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Histoire des Français des diverses états

A la grande salle de l'hôtel de ville de Troyes, où, plusieurs fois la semaine, se rassemblent avec le maire et les échevins, grand nombre d'autres personnes, il s'est élevé aujourd'hui cette question : Quel est des divers étals le plus malheureux ? On s'imagine aisément le bruit qu'elle a dû exciter parmi nos bons Champenois ; tout le monde s'est mis à crier, à se plaindre : c'était une confusion de voix, qu'on ne pouvait faire cesser. A la fin on est convenu qu'à cette veillée, ou aux veillées suivantes, chacun ferait, à son toiir, l'histoire des peines et des soucis de son état , et qu'après avoir entendu tout le monde, l'assemblée déciderait quel est l'état le plus malheureux.

On achevait, après quelques nouveaux débats, de régler l'ordre dans lequel chacun parlerait , quand la porte s'est tout à coup ouverte : il est entré un homme, couvert de haillons, sa besace sur l'épaule, son barillet sur la poitrine ', tenant 3. i

son bonnet d'une main , son chapelet de l'autre, qui a dît : Mcsseigneurs , les valets du très-illustre maire m'ont averti que vous alliez donner audience à tous les étals , afin de savoir quel est le plus malheureux ; veuillez, je vous prie, écouter aussi le nôtre. Je n'approcherai de vous qu'à une distance respectueuse. Dans ce moment, je ne vous demande ni pain , ni argent , faites-moi seulement l'aumône d'un peu d'atlention.

Qui nie que les pauvres soient les plus malheureux? qui? les mauvais chrétiens, les mauvais riches ; et il en est tant !

Combien de fois, du temps de ma fortune passée, n'ai-je pas entendu dire que les pauvres étaient les plus heureux, que leurs revenus étant fondés sur la charité publique, ils vivaient sans chagrin , sans autre peine que de réciter leurs patenôtres et de tendre leur main. Hélas ! hélas ! on ne disait point que souvent leurs patenôtres étaient infructueuses, que souvent leur main restait vide , que souvent il leur fallait endurer, en patience, la faim de plusieurs jours, le froid de plusieurs mois.

J'ai été riche, dans mon état d'artisan; j'avais une bonne et jolie femme : elle mourut à la fleur

de l'âge.

La gouvernante qui la remplaça dans les soins du ménage s'enfuit un jour avec un de mes garçons, emportant ensemble le fruit du travail de toute ma vie. J'étais cordonnier, je devins savetier.

Je ne sais s'il est de mal plus terrible que la honle; pour moi je n'en ai pas éprouvé de pire.

J'avais été maître cordonnier , honorablement établi dans le plus beau quartier de la ville; j'avais été marguillier de ma confrérie; car j'ai toujours aimé la gloire. Je ne pouvais m'endurer dans mon nouvel état ; et mon opprobre me devint à la fin si insupportable que je vendis tous mes instruments et m'en allai au plus vite loin des yeux de ceux qui m'avaient vu jusques alors.

A peine je fus en voyage que je rencontrai un homme d'une conversation gaie, animée, spirituelle, qui, au don de faire l'aveugle, joignait le don encore plus précieux de faire le cul-de-jatte. Nous nous liâmes bientôt d'une grande amitié; nous fîmes bourse commune, c'est-à-dire que ma bourse devint commune entre nous. Nous achetâmes un petit chariot à quatre roues, sur lequel il sauta légèrement. Il devait souffrir et gémir; moi je devais le traîner.

Le lendemain je m'attelai; et, comme je ne pouvais encore me décider à incliner mon front pour solliciter la charité publique, mon camarade cloua sur le devant du chariot son grand gobelet d'étain : Vous verrez, me dit-il, que notre tasse remplira souvent notre bouteille , ce qui ne manqua pas d'arriver.

Je ne connaissais pas encore tous les dons que mon camarade possédait. Un soir que nous n'avions

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rien de mieux à faire, il m'apprit à me donner les apparences d'un grand nombre de maladies. Ses leçons me furent, j'ose le dire, assez profitables, quoique je sois toujours demeuré bien au-dessous de mon maître.

Il m'apprit aussi à composer des ulcères avec de la glue , de la farine et du sang \ Je lui en vis figurer, sur ses jambes et sur ses bras, de fort belles.

Quand il voulait , il faisait aussi le démoniaque. C'était à faire mourir de rire ceux qui savaient qu'il jouait ce rôle , à faire mourir de peur ceux qui ne le savaient pas. Toutefois il n'usait plus de cette ressource ; je lui en demandai la raison; il me donna d'abord plusieurs méchantes défaites; mais lorsque je fus dans son intime confidence, il m'avoua qu'un vieux curé, après les premiers tremblements, les premières contorsions, au moment où les cris , les convulsions commençaient, dit aux assistants : Mes frères, voilà un démon qu'il faut chasser, non pas avec la croix , mais avec le bâton de la croix. Aussitôt, ajouta mon camarade, les sacristains et les clercs d'exorciser mes côtes, si fort et si long-temps, qu'elles me conseillent encore de ne plus recourir à un pareil gagne-pain.

Il ne tenait pas à mon camarade que je le crusse savant en grec et en latin II se vantail aussi de descendre d'une famille riche : l'enterrement de mon grand-père, disait-il , coûta quatre livres , et le mariage de mon père , trois sous. 11 s'expliqua , en me

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disant qu'à Villefranche de Beaujolais, d'où il était, on payait, d'après le tarif, quatre livres pour les enterremens des gens les plus riches , et trois sous pour les mariages des gens les plus pauvres 3. Je m'en rapporte aux gens de Villefranche, pour l'ancienne richesse de sa famille, et aux savans, pour son grec et son latin; mais il faut s'en rapporter à moi , pour ses talens que je ne puis encore aujourd'hui me rappeler sans une nouvelle admiration , sans un nouvel enthousiasme. Jamais pauvre ne sut plus habilement se donner diverses pauvretés, diverses voix , divers visages, divers âges.

