LE SPECTRE DE SAIINT-DENIS
Station lxxix.
Depuis quelque temps Paris fourmille d'opuscules ou de livrets, soit imprimés, soit manuscrits. En voici un nouveau ; il ma été donné par l'auteur; il paraît sous le titre du Spectre de Saint-Denis :
« Je suis notaire au Châtelet, et par conséquent conseiller du roi1, comme tout le monde sait.
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« Un jour de cet hiver il fut résolu dans une assemblée de faire à Saint-Denis notre repas de corps ; bien ! Au sortir de table j'allai aux vêpres de l'abbaye; très bien ! nous avions bu , ainsi qu'il était juste, trois fois à la santé de chacun des rois de qui nous tenons quelque privilège, et les fumées de tant de vin s'étant portées à la tête , je m'endormis : cependant les vêpres continuèrent , finirent ; le peuple sortit, les portes se fermèrent. Je dormais toujours. Enfin à minuit l'horloge m'éveille en sursaut ; je croyais être dans mon lit ; j'étends les bras, et voilà qu'au lieu de prendre l'épaule de ma femme ou sa coiffe, je prends dune main la corne d'un pilier très froid et de l'autre le marbre d'un bénitier encore plus froid. J'ouvre les yeux , je me trouve sous de hautes voûtes éclairées par plusieurs lampes. Où suis-je ?me demandai-je tout troublé. Je repasse alors dans ma mémoire ce que j'avais fait durant cette journée , et je reconnais que je me suis endormi à l'église de Saint-Denis ; imaginez ma frayeur. Toutefois, comme depuis quelque temps je travaille à un livre qui puisse bien se vendre , à un grand traité de spectres et de revenans , je ne fus pas fâché de pouvoir dire à mes lecteurs que par amour pour la science j'avais passé une longue nuit, seul, dans l'église abbatiale de Saint-Denis. Je m'enhardissais donc le mieux que je pouvais , quand les orgues de l'église font tout à coup entendre de longs gémissemens : Ce sont ,
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me dis-je , les soufflets qui se dégonflent dans les tuyaux* Un moment après , les mausolées semblent s'entr'ouvrir avec le bruit d'une grande rivière lorsqu'elle rompt ses glaces : Oh! me dis-je encore, un mur s'écroule dans le voisinage , et le fracas de sa chute fait retentir les échos de l'église ; il n'y a rien que de naturel ; n'ayons ancune peur-Cependant , malgré moi, j'en avais une très grande ; elle augmentait de moment en moment, et les cheveux me dressaient à la tête. Tout à coup un spectre blanc se lève au pied du jubé : le bas de sa robe balayait les pavés, et les plumes de son chapeau ondoyaient à la hauteur des lampes. Quelle que fut ma frayeur, je n'en fis pas moins deux observations : la première, qu'il n'est pas vrai, ainsi qu'on le dit , que les spectres soient diaphanes , car l'ombre de celui que je voyais allait se porter contre le mur; ce qui me fit croire, dans le premier moment, qu'il y avait deux spectres, l'un blanc et l'autre noir; la seconde, c'est qu'on a avancé encore une erreur quand on a dit que les spectres étaient d'une substance vaporeuse ; mon nez , on va voir , sait très bien le contraire.
