il couche dans la fosse on entre deux portes ?
LE GEÔLIER
Dans ces deux cas , il paie moitié3'.
LE VALET DE GEOLE
Que doit répondre le valet de geôle quand les prisonniers se plaignent du prix des vivres ?
i4 XVe SIÈCLE.
LE GEÔLIER
Que le juge a fait la taxe , que ce n'est pas à eux, que c'est au geôlier à se plaindre.
LE VALET DE GEOLE
Que doit répondre le valet de geôle quand les prisonniers ne sont pas contens de l'ordinaire ?
LE GEÔLIER
Qu'ils fassent porter de dehors leurs repas, que le geôlier en sera bien aise.
LE VALET DE GEÔLE
Que doivent avoir pour leur ordinaire , outre du pain et de l'eau , les prisonniers qui n'ont pas de quoi payer, ou pour lesquels on ne paie pas ?
LE GEÔLIER
Rien.
LE VALET DE GEÔLE
Qu'aurait pour son remboursement le geôlier, s'il leur donnait quelque chose en sus ?
LE GEÔLIER
Rien.
LE VALET DE GEÔLE
Qui doit distribuer les aumônes de pain et d'argent aux pauvres prisonniers des prisons basses ?
LE GEÔLIER
Le plus notable prisonnier des prisons 'hautes*4.
LE VALET DE GEÔLE
Si les gens de la geôle gardaient l'argent qu'on leur donne pour les prisonniers, comment seraientils punis?
Gomme voleurs de voleurs1.
XV* SIÈCLE. i5
LIS VALET DE GEÔLE
Les prisonniers qui sont nobles peuvent-ils jouer dans les prisons ?
LE GEÔLIER
11 le peuvent.
LE VALET DE GEÔLE
Et les prisonniers qui ne sont pas nobles ?
LE GEÔLIER
Us peuvent regarder jouer.
LE VALET DE GEÔLE
Quand les prisonniers peuvent-ils être rasés ?
LE GEÔLIER
Ils ne le peuvent le dimanche; ils le peuvent le lundi, le mardi, le mercredi, le jeudi, le vendredi; ils ne le peuvent le samedi.
LE VALET DE GEÔLE
Qui doit raser les prisonnniers ?
LE GEOLIER
Le barbier juré.
LE VALET DE GEÔLE
Si un autre barbier se présente ?
Il faut le mettre en prison et au cachot, s'il raisonne.
LE VALET DEGEÔLE.^^^- *att .
Les anciens prisonniers ou prévôts doivent-ils faire payer le vin de îa bien-venue aux nouveaux prisonniers ?
eioil liovc l '■ - % LE 0EÔL1En' 'Cf
i\on , ils ne le doivent, et c'est; aux valets de geôle
de les en empêcher.
1 AI. èiuol
LE VALET DE GEÔLE
Quelles sont les badineries ou truffes qui sont notamment interdites aux prévôts ?
LE GEÔLIER
Le parler lalin, le parler sous la ceinture, le voler en moine39.
LE VALET DE GEÔLE
Qui peut retenir un prisonnier quand le juge a prononcé sa mise en liberté?
LE GEÔLIER
Le geôlier, pour dettes de nourriture, de lit, de geôlage 3?.
LE VALET DE GEÔLE
Lorsqu'un prisonnier est exécuté, à qui appartiennent ses dépouilles?
LE GEÔLIER
Au geôlier, de la ceinture à la tête; au bourreau, de la ceinture aux pieds 38.
LE VALET DE GEÔLE
Le jour de saint Lienard , les prisonniers doivent-ils être moins serrés ?
LE GEÔLIER
Ils doivent l'être davantage; car, d'après son nom, ce saint est moins le patron des prisonniers 3ç, que celui des geôliers et des valets de geôle.
Telle était la leçon qu'il nous fallait savoir avant et mieux que le catéchisme.
D'après l'ordonnance , il devait y avoir trois valets à la geôle du Châtelet, et c'était trop peu. Louis XI, pour repeupler Paris, avait rendu Un
XVe SIÈCLE. 17
édit qui , par la promesse de l'abolition des crimes, attirait dans cette ville tous les mauvais garnemens 4°. Nos prisons s'en trouvaient remplies.