IN i 'est-ce pas, messeigneurs? dans ce moment vous voulez que je convienne qu'il y a parmi nous des hommes spirituels , qui exagèrent les maux qu'ils ont , ou qui imitent les maux qu'ils n'ont pas , enfin qui trompent? eh bien! soit, j'en conviendrai; mais il y en a fort peu ; toujours et partout les talens sont rares; et ce que j'ai dit et ce que je dirai ne doit pas affaiblir ia charité chrétienne; car pour s'imaginer que ces milliers d'accidens, de malheurs qui, sous nos yeux, jettent tant d'hommes de tous les états dans le nôtre, ne sont aussi que simulés, il faut avoir un mauvais cœur et une raison encore plus mauvaise.

Souffrez maintenant, messeigneurs , que je vous le dise : et à votre tour faites-en aussi l'aveu ; les lois sont justes pour les riches , elles ne le sont pas pour les pauvres. Elles semblent dire que celui qui

n'a pas de domicile , qui est forcé d'errer, de vaguer, ne peut être honnête4; et, lorsque! est soupçonné , elles le regardent à peu près comme convaincu;

Jrai le droit de me plaindre des lois. Vous allez voir comment j'en ai éprouvé l'injuste sévérité.

À chaque bourg , à chaque petite ville , il y a toujours un pauvre qui a la vogue; partout où nous allions, mon camarade 1 avait. Dans une petite ville de la Saintonge, où il faisait l'aveugle, un autre aveugle l'aperçut et le reconnut : aussitôt, excite par la jalousie, sans avertissement, sans menaces, sans autre préalable, il le fît dénoncer au vicebailli. Un bel après-dîné, mon camarade étant à chanter, à sauter, à jouer, dans un jeu de paume, se trouva tout à coup entouré par les serjgens de la ville. 11 n'est pas déconcerté, il n'hésite pas un moment : Messire , dit-il, en allant droit au vicebailli, n'est-ce pas aujourd'hui saint Isidore? eh bien c'est mon patron ; tous les ans , je jeûne les trois vigiles de sa fête; tous les ans il m'accorde, pour ce jour, la guérison de tous mes maux. Je me réjouis en son honneur. Demandez à tous ceux qui me connaissent depuis mon bas âge, car je suis aveugle et estropié de naissance , demandez-leur si j'ai plus d'un jour de bon dans l'année? O vous , pour qui c'est continuellement fête de saint Isidore, respectez la faveur qu'il fait si visiblement à un malheureux qu'il protège : respectez, honorez

saint Isidore! Mon camarade invoquait mon attestation, et, certes, je la lui donnais de bien bon cœur; je sentais que mon sort était lié au sien; mais rkn ne nous servit ; il nous fallut prendre le chemin de la prison.

Vous en conviendrez, messeigneurs, s'il s'était agi d'un simple bourgeois, tes lois et les coutumes auraient prescrit des enquêtes; et, certes, si l'on nous eût aussi admis à la preuve, nous aurions trouvé des témoins; du moins de ceux dont se contente la justice dans certaines provinces, je veux dire des témoins de crédence , qui croient avoir à peu près entendu, à peu près vu 5. Nous n'étions pas trèsloin de la Normandie, nous étions assez près de la Gascogne; mais, point du tout ; on nous appliqua les dispositions de l'ordonnance de i/jcp ; nous fûmes considérés comme mendians , errans et vagabonds 6 ; en quelques heures , notre procès nous fut fait et parfait. Mon camarade fut condamné aux galères7; et moi je devais recevoir dix coups de fouet , après quoi je serais tenu de vider le pays dans trois jours : Je ne le trouve pas bien coupable, disait , en parlant de moi , le vice-bailli ; mais j'ai cru plus prudent de lui faire donner, à tout hasard , ces dix coups de fouet ; s'il ne les a pas mérités ici, sûrement il les a mérités ailleurs.

Pourquoi, me direz-vous , une si grande différence de peine entre mon camarade et moi? Ah! il faut faire attention que mon camarade jouait le

principal rôle, et que je n'étais que son aide : mais ce n'était pas tout, on visita sa tôte; on trouva que, sous les épaisses touffes de ses cheveux, il lui manquait l'oreille gauche; je ne sais où il l'avait laissée, où il s'était ainsi à moitié fait essoriller8; car il m'avait tout conté hormis cette aventure. Vous savez combien les ordonnances sont rigoureuses sur les récidives. Quant à moi , on me visita aussi la tôte, et l'on me trouva deux fort belles et fort apparentes oreilles, qui n'avaient jamais été raccourcies,

Cependant je me désolais: Moi ! disais-je, ancien maître cordonnier; moi ancien marguillier de ma confrérie, je serai publiquement fouetté par la main de l'exécuteur de la justice. Je criais , je me désespérais : Vous pouvez en appeler, me dit le greffier, mais hâtez-vous. Aussitôt dit, aussitôt fait. Alors le vice-bailli , irrité de ma mauvaise volonté à l'égard de sa sentence, empêcha que mon procès fut envoyé au juge supérieur.

Depuis long-temps je languissais dans la prison, et mon ennui devint si fort , que je proposai au vice-bailli de renoncer à mon appel et de recevoir les dix coups de fouet, s'il voulait me faire mettre en liberté : mais il ne voulut y consentir qu'à la condition de dix fois dix.