« Car le spectre , après avoir fait plusieurs fois le tour de l'église, ayant penché la tête, m'aperçut enfin; il vient s'asseoir devant moi, sur une charpente de catafalque par hasard dressée la veille à cette place. Ma frayeur redouble; je ferme les yeux; mais le spectre me force à les ouvrir en me pinçant
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le nez si rudement que je ne me souviens pas qu'aucun de mes camarades de collège m'ait jamais fait autant de mal ; j'allais me fâcher , je reconnais le roi François Ier. — Qui es-tu ? me dit-il. — Je suis notaire au Châtelet et conseiller du roi, comme tout le monde sait. — Diable î tu n'es pas un bélître ! Les notaires au châtelet, conseillers du roi comme tout le monde sait ne sont pas des bélitres; ce sont gens instruits , et même souvent gens de bonne compagnie. Dis-moi, mon ami, n'est-ce pas qu'on parle assez souvent de moi dans le monde ? mais garde-toi bien de croire tout ce qu'on dit ; et apprends que si je n'étais mort que de la maladie dont on me fait mourir2 je serais encore en vie; apprends-le surtout aux historiens actuels qui ont, je crois, plus de crédulité que de malice, quoiqu'ils ne manquent cependant pas de malice. Mon fils Henri II se plaignait aussi de notre histoire; mon petit-fils Henri III qui s'en plaignait davantage, et ce n'était pas sans raison, disait qu'elle était aujourd'hui une muse sans pudeur"; mon beau-père Louis XII lui reprochait de n'avoir jamais été l'histoire du peuple. Toutefois il en a été fort bien traité , et moi et les miens fort mal. N'importe , je ne crois pas , quoi qu'en aient écrit les historiens huguenots4 , qu'il vaille tant; je ne crois pas non plus que nous vaillions si peu ; puisque jet'ai ici sous la main, je veux faire année par année ce qu'on appelle en termes de pratique l'inventaire
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ou l'appréciation de nos divers règnes ; je prendrai un compte rond de cent ans : je commencerai et finirai avec le siècle. Ami ! aide-moi. Un apothicaire suivant le proverbe n'est jamais sans sucre; il y a toujours aussi du papier et de l'encre dans la poche d'un notaire : écris donc ce que je vais te dicter et sois sûr qu'à la lueur de la lampe du sanctuaire tu n'écriras que la vérité.
« Il continua ainsi :
« U année i5oi.
« Louis régnait depuis trois ans : les comraencemens de tous les règnes sont heureux. Louis avait conquis le Milanais. A sa place je m'y serais d'abord affermi ; mais non , il veut conquérir encore le royaume de Naples. A sa place, j'aurais écarté le roi d'Espagne; mais non, il l'appelle et lui donne d'avance la moitié de ce royaume dont celte année les armées des Français et des Espagnols font la conquête.
« U année i5oâ«
« Il arriva ce qui devait arriver; les Espagnols , alliés infidèles, chassent les Français.
« L'année 1 5o6.
« Gênes ne sait ni rester libre ni se passer de
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liberté; elle se soumet à la France; elle se révolte. L'artillerie française s'approche, et bientôt le peuple, à genoux sur ses remparts renversés, demande pardon à Louis.
« L'année 1 5oPu
« Tu n'es pas homme d'état , homme de guerre, je le sais, mais enfin tu as, je pense, du bon sens. Lorsque l'Europe se ligua contre Venise , si tu eusses été roi de France, tu aurais protégé le faible contre le fort, ou du moins tu serais demeuré chez toi. Le roi, mon beau-père, n'en agit pas ainsi. Je n'ai guère pu comprendre pourquoi il s'était mis à la tête de la Ligue de Cambrai. Il ne s'est jamais expliqué bien nettement à cet égard. Pourtant je me doute, et par expérience je me crois sûr qu'ayant laissé entrevoir ses intentions, le conseil qu'il avait assemblé lui prouva, par de bonnes raisons , qu'il devait faire cette sottise.
<l L'année i5o().
« Commandée par Louis XII , l'armée française forme lavant-garde de celle de la confédération. Elle gagne la bataille d'Agnadel.
« Je remarquai en ce moment dans les yeux du spectre ce qu'on remarque dans les yeux d'une belle femme obligée de parler de la beauté d'une
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autre belle femme, ou bien, ou mieux ce qu'on remarque dans les yeux d'un maréchal obligé de parler des victoires d'un autre maréchal. Nos passions devraient-elles entrer dans le tombeau ? « Le spectre continua :
« L'année i5io.
« Venise heureuse avait excité la jalousie de tous les princes ; malheureuse elle excite leur pitié. Ils s'unissent contre Louis XII ; et à leur tête se montre le pape , l'épée à la main.
« L'année 1 5 1 1 .
« Louis, au lieu d'assembler des troupes, assemble un concile à Pise5. Dans le temps je trouvai le tour bon ; j'en ris beaucoup , et tout mort que je suis j'en ris encore.
« Vannée i5i3.