Il nous venait en outre une infinité de truands, de pauvres diables. 11 nous venait aussi des querelleurs, des spadassins, des batteurs de fer, dont plusieurs s'étaient munis de saufs-conduits pour aller à la grande procession de Lille 4'. Il nous venait des gens de toute espèce.
En somme , bien que mon maître eût pris sur un taux assez haut la ferme de la geôle 4% il n'y perdait pas.
Quant à moi, les fonctions de guichetier me donnaient aussi quelques profits. J'étais chargé de la surveillance générale des diverses parties de la prison appelées le Puits, les Oubliettes, la Gourdaine, la Boucherie, les Chaînes, la Grièche, le Berceau, le Paradis A'\ INous y descendions les prisonniers au moyen d'une forte poulie de cuivre 44; lorsque nous avions fermé la trappe, ils ne voyaient guère plus, n'entendaient guère plus sous ces voûtes, que dans le centre de la terre. Les fenêtres des autres parties de la prison étaient grillées ; les portes étaient de fer ou ferrées; les murailles avaient d'ailleurs plus d'une toise d'épaisseur, il suffit de dire qu'elles ont été bâties par César 45. Ainsi je n'avais guère à craindre l'évasion des prisonniers. Toutefois je n'en étais pas moins vigilant , car le geôlier m'avait dit : Jacquin , le roi se repose sur toi de la garde de sa
i» XVe SIÈCLE,
principale prison; tu lui en réponds sur ta vie. Cesmots , prononcés avec gravité, m'avaient élevé le cœur. Du reste, ce n'est qu'en ces lieux que je me suis entendu appeler maître Jacquin, sire Jacquin. C'est là seulement qu'un valet est prié, supplié; là seulement il peut commander aux maîtres, quelquefois même les châtier; et cependant j'ai honte aujourd'hui de vous dire que j'ai été valet de geôle. Le prévôt de Paris ou son lieutenant venaient visiter les prisons le lundi46; c'était pour nous un jour de peine.
Le dimanche, jour où les prisonniers entendaient la messe dans la prison 4?, autre jour de peine, à cause de la surveillance; mais durant le reste de la semaine , on était moins tourmenté.
C'est dans le temps que j'étais au Châtelet que le jeune roi vint , à sa première entrée à Paris , délivrer les prisonniers 4\ Le geôlier, n'ayant plus un aussi grand besoin de nous, devint insolent, si insolent, que mon camarade et moi, le même jour, presque au même moment , nous le quittâmes.
Mon camarade était trop fier pour retourner chez sa cousine la petite marchande de doreloterie, où je retournai volontiers. Peu de temps après je le vis revenir ; il semblait grandi d'uu pied. 11 était, je ne sais comment, entré en qualité de valet de geôle à la conciergerie du parlement i9 : Jacquin, me dit-il > j'ai bien songé à vous, mais les places comme la mienne sont très belles ,
XVe SIÈCLE. 19
très hautes, et n'en doutez pas, très difficiles à obtenir. 11 revint de nouveau , ii semblait encore plus grandi ; sa familiarité et peut-être son amitié avaient fini : il me dit qu'il était valet de geôle à la Bastille, qu'il pourrait, tout aussibien que son prédécesseur, tenir sous la clef un connétable de France 5o : quelle gloire! s'écriait-il , quelle plus grande gloire! Enfin, ses airs de supériorité me déplurent tant, que je le congédiai le plus tôt que je pus, en lui souhaitant , dans son fort château , les plus grands profits , les plus grands honneurs , et surtout , s'il les lui fallait, au lieu d'un , deux connétables.
De mon côté, je n'étais pas entièrement resté non plus sans quelque gloire ; car j'avais été à Veuves disputer le prix de la course des valets, et je l'avais eu ; c'était une épée 5'. Je la mettais assez souvent : nos seigneurs et maîtres, vous le savez mieux que moi, lorsqu'on est sans emploi, sans état, on fait alors volontiers le gentilhomme.