Cent coups de fouet à recevoir, sans intervalle ni répit, me paraissaient trop rudes pour mes épaules. Je me décidai à prendre patience. JNe sachant à quoi employer mon temps, je me mis à rapiécer les souliers

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de mes camarades , ceux du geôlier, ensuite ceux de la geôlière. On me fournit du cuir; je fis des sou* liers neufs; je travaillai, moitié pour mon compte, moitié pour celui du geôlier. Enfin je gagnai si bien sa confiance, qu'il me permettait d'aller moi-même, en ville, acheter le cuir; je lui avais persuadé que, toutes les fois qu'il l'achetait lui-même, il se laissait tromper. Un soir qu'à l'ordinaire j'étais sorti assez tard, afin de n'être pas reconnu, la nuit devint si obscure que je ne pus jamais retrouver la porte de la prison; je gagnai les champs, tout fâché de laisser en peine mon bon geôlier; mais pour me tranquilliser, je songeai qu'il ne manquait ni d'argent, ni d'esprit , que la geôlière était jeune et avait le pied mignon; il ne lui en fallait pas tant pour se tirer d'affaire.

J'allai du côté d'Angoulême ; à mon arrivée dans cette ville il ne me restait qu'un peu de monnaie. Je me résolus à coucher dehors, à ne manger que du pain, à ne boire que de l'eau. Toutefois, au bout de quelques jours, il ne me resta plus rien : je ne savais que devenir; j'enviais le sort des cigales qui vivent d'herbe, des poissons qui vivent d'eau, des mouches qui vivent d'air; je ne pouvais jamais trouver en moi le courage de demander l'aumône ; et, cependant, le besoin se faisait sentir de plus en plus. Après un long combat entre l'honneur et la faim., la victoire demeura à celle-ci : Quoi? me disje, subitement inspiré , les mendians sont portés

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comme les nobles sur les rôles des exempts des tailles 9. Les rois de France , qui ne laveraient pas les pieds des empereurs , lavent les pieds des hiendians ,0. Les plus grands saints, devant qui les puissans de la terre fléchissent le genou , ont mendié. Les quatre ordres religieux les plus illustres sont les quatre ordres mendians, et je ne voudrais pas mendier ! Ah ! Je mendierai ! je mendierai 1 et je vivrai !

A peine eus-je pris cette résolution que je me mis à mendier. Ce fut d'abord en tremblant , les yeux baissés, la figure rouge; ensuite avec calme, avec fermeté , ensuite même avec politesse ; car, vous le savez, messeigneurs, la politesse qui sied bien dans les autres états , est indispensable dans le nôtre.

Enfin je m'habituai entièrement à mendier, et je vis que cet état était un état comme un autre.

J'avais un beau matin grand appétit, ce qui nous arrive souvent. Je n'avais pas encore de quoi déjeûner, ce qui nous arrive plus souvent. J'étais avec trois autres pauvres, au coin d'une rue, quand passa une manière de chevalier, très richement vêtu. Nous l'assaillons, en tendant la main, en chantant notre prière : Tiens ! me dit-il , en se tournant vers moi, et en me regardant, tu es de ma taille, changeons notre habit : en même temps il me dépouille du mien, me jette le sien et se retire. INous allons tout étonnés, chez le fripier, lui vendre le riche habit qui était si légitimement tombé en notre

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possession. Nous lui disons comment nous avions rencontré un chevalier fou qui m'avait dépouillé et s'était ensuite dépouillé : Ce chevalier n'est pas fou, nous répondit le fripier, je le connais; c'est un seigneur ruiné par de grandes dépenses , qui veut vendre ses terres; mais, comme la coutume de son pays exige qu'il fasse auparavant preuve de pauvreté ", il vous a généreusement donné son habit et a pris le vôtre, pour aller se présenter devant les magistrats. Je veux, ajouta le fripier, m'associer à sa bonne œuvre et vous acheter son habit , plus qu'il ne vaut. En voilà trois écus au soleil ,a. Cet habit d'un seigneur qui s'était ruiné par sa magnificence, valait peut-être dix fois autant , mais n'importe, nous le livrâmes, et tous les quatre nous allâmes au cabaret en dépenser l'argent et boire à la santé des bons chevaliers et des bonnes coutumes. Entre malheureux, ou, pour parler comme vous, messeigneurs, entre gueux, on est ami dans vingtquatre heures. Mes nouveaux camarades et moi ne nous quittions guère , et nous vécûmes d'une manière assez industrieuse ou du moins assez singulière pour que je vous la dise. INous allions dans les villes examiner la figure des archidiacres 9 et dans les campagnes celles des bénéficiers; et quand nous trouvions aux uns une figure rébarbative, aux autres une figure un peu mutine, un peu hussite ,3, nous nous arrêtions, et voici ordinairement ce qui arrivait : l'archidiacre partait, allait faire la visite sur ses

grands chevaux, en grand équipage; le bénéficier, au lieu de lui ouvrir les portes les fermait, montait avec ses gens aux machecoulis, aux créneaux '4, s'armait de pierres et criait à l'archidiacre de ne pas approcher, qu'il était exempt de l'ordinaire. D'autres fois les bénéficiers ne voulaient laisser visiter qu'une partie des bâtimens, comme le prieuré et point l'église, comme la nef et point le chœur. Mais l'archidiacre ne les en excommuniait pas moinstous, ne les en contraignait pas moins tous à aumôner de grosses sommes '5 à la boîte des pauvres ,6. INous ne manquions pas de nous trouver là, nos mains toutes ouvertes; nous faisions nos révérences, nos remercîmens à monseigneur l'archidiacre , et nous allions de même au cabaret boire à la santé des braves bénéficiers qui veulent conserver leurs privilèges, des braves archidiacres qui ne veulent pas laisser perdre les leurs.