* Bataille de Ravenne. Les confédérés y sont battus. ^
» Ils s allient avec les Suisses dont l'armée , roulant du, haut des Alpes comme une grosse avalanche, va se briser contre les murailles de Dijon.
» A Novare } les Français demeurent de même victorieux.
* Mais â Guinegate la fortune les trahit. Les peu* pics les plus braves , les hommes les plus braves , ont eu ainsi que les Français leur journée des Éperons.
« L'année i5i4«
» Louis , entouré d'ennemis , a recours aux armes des belles Françaises ; alors rien ne lui résiste, il donne sa jeune nièce à un prince > et promet sa jeune fille à un autre.
« Vannée i5i5.
» Lui-même , pour arrêter l'armée des Anglais , épouse la sœur de leur monarque, et peu de temps après meurt presque dans le lit nuptial6.
» Première année de mon règne.
» Je suis homme; j'ai fait des fautes, mais je n'ai pas fait toutes celles que mon beau-père et les historiens m'imputent.
» U année i5i6.
» Vois-tu , du temps de Charles VIII, du temps de Louis XII et du mien , les armes des Français tournaient vers l'Italie7 comme les aiguilles aimantées vers le pôle. Je voulus à mon tour aller conquérir le duché de Milan qui appartenait à mon épouse Claude, du chef de Valentine , une de ses aïeules.
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Je rencontrai dans les plaines de Marîgnan l'armée des Suisses venus pour me disputer le passage. À vingt-trois ans on a le sang chaud : Toujours, me dis-je , ces paysans voudront se mêler de nos affaires; j'en couchai vingt mille sur la place. Ce que c'est qu'une leçon donnée à propos; depuis ils sont nos meilleurs amis \
» En ce moment je le remarquai ; je le remarquai bien : François Ier avait grossi sa voix, enflé sa poitrine. Je vous assure que la vanité des spectres est à voir.
» François I" poursuivit ainsi :
» L'année 1 5 1 7.
» Concordat avec Léon X9. Français ! vous qui voulez que le clergé ne soit pas trop puissant , pour quoi ne voulez-vous pas le concordat ?
» L'année i5ic).
» Mon beau-père m'a reproché plusieurs fois d'avoir essayé de me faire élire empereur à la mort de Maximilien Ier. Il a raison ; la France , placée au milieu des états européens , n'est que trop exposée à verser son sang.
L'année i5ao.
» J'eus une entrevue avec le roi d'Angleterre au
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camp de drap d'or. Mon beau-père ma reproché encore cette grande dépense ; mais ne fallait-il pas qu'en ce jour la France mît son habit de crédit.
» U année i5ai.
» Guerre civile d'Espagne , pendant laquelle ce pays reste ouvert. Suivant mon beau-père je n'y fis pas entrer une assez grande armée10. Peut-être bien.
» L'année i525.
» Oui ! je le sais , je ne le sais que trop : si au jeu des échecs on ne prend pas les rois , on les prend au jeu de la guerre. Je fus pris à Pavie où je disputai si long-temps et si malheureusement la partie.
» U année i52 6.
» Bientôt voilà l'armée de Charles-Quint , commandée par le connétable de Bourbon qui vient ravager la Provence. Du fond de ma prison je fais dire à Toulon et à Marseille de fermer leurs portes, de border de soldats leurs murailles, de ne pas avoir peur. Toulon et Marseille ferment leurs portes , bordent de soldats leurs murailles, n'ont pas peur. Les armées étrangères errent dans les campagnes , couvertes de fruits non encore mûrs. Une partie périt par les maladies; une autre est exterminée par les paysans ".
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» L'année X&2J.
» Enfin le connétable de Bourbon trouve la mort au pied des murailles de Rome , où il assiégeait le pape. Le rôle de Coriolan n'a jamais été ni long , ni beau , ni heureux.
» L'année i528.
» C'est avec raison qu'on a nommé l'Italie le cimetière des Français. Mes généraux y font encore ensevelir deux armées.
» U année 1629.
» Par qui fut allumée la guerre de Troie ? par les femmes. Qui a mis si souvent la discorde dans le monde ? les femmes. Cette année elles y mirent la paix. La régente de France et la gouvernante des Pays-Bas conclurent le traité de Cambrai , appelé la paix des dames. Je sortis de prison.