Mais voilà que je fus bientôt au bout de mon rôle. Le prévôt de Paris fit faire un cri qui vint me troubler et qui vint troubler bien d'autres : De par le roi, nostre sire et monseigneur le prévôt 3 l'on défend à tous varletSj, lacquays , serviteurs, de doresnavant porter baston ou glaive sus peine de la hart : Oh! me dis-je, soit, je détacherai mon épée, je la vendrai, je la mangerai, je la boirai, je n'y penserai plus. Le cri continua, j'écoutai encore : L'on défend à tous varlets déjouer les fêtes et aultres jours parmy les rues, aux jeux de l'arc , de l'arba-
sa XV- SIÈCLE.
teste, de la soûle, de ta pautme : Passe, me dis-je^ on peut jouer autre part , et au pis aller, quand , ainsi que moi , on n'a pas grand argent, on peut ne pas jouer. Le eri continua, j'écoutai encore : L'on défend à tous varlets, serviteurs , lacquays et aultres mal conditionnés , que, incontinent après ce eri, ils se mettent au service soubz maistre ou adveu , ou qu'ils vuident la ville et faulx bourgs 3 sus peine de bannissement de ce royaulme 5a. Remarquez d'abord, je vous prie , avec quel mépris les ordonnances prévôtaîes nous parlent ; la langue française, si poire, ne leur prête qu'à regret les expressions dont à notre égard elles se servent; mais de tous nos maux, c'est le moindre. J'avais dans ce moment à penser à des choses bien autrement importantes ; car je n'étais pas le moins irrité contre monseigneur le prévôt, qui voulait que, pour trouver des places, les valets sortissent de la ville où il y en avait le plus. La petite marchande de doreîoterie, toujours bonne, toujours obligeante, me tira encore de peine; elle me trouva un gros bourgeois qui m'avoua 53, c'est-à-dire qui répondit de moi.
Le dimanche suivant que le temps était superbe, elle me dit en riant que puisque je n'étais plus un homme sans aveu, elle pouvait aller se promener avec moi aux belles prairies du village de Sainfc- Germais-des-Prés54. Nous y allâmes, et là elle voulut me raconter son histoire , que je ne lui demandais pas.
XV* SIÈCLE. tai
lluel âge me donneriez-vous? me dit-elle. Je lui répondis poliment, dix-neuf ans, vingt au plus : J'en ai, me dit-elle, vingt-trois, et pour vous, si vous devez me garder le secret, vingt-quatre. J'étais encore toute jeune , et à peine dans ma seizième année, que j'entrai au service d'une demoiselle de mon âge, qui eut le malheur de se laisser séduire. Le père furieux, surtout contre moi, me fit prendre par la justice, me fit condamner à être mitrée ; je pleurais, je me désespérais. Le peintre n'en vint pas moins me faire ma mitre , où était écrit au-dessous du saint nom de ma patronne , de l'honorable nom de mes parens, un nom si flétrissant5, que ma bouche ne s'ouvrira jamais pour le dire. Ce peintre était un jeune homme; il me proposa de me faire évader, mais à une condition que je rejetai d'abord avec indignation et avec colère , que j'acceptai ensuite, dans l'espoir de m'y soustraire, de m'enfuir; et c'est à quoi je parvins avec un bonheur que j'admire encore.
Je marchai courageusement toute la nuit, tout le jour suivant; enfin je me réfugiai dans un village. J'y fus servante d'une ferme , sans autres gages que l'espoir de cinquante sous que le roi donnait aux chambrières des fermes où il logeait56. On disait toutes les semaines, quel temps qu'il fît, que le roi devait venir chasser. J'attendis inutilement plusieurs mois, et le roi ne venant pas, je m'en allai. La chambrière qui me succéda fut obligée d'attendre
22 XVe SIÈCLE,
deux ans pour avoir les cinquante sous; encore aurait-elle, comme moi, servi gratuitement, si le cerf n'eût été poursuivi du côté de cette ferme. -
J'allai dans une autre , où je demeurai moins long-temps; car un jour, en portant une cruche pleine d'eau, je la répandis, par mégarde , sur un homme qui passait et qui aussitôt m'appela : Vilaine, laide. On me conseilla de le faire assigner devant le bailli ; je le fis , et il fut condamné à une amende de cinq sous7. Peu de temps après , pour faire cesser les propositions du fils de la maison qui me parlait comme si c'était lui qui eût peint ma mitre, je lui dis : Vilain, laid. Je fus à mon tour assignée ; j'offris de payer l'amende ; mais comme, dans ce pays, les hommes tiennent sans doute plus à la beauté que les femmes, mon argent fut refusé ; et d'après la coutume , le dimanche suivant , pendant qu'on faisait la procession autour de l'église, je fus obligée de porter sous le bras , devant tout le peuple, une pierre de cinquante livres pesant*8.