Je savais aussi que les cours de justice forçaient des bénéficiers à donner aux pauvres une quotité déterminée de leurs revenus '7. Un jour, j'allai au greffe du bailliage demander s'il devait bientôt y avoir quelqu'une de ces aumônes judiciaires. Plusieurs clercs étaient à écrire. Je m'adressai à la figure la plus débonnaire qui, après avoir feuilleté un registre, me répondit d'une voix d'ours : Le vingt-trois de ce mois , il y en aura une de quatre livres ; je vous trouve bien hardi d'avoir osé entrer dans un grelFe.

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À la longue je m'aperçus que mes camarades , tous jeunes, forts, lestes, étaient de ceux que les ordonnances appellent mendianSj robeurs de filles l8. Us vendaient les unes et mettaient à mal celles dont ils ne pouvaient tirer aucun parti. Je mangeais et buvais ma part de l'argent dont j'ignorais la source criminelle; mais quand, par scrupule d'associé , ils me découvrirent leur vie pour que j'eusse ausi ma part de ce qu'ils regardaient comme une partie de leurs profits, je leur fis la réponse qui convenait à un ancien marguillier,ettoutaussitôt je me séparaid'eux.

Depuis plusieursannées, j'avais le désir d'aller voir la célèbre procession d'Aix 's, Je résolus de ne plus différer, et de prendre ma route par Grenoble, pour faire en passant mes prières à la grande Chartreuse. Je rencontrai un bon marchand , qui venait de ce côté ; je lui demandai quelques secours, en lui faisant part de mon projet : Pauvre homme, me répondit-il, gardez-vous d'aller dans ces pays, on y fait une guerre terrible aux pauvres de Lyon , qui renient Dieu, la Vierge et les saints. Votre habit vous ferait prendre pour un de ces malheureux; vous seriez un des premiers pendus dans les forêts du Dauphiné20; et si vous échappiez à ce danger , vous tomberiez dans un autre, qui serait encore pire ; vos méchants camarades ne manqueraient pas de vouloir vous pervertir. A ces paroles , je fus tout saisi de frayeur: 0 messire ! lui dis-je , le ciel vous récompense de l'important avis que vous me donnez ; j'allais dans le

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pays des méchants pauvres t je vous dois le salut de mon corps, et peut-être aussi celui de mon ame.

Sans plus attendre , je pars brusquement d'Angers ; à mon gré, je ne pouvais m'éloigner assez vite de cette province du Dauphiné , où quelques moments auparavant il me tardait tant d'armer. Au lieu de prendre le chemin de laTouraine, je prends celui delà Normandie; je marche à grands pas: enfin je gagne Aleneon et je me crois en sûreté. J'allais tout doucement dans les rues , regardant à droite et à gauche où je pourrais trouver ma pauvre vie. Tout à coup je vois dans l'enfoncement d'une maison tendue de noir, une bière brillante d'un drap d'argent qui la couvrait. Je vais y répandre de l'eau bénite, en désirant que cet homme fût plus heureux que moi dans le ciel , et qu'il eût été plus heureux que moi sur la terre. J'eus dans le moment la preuve que mes désirs étaient en partie accomplis; car il sortit de la maison une bonne servante qui, en me remettant un panier plein de pain et de viande , me dit : Pauvre, prenez cela, c'était la portion quotidienne de feu mon maître. C'est la portion du mort 2I : Eh bien ! messeigneurs , j'en eus pour plus de quatre jours, en mangeant tant que je pouvais. Etait-il heureux ce mort-là? qu'en pensez-vous? quand j'eus fini cette grande portion qui me remit de mes fatigues, je partis pour Rouen \ où j'arrivai peu de jours après. Lorsqu'on entre dans une ville , ordinairement on demande la meilleure hôtellerie: nous , les plus

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malheureux des hommes, nous demandons la plus mauvaise, et encore craignons^nous toujours qu'elle soit trop bonne , c'est-à-dire trop chère. A Rouen, j'en trouvai une qui me convenait parfaitement. A peine m'étais-je assis, que l'hôte, accompagné d'un valet de livrée , vint me dire: Un gentilhomme fait chercher partout un pauvre , qui veuille aller à Paris , sur le cheval qu'il doit conduire lui-même à pied, par la bride : Bon , répondis-je; je sais de quoi il s'agit; il a fait un vœu; je serai volontiers son homme : En ce cas, me dit l'hôte, en me montrant le valet de livrée, suivez ce brave garçon. Je le suivis. Il me conduisit à l'hôtellerie de son maître : Vite en selle! en selle! me cria le gentilhomme , dès qu'il m'aperçut; nous avons aujourd'hui bien du chemin à faire. Nous nous mîmes en route. Nous étions quatre, et nous marchions dans cet ordre: 1 ecuyer en tête, a cheval ; le gentilhomme, à pied, menant par la bride le cheval sur lequel j'étais ; le valet de livrée, qui était venu me chercher et qui était aussi à cheval, fermait la marche. Quand nous arrivions dans une hôtellerie 9 le gentilhomme restait à la cuisine et mangeait dans une écueîle de bois les mets les plus grossiers: moi, j'étais conduit dans la salle, je me mettais à table à la place qu'aurait dû occuper le gentilhomme, et jetais respectueusement servi par le valet de livrée. En chemin le gentilhomme se tournait quelquefois de mon côté , en me disant: Allons! courage, mon frère! cou-

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rage î priez bien Dieu pour moi. Vous voyez la manière dont on vous traite. Alors je m'escrimais , le mieux qu'il m'était possible, du grand chapelet à gros grains de bois que je tenais de mes deux mains. Nous ne pouvions aller qu'à petites journées; mais enfin , à force de journées, nous arrivâmes. La première chose que nous fîmes en entrant à Paris , ce fut d'entendre la messe à Saint- Jacques-du-Haut- Pas. Lorsque la messe fut finie, le gentilhomme me donna de l'eau bénite et me congédia, sans mettre la main à son escarcelle M ; je lui représentai qu'il ne me restait, pour toute ressource, dans ma pochette , qu'une petite poignée de pièces de monnaie , que j'étais exposé à mourir de faim. 11 me répondit, en me présentant son écuelle de bois : Mon ami, reprenez votre métier, chacun son tour; j'ai accompli tout juste mon vœu; je suis quitte de mes engagements envers monsieur saint Jacques; je ne dépenserai pas un sou de plus. Je trouvai cette dévotion un peu normande. Il n y avait pas à insister. Je me retirai.