» Vannée i53i.
» A mon retour je ne fus pas accueilli avec un grand enthousiasme. Oh I me cîis-jc alors, fondons magnifiquement le collège royal. Je le fondai , je gagnai les savans, et depuis on m'appelle, tu m'appelles et tes enfans m'appelleront le père des lettres. G. 27
4i8 XVIe SIÈCLE.
» L'année i5Zy.
» Charles-Quint étant demeuré par le dernier traité comte de Flandre et vassal de ma couronne , je le fais citer devant mon parlement. Mais il se tient toujours assis sur son trône.
» Lï année i53().
» Et il n'en descend que lorsque l'insurrection de Gand le force à traverser au plus vite le royaume de France pour aller l'apaiser. On me conseillait de le retenir prisonnier. Je ne voulus prendre ma revanche de Pavie que sur le champ de bataille.
L'année i54â.
» Mes ambassadeurs sont assassinés. Aussitôt je tire l'épée.
» L'année i543.
» Mon allié le roi d'Angleterre m'abandonne et se joint à mes autres ennemis. La France est assiégée, mais elle fait en Italie une sortie par la bataille de Cérisoles.
» L'année i546.
» J'étais enfin parvenu à donner une paix honorable à la France; j'avais réformé la justice;
XVIe SIÈCLE. 419
j'avais recruté les armées ; j'avais rempli les caisse? de mon trésor; j'avais renoncé aux passions; j'avais résolu de ne plus faire de fautes , de ne régner que pour le bonheur de mes peuples ; une belle et nombreuse famille de fils et de petits- fils croissait autour de moi; j'habitais le beau château de Rambouillet; je comptais y couler encore de longues et douces années ; je comptais sans la mort. La mort se présente : Allons , me dit-elle, comme dans la danse macabre12: Monarque! il faut partir; et, au milieu des triples rangs de mes gardes , elle m'emmène.
» Quelle croirais-tu que fut la première personne que je rencontrai à l'autre monde ? ma femme peut-être? ce fut mon beau-père ; il était à m attendre. Dès que je l'aperçus je fis ainsi que les parlemens qui à l'entrée du roi dans leurs villes descendent précipitamment de cheval et se mettent à genoux à l'endroit où ils le trouvent13. Je ne descendis cependant ni précipitamment ni autrement de cheval, car on ne va pas à cheval à l'autre monde; mais je me mis à genoux : mon beau-père me releva, et au lieu de m 'embrasser il me reprocha d'abord de m'être trop laissé gouverner par les femmes , ensuite de n'avoir pas assez écouté mes bons conseillers , ensuite d'avoir trop donné aux beaux esprits , ensuite d'avoir fait brûler les luthériens en France , et de m être allié avec eux hors de la France4; il ne finissait pas. Je lui lus l'histoire de
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mon règne, écrite en français, en latin, en grec, par les savans les plus célèbres. La voix du peuple, me disait-il , la voix du peuple ! je n'écoute que la voix du peuple ! Tu sais que je ne suis guère endurant et tu te doutes comme je devais souffrir; j'aurais cent fois mieux aimé avoir encore en tête Charles- Quint. Tu penseras peut-être aussi qu'entre morts, on est sans façon , j'en conviens; mais c'était mon roi , mon seigneur , mon beau-père : Sire , lui répondisse , patience ! soyez sûr qu'après moi on ne fera pas mieux.
» Effectivement,
d U année 1 547-
» On vit régner ce jeune Henri II , sur qui régnèrent les maîtresses ambitieuses et les hommes précédemment disgraciés.
» U année 1 555.
» Charles-Quint , mon ancien rival , en conçut de grandes espérances. Il vient avec une formidable armée heurter les frontières de la France. Il assiège Metz; il ne peut le prendre, et de dépit, après avoir donné sa couronne impériale à son frère, sa couronne royale à son fils , il entre dans un cloître ,5.
XVIe SIÈCLE. 4*1
» Vannée i557.