Le méchant pays, vous en conviendrez, je le quittai; j'allai dans un autre où l'on disait une messe tout exprès pour les valets et les servantes59; cela me parut honorable. J'allai ensuite dans un autre où les valets et les servantes avaient une église séparée de celle des maîtres60; cela me parut humiliant. J'allai dans un autre où les valets et les servantes dansaient ensemble toutes les nuits des grandes
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fêtes6'; cela me parut divertissant; mais c'est là que je fis la connaissance d'un jeune homme que je crus honnête, jusqu'à ce que sa conduite se fût tout à coup démentie- Les mauvaises mœurs ont ordinairement pour suite les mauvaises actions : toutes les vertus sont sœurs , tous les vices sont frères. Ce jeune homme m'avait fait placer chez sa maîtresse ; il lui déroba une bague et s'enfuit. Je fus accusée d'être sa complice : comme j'étais servante, il y allait de ma vie si la bague était estimée cinquante livres62. Le joaillier, peut-être par compassion pour ma jeunesse , ne l'estima que quarante-neuf livres; il n'y alla plus que du fouet63. Je n'étais pas coupable, je fus justifiée par le juge; je sortis de prison.
Je courus encore le pays. Une dame de la campagne, qui allait demeurer à la ville, me prit à son service. Quelque temps après notre arrivée, un matin que j'accompagnais ses filles, les jeunes gens nous entourent ; on laisse passer mes jeunes maîtresses , et parce que j étais la servante , que je portais le trousseau de clefs , le tablier blanc64 , on me donna les innocens. Je criais au secours , à l'indécence , à la violence. Tous les voisins étaient à rire sur le pas delà porte. L'un d'eux voulut bien me dire que ce jour-là , le jour des Innocens , les jeunes gens avaient de temps immémorial le droit de fouetter les jeunes filles qui se hasardaient à sortir dans les rues65. Il me dit encore que si je m'en
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allais vite, et ne faisais semblant de rien , on ne me reconnaîtrait pas , et que j'en serais quitte pour cela. Je m'en allai vite , je ne fis semblant de rien ; mais le lendemain, quand je passais quelque part, quand j'étais passée j'entendais : La voilà ! la voilà ! Sans attendre plus long-temps, le soir même, je demandai mon congé à ma maîtresse, et le jour suivant, j'étais, de grand matin, hors de la ville. Deux jours après, j'étais dans une autre ville où je convins à un homme d'un âge mûr, qui de son côté me convint aussi , à cause de son air honnête; mais un soir, pour une assez légère faute, il me frappa du pied et de la main ; je voulus aussitôt m'en aller : Bon , me dit mon maître , il ne faut pas que cela vous étonne : ces corrections sont autorisées parles chartes de la ville 66. Je voulus m'en aller encore plus vite. Mon maître était colère, mais foncièrement bon ou du moins juste : il me fit promettre de ne pas le quitter; et de son côté il s'engagea à me donner vingt sous toutes les fois qu'il me corrigerait constitutionnellement; à ces conditions je demeurai. Il me battit dix fois; quand j'eus si péniblement gagné dix livres, je ne voulus pas en gagner davantage.
Je vins à Paris, où cet argent m'a profité; avec ces dix livres , j'en ai eu vingt ; avec ces vingt, j'en ai eu quarante , j'en ai eu quatre-vingts. Je suis en bonne passe ; ici le commerce de doreloterie n'est pas absolument mauvais. Mais, continua-t-elle , je
ne vous ai pas dit que j étais de la Fère en Tardunois, pays de chèvres autant qu'un autre. Mon père est saigneur de chevreaux, ma mère blanchisseuse de linge; l'un et l'autre sont aussi braves gens qu'on peut l'être; allez demander dans tout le Tardunois , à ceux qui ont eu à faire saigner des chevreaux, à faire blanchir du linge.