Un des plus grands bonheurs de l'état des gens riches, c'est l'abstinence temporaire; leur estomac, pendant ce temps, reprend toute sa force; ils jouissent mieux ensuite des plaisirs de la bonne chère : un des grands malheurs du nôtre , c'est la bonne chère temporaire ; notre estomac s'y habitue; nous sentons plus cruellement ensuite la privation d'une nourriture abondante et délicate. Je ne pouvais plus

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nie remettre aux bribes de pain trempé dans le fade bouillon de l'aumône. Je voulus me remettre à mon ancien métier; je le pus encore moins.

Alors je me déterminai à faire usage des leçons que j'avais reçues de mon premier compagnon , qui savait si bien faire le malade quand il voulait et comme il voulait.

Je parvins bientôt à m'instruire du nombre et de la destination des divers hôpitaux de Paris.

J'en comptai au moins seize 23 pour les divers besoins des pauvres, vieux ou malades.

Dans ces grandes maisons , je ne devais être naturellement guère remarqué ; et je me dis qu'avec un peu de complaisance envers les' malades, avec un peu d'adresse, un peu de flatterie envers les supérieurs , envers les principaux domestiques, je pourrais être malade pendant un ou deux ans : malheureusement pour ma conscience et celle des administrateurs , je le fus pendant plus de quatre ; aussi , pour expier ma coupable supercherie , en fais-je ici publiquement l'humiliante confession ; et, ne possédant pas une seule maille pour restituer aux hôpitaux ce que je leur ai mangé frauduleusement , je tâcherai du moins de leur faire un peu de bien en publiant les abus de leur régime.

Par exemple, voici quelle est l'administration du plus grand hôpital de France , de l'Hôtel-Dieu de Paris. Il y a :

Un administrateur ,

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Un boursier,

Un célerier ,

Un officier surveillant ,

Une prieure ,

Deux dames , gardes des troncs ,

Deux dames des chambres aux coeltes,

Une dame des accouchées .

Une réfectorière ,

Une maîtresse , grande lavandière ,

Une maîtresse petite lavandière 2/'.

Dans les autres hôpitaux, hospices, Hôtels-Dieu, Maisons-Dieu 2\ tables du Saint-Esprit 2e>, communes pauvretés ;,. aumônes communes 2\ des autres villes , l'administration est a peu près la même. Ce n'est pas , coinme vous voyez, le trop grand nombre d'officiers qui dévore les revenus de ces maisons , qui les endette , car toute ma vie j'ai entendu dire que l'Hôtel-Dieu de Paris devait plus de trois mille livres % mais ce sont les gens d'église qui les gouvernent; leur ancienne ferveur pour le service des pauvres s'étant insensiblement attiédie, ils ont oublié l'intention des fondateurs, et fait ériger leurs places en bénéfices 3J ; les sœurs même ont si bien adouci la rigueur de leur règle , qu'on les a vues se disputer juridiquement les hôpitaux 3l.

Il serait donc à désirer que le roi, qui est le haut administrateur du bien des pauvres 32, en déférât le gouvernement à des laïques, à des magistrats, à

des bourgeois , à des pères de famille vigilans et économes ".

Il serait aussi à désirer qu'aujourd'hui où l'on connaît bien mieux l'art d'administrer les hôpitaux, les anciens règlements fussent refaits, et qu'ils fussent, comme aux Haudriettes, affichés sur les murs des dortoirs 3S.

Maintenant, que je vous dise comment je sortis des hôpitaux de Paris.

J'étais à Notre-Dame-des-Champs ■ , j'y étais bien; mais depuis long-temps on commençait à se lasser de mon séjour : je redoublai de soins et d'attentions envers les chefs et leurs gens. J'étendis mes complaisances à mes compagnons les malades : plusieurs avaient une aversion absolue pour les remèdes que leur prescrivait le médecin de la maison . Je les prenais à leur place ; et, par un singulier hasard , c'étaient ces malades qui guérissaient le plus vile : le médecin s'applaudissait, on 1 applaudissait, je l'applaudissais plus que personne. A la longue , il découvrit quelques-unes de mes complaisances; il ne s'applaudit plus, mais il me fît n:etlre dehors par les épaules.

Gomme s'il n'y avait pas assez de pauvres en France, il nous en est venu de la Grèce, qui , parce qu'ils parlent grec avec aussi peu de peine que les pauvres de France parlent français, sont reçus dans les meilleures maisons et assis aux meilleures tables. Je ne sais trop si encore même ils ne quêtent pas

et ne font pas valoir les anciennes indulgences accordées par les papes à ceux qui donneraient de l'argent pour secourir leur ville 36 prise depuis près de cinquante ans ; ce serait d'ailleurs bien digne de mendians grecs.

Il nous est venu encore, les uns disent d'Egypte, les autres de Bohême, de grandes troupes de mendians appelés Bohémiens *% qui, malgré leur nom, se recrutent plus souvent en Champagne ou en Gascogne que dans leur prétendu pays. Je ne savais que devenir; je me laissai entraîner dans une de ces troupes, peu de temps après ma sortie de THôtel-Dieu de ]Notre-Dame-des-Champs. Ah ! la méchante compagnie! je n'y perdis pas les oreilles, mais on me les découvrit, car on me coupa les cheveux , en exécution des ordonnances 38; et si j'échappai à la peine du bannissement , c'est parce que je prouvai que j'avais été nouvellement et par force enrôlé parmi ces voleurs de poules , ces diseurs de bonne aventure 3% aussi adroits à fermer leur main quand ils trouvent l'occasion d'entrer dans les fermes, qu'a ouvrir celle des gens crédules qui veulent savoir l'avenir.

