‹ Histoire des Français des diverses états (volume 4)Chapitre 31 sur 36 · LES DANSEURS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LES DANSEURS FRANÇAIS

Station lxxih.

J'en conviens encore ; je n'avais pas déjà dit que je fusse allé dans le Poitou ; mais j'ai déjà dit que j'étais allé dans la Lorraine ; j'en suis sûr.

Avant d'arriver à Metz, on m'assura que les meilleurs danseurs de France étaient dans cette ville; je ne fus pas de cet avis. Ensuite il ne tint qu'à moi de croire que les meilleurs danseurs étaient à Nanci ; je ne fus pas de cet avis non plus. Je trouvai que c'était à la ville des violons et des rebecs , à Mirecour1, qu'il fallait venir voir les meilleurs danseurs.

Je fis quelque séjour dans cette ville : je ne me souviens pas si je logeai à la Maison-Blanche ou à la Tour-Blanche ; ce qu'il y a de bien certain , c'est que l'appartement qu'on me donna était au-dessus d'une de ces grandes salles de danse si communes

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dans les villes du nord ; car j'ai remarqué que si les Français chantent de plus en plus du nord au midi, ils dansent de plus en plus du midi au nord. Continuellement j'entendais le tambourin sous mes pieds ; enfin , le jour où je voulais partir , il se présenta chez moi un homme en manteau court , coiffure légère. C'est , dis-je en moi-même, un maître à danser. Messire , me dit-il en m 'abordant, je suis maître à danser et je viens, comme votre plus proche voisin , vous demander s'il vous serait agréable d'assister aujourd'hui à un grand exercice de mes écoliers. Vous verrez si je gagne bien ou si je gagne mal les trente sous par mois qu'ils me donnent2. Je le remerciai de sa politesse , et je lui répondis que j'avais fait seller mes mules pour partir, mais que j'allais les faire desseller. Grands remercîmens de sa part , grandes démonstrations de reconnnaissance et de respect , auxquelles je me hâtai de mettre fin en 1 emmenant déjeûner.

Les lois sur les danses*

Quand vous êtes vis-à-vis un maître à danser , je vous défie de parler d'autre chose que de la pluie et du beau temps ou de la danse : Maître 3 lui dis-je , les lois et l'église sont plus sévères dans votre France que dans notre Espagne : si vous y alliez , vous verriez , sans avancer plus loin que la Biscaye, les prêtres danser aux noces de leurs parens 3. 6. 26

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Messire , me répondit - il gaîment , si nos rois , si nos états-généraux par leurs ordonnances empêchent de danser4 , ni le diable ni moi n'y perdons rien. Car , aux élections du bailliage , je fais souvent danser les députés du tiers-état. Quant à la noblesse, tenez pour sûr qu'elle danse aussi aux élections. Il y a plus , c'est que dans plusieurs terres elle force , aux fêtes de village, les filles de joie à danser en les faisant piquer là où l'on donne le fouet aux enfans5. Et quant au roi, on sait fort bien que Henri III dansait , et qu'il dansait à l'archevêché de Paris , et qu'il dansait pendant les matines6. A la vérité le clergé en France ne danse pas ; cependant quelquefois il laisse danser la procession des pèlerins7, quelquefois même il laisse danser la procession des funérailles , comme nous l'avons vu à celles du cardinal Birague dont la bière était entourée de danseurs8 qui peut-être imitaient ou qui du moins voulaient imiter les plaisirs des justes.

Les basses danses.

Mais , continua-til , ne pourrait-on réconcilier le roi , les étals-généraux , le clergé , ainsi que les chefs de famille qui ne veulent pas non plus qu'on danse , avec la nature qui le veut ? Certes on le pourrait par une meilleure police de toutes les danseries9. Et d'abord , les pavannes , ces danses de tous les états , je n'en excepte pas les plus graves ,

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où les danseurs pavannent , font la roue de paon l'un devant l'autre10, bien qu'elles soient aujourd'hui entrecoupées, pour ainsi dire brodées de pas vifs et légers , comme , au contraire , les menuets de Poitou, à mesures ternaires, qui sont entrecoupés, pour ainsi dire brodés de pas graves , n'en sont pas moins , aussi bien que toutes les basses danses, fort décentes. Il en est de même des danses lourdes , des danses villageoises de la Pagèse , de la Caroile l\

Les hautes danses.

Il en est encore de même de certaines danses hautes , telles que la gaillarde , où la danseuse , après le salut , s'en va en dansant à l'autre extrémité de la salle , où le danseur la suit en voltigeant autour d'elle chaque fois qu'elle s'arrête ,2 ; de même de la Cassandre , ainsi appelée du nom de la belle amie du grand Ronsart , pour laquelle on Ta faite lS.

Mais la volte, où le danseur enlève dans ses bras la danseuse l4 , devrait être interdite. On devrait interdire aussi les rondes de Provence si vives et trop vives. Quant à moi, pour me les interdire , je n'ai pas besoin que le parlement me menace de la peine du fouet15. On devrait interdire encore les danses où l'on s'embrasse16 ; aussi, lorsque chez moi les écoliers veulent prendre cette liberté, je me montre fort sévère et je leur dis: Allez- vous-en vous aimer

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ailleurs ; allez-vous-en vous aimer au diable, pourvu

que ma salle n'y soit pour rien.