Cette petite marchande de doreloterie était si franche, si naïve, qu'elle forçait tout le monde à l'aimer ; aussi ne pouvait-elle manquer de me trouver bientôt une condition dont j'étais plus pressé que je le disais; car l'argent qu'on gagne lentement dans les prisons se dépense fort vite quand on est dehors.
Ordinairement je passais quelques momens de la matinée dans sa boutique. Un jour je vis venir du côté de la porte Saint-Honoré 6? une belle Cordelière, qui courait, qui avait l'air d'avoir plus d'une affaire, qui entra , qui dit à la petite marchande : Où est le jeune valet pour lequel vous demandez une place? II est là, répondit la jeune marchande en me montrant. — Comment le nommez-vous ? — Jacquin. — Jacquin, me dit la Cordelière, venez vite! suivez-moi I Nous sortons; elle me précédait dans les rues , et , sans qu'elle parût marcher avec moi , elle ne cessait de m'entretenir : Je suis de votre état, me dit-elle, comme vous pouvez le voir à mon tablier de toile ; je suis servante ou sœur converse 68 aux chanoinesses cordelières du faubourg
Saint-Marceau 69. J'ai à faire à cinquante maîtresses dont une seule suffirait pour exercer la patience. Mon frère aîné, ajouta-t-elle, était frère convers Bénédictin. Je croyais qu'il avait fini son noviciat, qu'il était profès, et voilà qu'un jour je le revois habillé en laquais. 11 me dit que de tous les états, le pire était celui de valet, mais que le pire de tous les états de valet était celui de valet de moine ; ma sœur, j'ai pris patience tant que j'ai pu; à la fin je me suis lassé. Un après-dîné, au jardin, le prieur me gronda de ne pas avoir d'assez gros choux ; j'allai ôter mes longues chausses de drap noir, je remis mes chausses , rayées d'un côté , brodées de l'autre 7°. Le lendemain le sacristain se fâcha de ce que je n'avais pas sonné assez tôt la cloche de la grand'-messe ; j'ôlai ma tunique noire, je remis la courte mandille 7\ Quelques jours après, le célerier se plaignit en même temps , et de ce que j'avais mal fait la cuisine, et de ce que j'avais mal chanté l'épître, je jetai la robe de frère convers, je repris la souquenille bariolée72, et en quelques sauts je regagnai la maison. Mon frère cadet , continua la Cordelière , est au Temple , frère servant des chevaliers hospitaliers de Rhodes, gens moitié moines moitié militaires , qui, suivant lui, ont les défauts de l'un et de l'autre état. 11 prétend , ce qui est difficile à croire , que sa patience est encore plus exercée que la mienne ; Dieu le veuille pour son bonheur de l'autre monde !
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Vous, Jacquin , me dit-elle ensuite, vous serez peut-être aujourd'hui valet du pénitencier ?3; c'est une place qu'auraient enviée bien des saints. Après quelques autres propos, nous arrivons au cloître Notre-Dame. La Cordelière frappa à une grande porte; on ouvre, nous entrons : Messire, dit-elle au pénitencier, en me présentant à lui, voilà ce jeune valet dont je vous ai parlé. Il est ou il deviendra tel qu'il vous le faut; une personne de confiance m'en répond. En disant ces mots, elle salua de plusieurs gracieuses révérences, recula, me fit avancer, et sortit : Ami Jacquin, me dit le pénitencier à qui je m'étais nommé, racontez-moi véridiquement votre histoire. Il me parut que messire le pénitencier était trop occupé pour l'entendre toute ; je lui en racontai la belle partie : il fut satisfait , et me dit avec douceur : Je suis sur que je serai content de vous; et dans ce cas vous le serez de moi. Véritablement c'était un excellent maître, sa maison une excellente maison ; seulement il me fallait, de temps en temps , donner le fouet aux pénitens 74 , ce qui ne me convenait guère. A la quinzaine de Pâques, le nombre de pénitens auxquels mon maître me commandait de donner le fouet devint si considérable, que j'en étais excédé ; d'ailleurs , tandis que le pénitencier me criait : Fort! plus fort! les pénitens me disaient : Doucement , Jacquin , doucement. Malheureux valets que nous sommes ! Oh ! qu'il est difficile , dans notre état , de contenter tout le
monde ! C'est aussi ce que me disait un autre malheureux valet de collège , qui était chargé de donner le fouet aux écoliers ^ : s'il exécutait les ordres du régent dans toute la rigueur, les écoliers, au sortir de la classe, le maltraitaient ; si au contraire, se laissant toucher par les cris et les larmes , il ne les exécutait pas , il en était puni par des reproches, et s'exposait même à se faire chasser. 11 me faisait ses plaintes, je lui faisais les miennes ; nous nous exhortions mutuellement à la résignation.