Lorsque toute sa vie on a porté les cheveux longs, >n est un peu honteux de se les voir en un instant raccourcis. Il me semblait que partout où j'allais tout le monde voyait que j'avais été Bohémien; j'aurais voulu fuir les hommes , et cependant

pour trouver de quoi subsister il me fallait les rechercher.

On me proposa de m'em ployer au nettoiement des rues de Paris. Je répondis que pour être pauvre, coquin <° si Ton voulait, je n'en étais pas moins honnête homme , et je refusai. Dans la suite , je m'assurai qu'il y avait cependant parmi les marots41 employés aux travaux de cette ville de fort honnêtes gens.

Je me faufilai avec les gueux de l'hostière 4a; je n'eus pas le courage de demeurer avec eux plus de vingt-quatre heures.

Les caignardiers qui, vous le savez, couchent ordinairement, hommes et femmes, sous les ponts de Paris 43, mènent une vie abominable: je passai avec eux une nuit, je n'en passai pas une seconde.

Peu à peu mes cheveux allongèrent et je pus me montrer avec honneur. Je fis plusieurs connaissances; j'eus pendant quelque temps l'espoir d'obtenir une place à l'une des vingt-quatre chambres des francs bourgeois de Paris, où l'on est gratuitement logé , comme à Rouen 44 , et où l'on reçoit treize deniers en entrant et un denier par semaine; l'on y a aussi, comme à Rouen, la permission d'aller mendier dans tous les quartiers de la ville 45; mais ces places de francs bourgeois , qu'il faudrait nommer francs pauvres, sont aussi recherchées que celles des vingt-cinq pauvres de Saint-Eustache 4%

que celles des pauvres aumosniers v , que celle du pauvre de Saint-Martin.

Dans une grande ville, Tours, un de nos derniers rois , Louis XI, institua une place de pauvre au chapitre abbatial de Saint-Martin. L'acte de fondation parle avec sollicitude de sa nourriture, de son entretien , de son vêtement qui est mi-partie de blanc et de rouge. Ce même acte lui donne une place aux processions solennelles 48. Vous me direz que ce pauvre n'est pas malheureux, que c'est un véritable bénéficier. Tous les pauvres seront de votre avis; mais il n'y a dans le monde qu'un Saint- Martin et qu'un pauvre de Saint-Martin.

Ce fut inutilement que j'allai à la place de l'aumône près la Grè\e; il y avait toujours les barreaux à travers lesquels les pauvres tendaient les bras vers Charlcs-le-Sage, vers son fiIsCharles-le-Bien-Aimé49, mais voilà tout.

La charité est cependant à Paris toujours bien grande.

Un matin , comme j'allais à Notre-Dame , où se trouve un long banc sur lequel les gens charitables vont déposer les chemises qu'ils veulent donner aux pauvres 50, je rencontrai une bonne femme qui, m'ayant vu la poitrine toute nue, me dit: Tenez, pauvre homme, j'allais porter cette chemise sur le banc de Notre-Dame ; je la place aussi bien entre vos mains. Le même jour encore, comme si j'eusse mieux fait ma prière qu'à l'ordinaire , je passai à

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côté d'un grand archer qu'un cochon manqua de Faire tomber dans le ruisseau. Il tira sa large épée, et, après s'être assuré que ce n'était pas un cochon de saint Antoine 5l, d'un coup de revers il lui abattit la tête sur le pavé . Ramassez cette tête, me dit-il , je vous la donne pour votre peine d'aller porter le corps aux malades de l'Hôtel-Dieu. Les voisins, en me félicitant de cette aubaine, m'apprirent que, suivant les ordonnances de police , une personne qui trouvait un cochon vaguant dans les rues, pouvait le tuer , qu'elle en avait la tête , et que le corps appartenait à l'Hôtel Dieu 5\

Mais , tout en convenant que Paris est une excellente ville pour les pauvres, je dirai aussi qu'on y renouvelle quelquefois les anciennes ordonnances qui, ainsi que les coutumes du Béarn et du Loudunois53, condamnent les mendians à l'emprisonnement, au pilori., au fouet, à la marque, suivant le nombre des récidives 54. Je dirai aussi qu'on les force quelquefois à se tenir hors des portes, à faire demander dans les rues l'aumône par commissaires 55. Il est vrai , et il faut être juste , plusieurs,, parmi nous, à Paris, s'habillent comme des gentilshommes, se parent d'épées ou de grands couteaux, se faufilent avec les libertins , courent les rues , les mauvais lieux, et commettent toute sorte de désordres 5G. Il en est encore d'autres qui entrent dans les vignes où ils n'ont que faire, emportent le rnisin qu'ils ne peuvent manger, et, pour le vendre, vont

hardiment a la halle se ranger parmi les villageois : aussi a-t-on vu le temps qu'on ne pouvait acheter un panier de raisin, que sur le certificat d'origine57.

Je dirai encore que , certaines années , les vivres y sont hors de prix; alors une partie du peuple y périt, à commencer par les pauvres.

Une de ces années , je quittai cette ville sans autre argent qu'un denier à Dieu 58 qu'avait jeté dans mon bonnet un riche fermier qui venait de vendre sa récolte. En sortant, je fus accosté par un pauvre lépreux ; il s'en allait aussi, faute d'avoir pu payer la taxe que tous les lépreux de la banlieue doivent chaque année au bourreau de Paris 59.