La danse ainsi mieux policée deviendrait une chose très bonne 9 d'une utilité générale ; tout le monde y gagnerait , et nous qui l'enseignons nous n'y perdrions pas.

Terminant là notre conversation , le maître â danser se leva ; il mit son joli petit bonnet de velours à la main gauche , me présenta la main droite , me conduisit dans sa salle à un grand fauteuil préparé pour moi au haut bout, et s'assit à côté. Tout aussitôt les écoliers, ayant quitté leurs souliers à semelles de plomb ,? , ayant mis leurs légers escarpins blancs l8 , et les joueurs de l'orchestre qui n'étaient pas à moins de cinq parties de viole 19 ayant accordé leurs instrumens , l'exercice commença.

Les danses initiatives.

Mes amis , dit le maître à ses écoliers , il m'est tombé dans la tête un joli air de danse ; je ne voudrais pas le perdre : comment faire ? — Le noter. — Mes amis , à force de penser , de réfléchir , il m'est venu tout à coup de belles inspirations ; j'ai dessiné dans mon esprit une nouvelle danse , un charmant ballet ; je voudrais encore moins les perdre. — Yous le noterez aussi , mais avec la différence que vous noterez les différens tons de votre

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air avec des notes de musique , et que vous nbterez les différens pas de votre danse avec des lettres de l'alphabet , tantôt doubles , tantôt simples : aa , grève droite ; bb , grève gauche ; ce, . . . ruades , pieds joints. .. . petit saut.. .. ; c , congé ; r, revenez20.

— Mes amis, je puis donc envoyer à la Chine , au Pérou , une danse dans une lettre ? — Vous le pouvez. — Quand ont été inventés les signes de la musique ? — Il y a deux mille ans au moins 2l. — Et les signes de la danse? — De nos jours22. — » Pourquoi les hommes ont-ils mis à les inventer vingt siècles déplus aux uns qu'aux autres? — C'est qu'il a fallu plu3 d'efforts d esprit aux uns qu'aux autres.

— Pour moi tel est mon avis.

On se mit ensuite aux danses , mais dans l'ordre inverse ; on commença par le bal et on finit par le

ballet23.

Il y avait des repos , des intervalles que dans la salle de Mirecourt on appelait des entr'actes a4 , pendant lesquels le maître à danser tantôt interrogeait , tantôt parlait. Mes amis, la danse est-elle , comme la musique , un art d'imitation ? — Oui , et plus que la musique. — Comme la poésie , peut-elle raconter et peindre? — Oui , et mieux que la poésie. — En effet , dit le maître , si aujourd'hui la danse multiplie les branles de préférence aux ballets, c'est que dans les ballets la poésie et la musique disputent à la danse le premier rang 2> , au lieu q^ue dans les branles dansés au son des simples re-

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becs26 elles ne lui disputent rien , car elles n'y sont pour rien27.

Ainsi dans la courante, qui est une espèce de branle et de danse d'imitation , trois jeunes gens amènent en dansant trois jeunes filles ; elle veulent s'enfuir ; les jeunes gens parviennent à les rassurer. Chacun d'eux peint ses sentimens à sa maîtresse; les jeunes filles repoussent les jeunes gens. Chacun d'eux alors se retire , refait sa toilette, et , toujours en dansant, rajuste ses dentelles, Sa fraise, étire ses habits, revient, sautille, s'incline en cadence , saute , supplie en cadence , pirouette , se désespère en cadence. Les jeunes filles se laissent enfin attendrir, et tous les danseurs ne forment plus qu'une danse très variée , très vive, très légère ft3 : n'est-ce pas là un petit tableau frais et agréable ?

Dans le branle des lavandières , autre danse d'imitation , les danseurs font entendre avec leurs pieds et leurs mains le bruit du linge et des battoirs 9 ; vous croiriez être au village entre le vieux saule et la fontaine.

Dans le branle des sabots30, vous croiriez encore être au village un jour de pluie ou de neige.

Dans le branle des chevaux3' , vous croiriez être dans un manège.

Dans le branle des ermites 3z , vous croiriez voir le frère Lubin, le frère Lucas, le frère Biaise ,

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tentés, tourmentés, lutines par les démons qu ont pris la forme de jolies filles.

Dans le branle des mathématiques , les pieds du danseur décrivent sur le parquet, comme la plume ou le compas sur le papier, les diverses figures de géométrie33. Il y a déjà quelques années qu'un petit bachelier de ma connaissance , qui n'avait pas de fortune et qui voulait épouser une demoiselle qui en avait beaucoup, ne pouvait fléchir ni sa maîtresse ni ses parens. Je lui proposai d'apprendre le branle des mathématiques; il l'apprit, et il l'apprit si bien qu'un beau soir, ayant eu occasion de le danser dans une nombreuse compagnie où , pour ainsi dire, toute la ville se trouvait, le lendemain la demoiselle, la famille et la parenté se rendirent à ses vœux. Mes jeunes amis ! on peut quelquefois dans le monde faire son chemin en dansant.

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