Je quittai ma place avant la fin de la quinzaine , je vais vous dire comment. Le samedi, à l'office, je promis à mon patron saint Jacques de mieux faire mon devoir à l'égard des pénitens de mon maître. Dès le jour même je commençai par un gros gendarme, qui avait l'épée au côté. Lorsque j'eus fini, il se tourna vers moi, et me dit : Ah! ribaud, je te jure, foi d'homme de guerre, de venir te couper les oreilles aussitôt que ton maître m'aura donné l'absolution. J'avais si bien fait mon devoir, que je craignis qu'il vînt plus tôt; je me décidai à déloger sur-le-champ.
Bon gré mal gré, les pénitens m'avaient glissé quelque argent dans les plis de la manche , et cette fois, au lieu d'aller chez la petite marchande de doreloterie , j'allai dans mon voisinage, rue de l'Hirondelle, à un petit cabaret où pend l'enseigne du Pot qui bout. Je trouvai là un assez bon nombre d'autres pauvres valets , cherchant maître comme
moi. Dès qu'ils virent qui j'étais, les complîmens furent bientôt faits, et la connaissance ne fut pas plus longue à faire; les malheureux s'aiment d'ailleurs naturellement et se plaisent à se raconter leurs infortunes. IN os seigneurs et maîtres, j'aurais voulu que vous eussiez été présens. Il y avait des valets, des laquais76, des valets-de-chambre77, des valetsde-pied73, des domestiques, des serviteurs de toutes les sortes, de tous les pays. Il y avait entre autres un Breton, vieillard que, par respect pour son âge , nous avions fait placer au haut bout de la table : Mes enfans, nous dit-il, j'ai soixantequinze ans; il y a long-temps qu'il neige sur mes cheveux; eh bien! je fus renvoyé, il y a quelques jours, par mon maître , dont j'avais servi le père, l'aïeul et le bisaïeul. Je lui dis : Messire, j'étais avant vous dans la maison ; je vous y ai vu naître : j'y ai servi trois générations ; j'espérais que Dieu me ferait la grâce d'y servir la quatrième; je me sens encore vert. Pour toute réponse mon jeune maître me montra la porte. Mes gages m'étaient dus depuis plus de vingt ans; la nouvelle coutume ne m'a permis de les demander que depuis un79.
Pour moi, dit un jeune Auvergnat grand, droit, délibéré comme tous les gens de son pays, j'entrai, il y a quelques mois , au service du voyer de Paris, qui fit de moi un valet de péage. Les droits de cet officier sont assez considérables. D'après les ordonnances , il a de chaque chaussetier une paire
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de chausses, ne des meilleures, ne des pires ; il a de chaque mercier deux aiguilles par semaine; il a des boites d'herbes, des chapeaux de roses, que les marchands de fleurs sont obligés de lui porter à certains jours. Tous ces droits étaient faciles à percevoir. Il n'en était pas ainsi lorsque des paysans venaient vendre sur le petit pont, un cygne, un cerf, et, que d'après les droits de la voirie, je voulais le cygne, le cerf pour le voyer : Que reste-t-il donc pour les pauvres paysans? me demandaient-ils tout irrités! les bonnes raisons ne me manquaient pas: Vendez, leur répondais je, au lieu d'un cygne, une oie, il ne me faudra que deux deniers? vendez, au lieu d'un cerf, un cheval, il ne me faudra que douze deniers, et seulement quatre si c'est un âne 8o : Il y a encore mieux, ajoutais-je; suivez-moi ; venez offrir à monseigneur le voyer ce que vous êtes tenus de lui abandonner, peut-être il se contentera de votre politesse; et, dans tous les cas, soyez sûrs qu'il vous fera boire. En parlant ainsi, je prenais mon cygne par le cou , mon cerf par les cornes ; mais ces rustres tiraient tant qu'ils pouvaient leur marchandise par le côté opposé , m'injuriaient , me menaçaient. A la fin j'ai vu qu'il m'en coûterait quelque jour la vie pour que le voyer eût tous ses cygnes , tous ses cerfs; j'ai abandonné ma place, et je suis venu ici en attendre une meilleure ou une moins mauvaise.