Bientôt nous fûmes accostés l'un et l'autre par un gros mendiant flamand ou venant de Flandre. Il commençait , à tout moment recommençait , il ne cessait l'éloge des bonnes gens de ce pays , surtout de leur charité. Les plus nombreux hôpitaux , disait-il, sont en Flandre, les plus riches sont à Lille : tous les pauvres qui passent y sont nourris, chauffés, logés pendant trois jours. Quand il n'y a pas assez de lits, vous couchez dans de grands bayards, où, sous la même couverture, vous vous trouvez en nombreuse compagnie 6o. Les pauvres femmes , appelées Marthes ., y sont servies , mais à la vérité par une meschlne servante 6l. Les pauvres bourgeois honteux y ont des prébendes d'hôpital de deux harots de blé , et de quinze patards d'argent par semaine; et vous ne pouvez perdre votre habit à

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croix blanche, ou, en d'autres mois, être destitué de votre prébende, que lorsque, soit par une succession , soit par tout autre événement, vous êtes devenu ou redevenu riche 6\ Enfin on aime en Flandre tellement les pauvres que vous voyez au coin des rues des enfans habillés en prêtres , parlant latin comme les prêtres, chanter en tendant la main , Date bonis pueris panem pro Deo 63 : Pour Dieu un peu de pain aux pauvres petits enfans. Mais, lui dis-je , pourquoi donc êtes-vous ici? Le lépreux sourit d'un air fin et spirituel , et tous les trois nous nous séparâmes. Le lépreux alla du côté de la Flandre ; peut-être était-ce un faux lépreux , car il avait les couleurs fort belles ; ce qui toutefois me ferait croire qu'il était un vrai lépreux, c'est la chaleur de son sang c4; en entendant seulement dire au Flamand que les jeunes sœurs des hôpitaux , quoique habillées d'une cotte du plus gros drap , n'en avaient pas moins la peau blanche, fine comme le satin, et le teint frais, éclatant comme la rose, il prit aussitôt le chemin de la Flandre. Le pauv re flamand prit celui du Midi. Je continuai le mien.

Chemin faisant il me revint dans la mémoire qu'un de mes anciens camarades , qui était Bourguignon, m'avait dit que dans son pays les vignerons avaient la sainte coutume de donner, de temps en temps , aux pauvres quelques verres de leur meilleur vin, afin d'attirer la bénédiction du ciel

sur leurs vignes. Messeigneurs, je l'avoue, les pauvres ne devraient pas trouver bon le bon vin , qui est toujours fort cher; cependant, malgré moi, je le trouve bon. Je voulais d'ailleurs, au moins une fois en ma vie, loger au célèbre hôpital du Saint-Esprit de Dijon , où les pauvres sont si bien reçus , où , une certaine mauvaise année, on en reçut jusqu'à quinze mille; je voulais voir ces grandes salles de malades , ces grandes salles de vieillards , ces grandes salles de berceaux et de nourrices. Mais mon plus grand désir était , pour des motifs toutefois bien différens de ceux du beau lépreux, de voir ces bonnes sœurs avec leur grande croix de toile blanche sur la poitrine , leur voile rejeté en arrière 65 pour qu'elles regardent avec les yeux nus les souffrances qu'elles sont destinées à servir et à soulager ; certes j'étais bien sûr de reconnaître cette excellente et si renommée sœur Angèle que Dieu a envoyée aux pauvres66; je tournai donc mes pas vers la Bourgogne.

J'allais à Dijon; mais il était écrit que j'arriverais à Troyes et que j'y demeurerais. En six jours je ne fis que deux lieues , parce que je traversais un pays où se trouvent plusieurs Hôtels-Dieu °7, plusieurs aumôneries qui reçoivent les pauvres pendant une nuit 68; mais bientôt après, je passai dans un autre, où je n'eus plus cette ressource. Je marchais lentement, chargé par l'âge et la misère. Il me manquait une maille pour acheter un pain; je regardais à

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droite, à gauche, afin de découvrir un bon chrétien qui me la donnât, quand une vieille femme, qui tenait un bout de corde auquel était attachée une chèvre qu'elle faisait paître le long du chemin , me dit : Courez ! courez! les gens de ce grand château que vous voyez à votre droite, ont fait crier depuis plusieurs jours une aumône à trois lieues à la ronde69. J'y allai à toutes jambes; effectivement on donnait deux sous à tous les pauvres qui se présentaient ; c'était un des legs de l'ancien possesseur. Celui qui distribuait l'argent disait à chaque pauvre : Priez Dieu pour son humble serviteur, le haut et puissant seigneur, feu le baron notre bon maître 7°. O riches! êtes-vous assez heureux? et nous, pauvres, sommes-nous assez malheureux ! nous sommes obligés de racheter vos péchés par nos prières; et si nos prières ne sont pas ferventes , bonnes , enfin telles que nous sommes obligés de les faire pour votre argent, nous nous damnons pour vous laisser damner.

Des pauvres que je rencontrai en ce lieu m'amenèrent à d'autres aumônes, tout aussi nombreuses, tout aussi tumultueuses 7I; j'y fus plusieurs fois renversé , foulé, estropié.

Un de mes compagnons d'infortune, qui fut aussi maltraité que moi, se prit à me dire : Frère ! nous ne sommes plus d'âge h courir les aumônes des testamens, des offices funèbres, des funérailles. A celles de Pierre de Luxembourg, j'y étais avec plus

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de dix mille pauvres; il y en eut trente-huit qui furent étouffés 7% et nous qui avions l'expérience nous étions surpris qu'il n'y en eût pas davantage. Alors je n'avais pas peur; j'étais un des plus lestes, je me trouvais à toutes les données d'habits, de pain, de viande 73 : j'emportais souvent une double part aux distributions de porcs que les gens riches font égorger pour les pauvres 74, et j'avais toujours du jambon ou du lard; maintenant je me tiens heureux quand je puis attraper un pied, un bout d'oreille, ou même seulement la queue. Autrefois, quand on sortait les reliques d'un grand saint, j'étais un de ceux qui se frottaient le plus le visage, les bras, le dos contre la châsse 75. J'écartais tous les autres pauvres, je faisais le diable à quatre. Je réjouissais le clergé , les nobles et les bourgeois ; aujourd'hui je me contente d'implorer de loin les faveurs du saint qui voit bien que c'est là tout ce que je puis faire. Il nous faut maintenant quitter la place à de plus jeunes. Allons à Troyes, qui n'est pas éloignée; nous y recevrons plus pacifiquement le pain de la charité.