» Souvent , le plus souvent la fortune est pour les jeunes gens. L'armée du jeune Philippe II livre , à Saint-Quentin , bataille à la nôtre et la défait. C'était le jour de Saint-Laurent. Nous vîmes aux premières heures arriver à l'autre monde un grand nombre d'Espagnols. Nos Français commençaient à se réjouir; ils croyaient que là-haut nos affaires allaient bien. Ne vous réjouissez pas si vite, leur dis-je ; notre nation est impétueuse et d'abord elle a toujours la victoire, attendons. Je n'eus que trop raison. Quelques heures après , il nous arriva plusieurs milliers des nôtres. Tous se plaignaient : l'infanterie se plaignait de la cavalerie ; la cavalerie de l'infanterie ; l'infanterie et la cavalerie de l'artillerie; l'artillerie de l'infanterie et de la cavalerie. Jamais je ne pus leur faire entendre raison : les soldats battus ne veulent jamais avoir tort.
» L'année i558»
« Mais écoute; tu as vu de ces beaux arbres pleins de sève et de vie : d'un côté une branche leur est coupée , de l'autre une plus vigoureuse repousse. Telle a été dans tous les temps notre France ; les rangs de l'armée au lieu de s'éclaircir s'épaississent. On rappelle d'Italie le duc de Guise ; on reprend
423 xvr siècle.
l'offensive; on assiège, on emporte Calais; et les Anglais rentrent clans leur île , en laissant pour toujours tomber au fond de la mer la clef de la France qu'ils tenaient depuis plus de deux siècles.
» Ni Melchior dans son Statu mortuorum ,6 , ni Boyestueau dans ses Histoires prodigieuses l? , ni Goulard dans ses Histoires admirables^ 8, ni personne que je sache n'ont jamais parlé du rire des spectres ; ce rire est semblable au bruit du parchemin qu'on froisse entre les mains.
» Le spectre se mit tout à coup à rire; il pour-r suivit en cec termes :
» U année i55<).
» Mon ami , tu sauras que , révérence parlant , les rois font quelquefois comme les chats; ils se gourment, et le moment d'après ils se font l'amour. Henri II donna une de ses filles au duc de Savoie qui avait gagné la bataille de Saint-Quentin, et une autre à Philippe II , au profit duquel la bataille avait été gagnée.
» La coutume est de danser aux noces et même d'y jouter. Henri II veut montrer son adresse aux îices des Tournelles. Il reçut dans l'œil un tronçon de lance : presque aussitôt il meurt. Dans cette occasion je fus fort content de mon fils; pas une plainte , pas un mot contre Montgomery. A la vé-
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rite , si sa main était coupable , son cœur était innocent19.
» Vannée i56o.
» François II, mon petit-fils et mon filleul20, monte sur le trône. Sous un roi de seize ans les factions sont toutes-puissantes, les troubles agitent l'Etat. Conjuration d'Amboise. La punition en fut atroce. Si tu étais à la cour , tu as dû voir les corps des conjurés , coupés en quartiers, attachés aux fenêtres du château *\ , et les belles dames ne pas laisser de s'y montrer. Le petit roi s'éteignit , sans éclat et sans bruit, au milieu des torches de la guerre civile. Il avait été marié jeune et sans doute trop jeune, a Marie Stuart. 11 prenait le titre de roi de France, d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande23. La politique aurait voulu que ses successeurs l'eussent pris aussi jusqu'à ce que les rois d'Angleterre eussent quitté celui de rois de France a3. États d'Orléans 24.
» Vannée i56i.
» A un jeune roi de seize ans succède ui\roi plus jeune, Charles IX n'était âgé que dix ans. .
« On m'impute encore aujourd'hui le mariage de Catherine de Médicis avec mon fils Henri II ; on m'accuse d'avoir donné à la France cette méchante Italienne. En vérité, les Français, et surtout les Parisiens , sont singuliers ; ils s'imaginent
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qu'un roi peut examiner, connaître sa bru future comme s'il était un simple particulier. Que pouvais-je faire , lorsqu'il fut question de ce mariage? ne négliger aucune précaution , je n'en négligeai aucune ; prendre toutes les informations , je les pris; et vous, bourgeois, vous-mêmes, en pareille occasion ne vous trompez-vous jamais? Du reste tu sauras que cette Catherine de Médicis, qui depuis a fomenté tant de troubles , a excité tant de passions, a mis le feu aux quatre coins de royaume, était alors une jeune fille , belle, douce, osant à peine parler, à peine regarder. Qui aurait deviné que dans la suite, si elle renonçait à vouloir porter la couronne , elle ne cesserait de vouloir tenir le sceptre ?