Prenez garde d'être aussi malheureux que moi,
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lui dit un valet périgourdin de bonne mine, qui était assis à côté de lui; je cherche toujours mieux, je trouve toujours pire. J'étais encore un tout petit, ou un tout jeune garçon, lorsqu'un riche bourgeois me prit chez lui pour amuser ses enfans; j'amusai si bien sa fille que, lorsqu elle fut devenue grande, elle voulut absolument m'épouser. Un matin que j'étais à l'en dissuader, sans pouvoir y réussir, le père entre subitement; sa fille se glisse derrière lui, et disparaît comme un éclair. Il se jette sur moi; il me saisit au collet, me maltraite cruellement, me pousse dans une profonde et vieille armoire où il m'enferme sous clef. Bientôt il revient , plus furieux qu'auparavant : Méchant traître ! me crie-t-il, en frappant du plat de la main sur la porte de l'armoire, apprends que, suivant les légistes et suivant les avocats du bailliage, les maîtres peuvent, de leur propre autorité, tenir en prison leurs valets *% Il revient encore : Joisel, me crie-t-il, c'en est fait de toi; écoute l'article cent six de la coutume : Valet qui suborne la fille de son maître doit être pendu sans merci32. Prépare- toi à mourir, je vais te livrer à la justice. Mon maître était un homme violent et sans pitié; la peur s'empare de moi. Au milieu de la nuit j'enfonce d'un fort coup de pied l'armoire, je saute par la fenêtre , je fuis , je cours 9 j'arrive à Paris, où la plus haute ambition d'un homme de notre état qui est bien né , doit être , ce me semble, d'avoir ses entrées dans ce fameux
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enclos du Palais, rempli des valets el des pages a3 les plus spirituels de la France. Je parvins à me mettre au service d'un avocat ; j étais habillé d'un vilain et grossier drap de retondailles , ou drap de valet/"4; je comptais qu'il me donnerait un habit élégant, pour m'amener à sa suite, lorsqu'il irait plaider; il me fit recouper une vieille robe d'audience, qui , dès que je parus dans la cour du Palais, m'attira les huées de mes camarades ; je pris patience jusqu'à ce que mon habit ne valût plus rien; j'en demandai alors un neuf. L'avocat me répondit qu'il fallait attendre que la robe qu'il portait fût usée. Aussitôt je le priai de me faire mon compte, et me voilà.
Ami, dit au valet qui venait de parler un autre valet grisonnant placé vis-à-vis de lui, j'ai été presque toute ma vie ce que vous désirez d'être, et je n'en ai pas été plus heureux. Jeune garçon , je fus page d'un juge85, ensuite page d'un conseiller au parlement"6, avec lequel j'ai vieilli, sans qu'il ait voulu changer de page, sans que j'aie voulu, jusqu'à ce matin , changer de maître. J'ai passé trente ans à garder tous les jours, pendant l'audience, la mule du conseiller87 et celle de son clerc , dans la cour du palais. Je conviens qu'on n'y manque pas d'esprit, surtout de malice; je conviens encore que les pages et les valets des conseillers nous y primons les pages et les valets des plaideurs; mais quand le roi vient, nous y sommes toujours primés par les
pages et les valets de la cour. Ceux-là en tout et partout sont les premiers ; ils sont les mieux nourris, les mieux habillés, les mieux payés, les plus riches. Si dans notre état il peut y avoir des serviteurs heureux, c'est à la cour.
A côté de notre table en était une autre où mangeait une manière de gentilhomme , qui avait le collet de l'habit brodé en lettres d'or83. Notre surprise fut grande , lorsqu'aux dernières paroles du vieux page du conseiller , il se leva et vint se placer au milieu de nous, en disant : Mes amis, je suis valet tout comme vous , avec cette différence que je suis plus malheureux ; car je suis valet à la cour, où tous les gens qui servent sont plus ou moins malheureux.