Mon compagnon et moi nous changeâmes donc de route. Nous avions assez long-temps erré dans la Champagne pouilleuse, dans la Brie pouilleuse; pensez à l'étonnement et au respect avec lesquels nous entrâmes dans les grandes plaines de Troyes toutes à perte de vue jaunissantes de moissons : Ah ! dîmes-nous , ici la terre se change en blé ; que

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de farine I que de pains! que de morceaux pour les pauvres! Enfin nous atteignîmes les faubourgs que nous parcourûmes entre deux rangées de maisons petites, basses, pour ainsi dire habillées de boue desséchée, coiffées de vieux chaume, qui semblaient posées là plutôt pour recevoir l'aumône que pour la faire : le repentir, le découragement nous prit. Nous avancions tristes et mornes, mais tout à coup se présente la magnifique ville de Troyes avec sa porte guerrière, son menaçant béfroi ?6, ses hauts boulevards., ses hautes tours, ses longues murailles crénelées au-dessus desquelles s'élèvent Sainte-Madeleine, Saint-Remi , Saint-Urbain, la Cathédrale, le Château, l'Abbaye de Saint-Loup. Le lendemain nous nous éveillâmes joyeusement au son d'un glas qui nous parut d'un bon augure. Le même jour il y eut en effet un grand enterrement où, par le crédit de mon camarade , qui était déjà connu dans cette ville, nous fûmes de la procession des pauvres, vêtus d'étoffe noire , tenant un flambeau allumé , qui faisait partie du convoi; mon camarade portait la croix 77.

Mon camarade me rendit un service bien plus essentiel encore : il me conseilla de m'habituer à l'église des Mathurins, et me recommanda au donneur d'eau bénite de la grande porte. En peu de temps je gagnai sa bienveillance. Je faisais gratuitement ses commissions et je n'obligeai pas un ingrat; il ne me cacha aucune des finesses du métier,

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fruit de ses longues observations. 11 m'enseigna les tours et détours qui mènent au cœur du riche; je croyais savoir demander l'aumône, il me l'apprit; il m'apprit à la demander par mes yeux, par mon silence, par ma seule position; et, quand je m'inclinai» devant sa grande science, il s'écriait : Eh! mon Dieu ! je n'en sais pas plus qu'un autre ; les pauvres d'à présent sont des maîtres parfaits, qui joueraient tous les pauvres d'autrefois par dessous jambe; je vous prie, messeigneurs , de lui passer l'expression. 11 avait d'ailleurs raison, l'art de mendier a fait les plus grands progrès : il y a parmi nous, depuis quatre-vingts ou cent ans en çà, de trèshabiles gens, parmi lesquels mon donneur d'eau bénite de la grande porte des Mathurins est , à mon avis, un des plus habiles, sinon le plus habile. Personne, je crois, n'en peut mieux parler que moi ; car, lorsqu'il m'eut bien connu , il me prit en si grande amitié qu'un jour il me dit : Simoneau , il y a long- temps que je travaille pour vous, sans vous en parler, et vous en verrez aujourd'hui la preuve. Allez de ce pas trouver la boulangère du coin; j'allai trouver la boulangère du coin, qui me dit : Êtes-vous Simoneau, pauvre habitué de l'église des Mathurins? Oui, lui répondis-je. Eh bien , allez trouver l'épicier de l'enseigne du Plat d'Etain. J'allai trouver l'épicier de l'enseigne du Plat d'Etain, qui me dit : Êtes-vous Simoneau, pauvre habitué de l'église des Mathurins?

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Oui, lui répondis-je. Eh bien, allez trouver le premier bedeau de la Collégiale de Saint-Urbain. J'allai trouver le premier bedeau de la Collégiale de Saint-Urbain, qui me dit : Êtes-vous Simoneau , pauvre habitué de l'église des Malhurins? Oui , lui répondis-je. Eh bien, allez trouver messire le doyen de la Collégiale de Saint-Urbain. J'allai trouver le doyen de la Collégiale de Saint -Urbain, qui me dit : Êtes-vous Simoneau, pauvre habitué de l'église des Mathurins? Oui, messire le doyen, lui répondis-je. Eh bien, je vous donne la place qu'occupait à la petite porte le donneur d'eau bénite. C'était un mauvais pauvre, que j'ai chassé. Au lieu de sanctifier les personnes qui entraient à l'église, il se rendait complice du Diable; il perdait le corps et l'a me d'un grand nombre de jeunes filles auxquelles il remettait des billets et des fleurs. Conduisez-vous mieux, réparez le mal qu'il a fait.

Depuis plusieurs années., grâce à la protection de messire le doyen de Saint -Urbain , je donne de l'eau bénite à la petite porte de cette église. Convenez-en, messeigneurs , il n'est aucun de vous, môme aucun de vos gens, qui voulût changer de sort avec moi ; cependant lorsque je cesserai de donner de l'eau bénite, lorsqu'on en donnera à ma bière, il y aura des brigues , des cabales, pour obtenir ma place. Tout le corps des pauvres se soulèvera; car, vous le savez, dans l'état le plus malheureux , les donneurs d'eau bénite sont les moins malheureux.

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