» Après la mort de son fils François II , elle laisse sortir de prison le prince de Condé qu'elle avait laissé condamner à mort quelques jours auparavant. Elle laisse former le triumvirat du duc de Guise , du connétable de Montmorenci et du maréchal de Saint-Audré. Que lui importe l'autorité du roi, l'intérêt de ses enfans ? que lui importe que le vaisseau'" de l'État soit continuellement en danger de se briser, se brise, pourvu que le gouvernail reste entre ses mains?
» Vannée i56i.
n Colloque de Poissy. On a de l'esprit en France;
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on y avait cependant cru que les controversistes catholiques et les controversistes protestans pourraient s'accorder.
» L'année 1662.
» Première guerre de religion.
» Bataille de Dreux.
» L'année i563.
» Siège d'Orléans , où le duc de Guise est assassiné :
» Première paix.
» L'année i565.
» Deuxième guerre de religion.
» Vannée \56y.
» Bataille de Saint-Denis, où le connétable de Montmorenci est blessé mortellement.
» L'année i568.
» Deuxième paix : la petite paix.
» L'année i56g.
» Troisième guerre de la religion.
» Bataille de Jarnac ; bataille de Montcontour.
426 XVIe SIÈCLE.
» L'année 1670.
» Troisième paix : la paix boiteuse, qui n'alla pas loin.
» L'année i5^2.
» Nuit de la Saint-Barthélémy. Feuillet de notre histoire à arracher, à brûler.
» L'année i5^4*
» Les protestans échappés aux couteaux des ligueurs se rallient : la guerre devient plus générale, plus vive , plus cruelle.
» Charles IX , entraîné par la douleur et les remords, descend dans l'autre monde, jetant le sang par tous le pores a5. A son apparition les trois races reculent d'horreur.
» L'année i5j5.
» Henri III , roi de France et de Pologne , vainqueur à Jarnac et à Montcontour , prend la couronne. On attendait le règne d'un grand monarque ; eh bien ! à côté de la célèbre Elisabeth , qui régnait et qui règne si virilement , il régna comme une femme.
j> U année i5y6.
» Quatrième guerre de religion.
» Quatrième paix.
XVIe SIECLE. 427
» Cinquième guerre de religion.
» Premiers États de Blois.
5 Vannée i5jj.
» Cinquième paix.
» L'année 1679.
» Sixième guerre de religion.
» L'année i58o.
» Sixième paix.
p Vannée i584«
» Un père de famille avait deux fils qui ne cessaient de se quereller. Son voisin lui offrit de prendre le plus jeune dans sa maison. Parce qu'il fallait faire quelques dépensée , le père de famille refusa et les dissensions domestique: continuèrent. Henri III refuse les Pays-Bas dont les peuples veulent se donner à lui; il aurait pu y envoyer et y coloniser ses sujets protestans les plus inquiets.
» L'anr'e i58y.
» Septième guerre de religion.
» Bataille de Coutras. Henri IV.
» L'année i588.
» Depuis long-temps Henri III combattait avec désavantage la ligue. Enfin ? à la journée des bar-
4^8 XVIe SIÈCLE.
ricades , il se prend avec elle corps à corps , sur le pavé de Paris : Henri se trouva trop heureux de pouvoir s'échapper de sa capitale par la porte Saint-Honoré que le hasard avait laissée ouverte.
» La lutte continue aux seconds États de Blois T Henri veut la terminer à coups de poignards. Il fait tuer le duc et le cardinal de Guise.
» L'année \58g.
» Maxime d'État qui ne peut souffrir d'exception : un roi ne doit punir les coupables qu'avec la hache du bourreau. Le poignard passe dans les mains de la ligue : Henri III , réuni à Henri IV , assiégeant Paris avec une armée de catholiques et de protestons , est frappé mortellement à Saint-Cloud par la main du jacobin Clément 2é.