J'ai vu les pages recevoir , le matin , de la municipalité , comme tribut, des poignées d'écus pour qu'ils ne fissent pas de mal aux valets des bourgeois ni à personne de la ville89, et le soir je les ai vus fouettés sans miséricorde , pour avoir mené trop vite la mule de la reine 9°.
J'ai vu les gens de service chez le roi se présenter à la municipalité , qui leur donnait une plus ou moins grande somme d'argent, parce que, aux termes de l'ordonnance municipale, délivrée pour leur paiement , ils pouvaient faire plaisir à la ville91 ; et , le lendemain, je les ai vus honteusement chassés et ne savoir où aller gîter.
Et moi-même qui vous parle ? qui étais, il n'y a
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pas îong-temps , fourrier d'un grand prince , fer même jour où la municipalité m'offrit un présent, afin que, me dit en propres termes le maire , j'eusse la ville pour recommandée93, je rentrai à peine à la fourrière93 , que le maître-d'hôtel, qui venait de battre quatre galopins , quatre souffleurs , trois hâteurs, trois valets de pied, deux gardes-huche91, ce qui n'était pas grand chose , un sommelier9^ , ce qui devenait plus notable, un chef d'office, ce qui le devenait encore plus, courut sur moi, le bâton haut ; je le prévins , et , avec ma grosse canne d'épine , je parai de manière à mettre en éclats son bâton d'ivoire. Je sais bien qu'il se vante de me l'avoir rompu sur le dos ; n'importe , ceux qui le connaissent , et surtout ceux qui me connaissent , savent à quoi s'en tenir sur ce que je dis , même sur ce que je ne dis pas. Du reste le maître-d'hôtel me fit à l'instant même tout le mal qu'il pouvait me faire, il me raya de sur le contrôle56. Je sortis, et j'entrai ici.
On croyait qu il avait fini, lorsqu'il reprit ainsi : Mes amis , j'avertis ceux de vous qui envient la domesticité de la cour, que , dans les diverses parties, tous les gens y dépendent des grands-officiers, du maître-d'hôtel, du pannetier, de l'échanson, de l'écuyer , du veneur, quitouscommmandentle bâton à la main , comme signe de leur pouvoir , aussi bien que de leur dignité97; et tandis qu'au service des bourgeois , une mauvaise réponse vous fait aller du
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pot d'un maître, manger la soupe au pot d'un autre maître , si vous êtes au service de la cour , une mauvaise réponse à un de ces grands-officiers, qui ont une juridiction souveraine98, peut vous faire passer un mauvais quart d'heure.
Tous les valets qui ce jour-ià se trouvaient à table 3 me demandèrent ensuite mon histoire ; je la leur fis , sans autre instance , et elle me valut l'amitié d'un valet champenois , qui m'amena au service d'un riche maître des environs de Langres. Malheureusement ce maître était prodigue ; au lieu de faire feu qui dure, il fit feu qui ne dure pas, grand feu, trop grand feu. 11 consomma tout, et un beau matin , s'en étant allé faire feu , je ne sais où , on ne le vit plus. Chacun alors se paya par ses mains ; je pris pour ma part en présence de témoins, un étui d'oubliés en argent59, dont la valeur m'était due , ni plus ni moins. Le lendemain, à la vue et au su de tout le monde, je partis pour Troyes. Aussitôt un des principaux créanciers s'étant mis à ma poursuite , vint me faire arrêter ici. Je fus conduit dans la prison , qui est vraiment effrayante; car , en y entrant, j'entendis lever et baisser la herse10; mais, le jour même, parut monseigneur le maire; il m'interrogea ; il reconnut mon innocence , il m'acquitta ; il fit plus , il eut la bonté de m'ouvrir sa maison , de m'y admettre au nombre de ses domestiques : je suis , en cette qualité , sous la sauve-garde du roi01. Depuis ce moment, mon sort s'est allégé de toutes
ses peines; j'ai cessé detre des plus malheureux* Ah î nos seigneurs et maîtres , voulez-vous que tous mes pareils, que tous les gens de mon étal puissent en dire autant ? soyez comme le maître que j'ai , ne soyez pas comme les maîtres que j'ai eus l