» La ligue veut empêcher Henri IV de monter sur le trône ; il y monte sur le corps des ligueurs.
» Bataille d'Arqués.
» L'année 1590.
» Bataille d'Ivri.
» L'année 1692.
» Henri IV assiège Rouen.
» L'année i5gZ* Il assiège Paris.
» L'année i5g4.
» Il fait abjuration ; il entend la messe. Les Parisiens éteignent toutes leurs foudres , toutes leurs mèches , sonnent toutes leurs cloches , ouvrent toutes leurs portes.
» L'année i595.
» Henri est absous par le pape. Les villes de France éteignent toutes leurs mèches , toutes leurs foudres, sonnent toutes leurs cloches, ouvrent toutes leurs portes.
» L'année 1697.
» Édit de Nantes , où les deux religions font sincèrement la paix. Henri est reconnu roi de France par les catholiques , par les protestans , par tous les Français.
» L'année 1698.
» Traité de paix de Vervins. Henri est reconnu roi de France par toute l'Europe.
» On crie partout : Vive Henri IV ! vive Henri IV! Ces acclamations retentissent jusque dans l'autre monde, et, je l'avouerai, font toujours tressaillir le cœur de Louis XII.
» L'année 1599.
» Catherine, sœur du roi, est mariée par les mi-
43o XVP SIÈCLE.
nistres de l'église catholique et par les ministres de l'église calviniste.
» L'année 1600»
» Conférence de Fontainebleau 011 se défient deux théologiens des deux religions , Duperron iet Duplessis-Mornay. La victoire demeure à Duperron qui triomphe au Capilole , qui est fait cardinal27.
» Toute la France paraît enfin lassée d arguties.
» La controverse meurt.
» On voit succesivement les chefs des ligueurs signer leur paix sur le coffre du trésor royal.
» La ligue meurt.
» Dans les temples des calvinistes , dans les temples des catholiques les louanges de Dieu sont chantées également haut.
» Le fanatisme meurt.
» Ces divers événemens sont accomplis par le cours des temps.
>> Le siècle meurt.
» Cependant peu à peu ma frayeur avait cessé. J'étais charmé d'apprendre l'histoire de France de la bouche de François Ier. Je voulais courageusement disputer avec lui , et lui dire , lui prouver que Louis XII un de nos meilleurs rois , était aussi un de nos plus grands rois28.
» Je voulais surtout lui faire une question ; j'allais la lui faire quand la porte de la sacristie s'ouvre. Les moines entrent , les cierges de l'autel s'al-
XVP SIÈCLE. 4$i
lument , l'office matinal commence et le sceptre disparaît en suivant les bas côtés de l'église.
» Il est à croire que dans l'autre monde on a l'oreille plus fine que dans celui-ci , car François I" avait entendu plus tôt que moi s'ouvrir la porte de la sacristie.
» Je remarquai de plus pour l'histoire naturelle ou surnaturelle des sceptres :
» Que leur voix , comme si elle passait par la cavité des tombeaux , est effrayante ;
» Que leurs yeux , où l'on voit briller continuellement une flamme sépulcrale , sont encore plus effrayans.
» Oh î que d'autre3 remarques î » Mais quelle était la question que je regrettais tant de n'avoir pu faire à François Ier ? la voici :
» Je voulais savoir pourquoi l'histoire de France était si courte ou plutôt si abrégée dans l'autre monde ?
» En y pensant bien , je me dis que la raison de notre siècle si forte , si réformatrice , me répondait pour François Ier , qu'afin de laisser de la place aux parties qui manquaient ? qui étaient nécessaires29 , il fallait élaguer celles qui ne manquaient pas , celles qui n'étaient pas nécessaires; que dans l'autre monde où l'on voyait plus loin que dans celui-ci , on faisait déjà comme un jour indubitablement nous ferons. Jusqu'à la fin de l'office il me sembla que cette réponse était belle et bonne ; dès que je
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fus sorti de l'église il me le sembla moins : à Paris au milieu des savans et des livres il ne me le sembla plus. »