‹ Histoire des Français des diverses étatsChapitre 2 sur 36 · LE CULTIVATEUR · texte numérisé non relu

LE CULTIVATEUR

Histoire n.

Le pauvre s est retiré, courbé sur son bâton, en gémissant, en soupirant, en toussant. Tout aussitôt à un côté de la cheminée s'est levé le fermier Rémi, plus connu à la halle au blé, que dans les salles du beau monde. Il était en habit et chausses de couleur bise, ceinture et escarcelle de peau de chèvre le poil en dehors, houseaux ferrés montant à peine aux mollets l| chapeau clabaud garni d'une Notre- Dame de plomb a, comme en ont toutes les bonnes gens. Sa contenance était aussi ferme que celle d'un avocat à l'audience, sa voix aussi sonore.

Je me garderai bien , a-t-il dit , de nier que les pauvres soient les plus malheureux ; je craindrais d'arrêter le cours des aumônes, de m'attirer la malédiction de Dieu ; cependant je dirai que les pauvres ne sont pas les hommes qui ont le plus de peines, d'anxiétés, de soucis. Eh! quels sont ces hommes? me demanderez-vous. Messires, vous les connaissez aussi bien que moi ; mais puisqu'il le faut, je les nommerai ; ce sont les cultivateurs.

Toutefois ce n'est pas tant le soleil , la pluie , la neige qu'il est difficile de supporter, c'est le mépris. Depuis long-temps nous sommes les hommes simples, les bons hommes , formant dans la société la

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dernière classe de la fortune, passe; de la civilité, delà politesse; eh bien ! passe encore; des lumières, c'est ce que je ne puis tranquillement entendre. Au siècle actuel, si l'on pesait exactement la science de chaque état , ce serait peut-être tout le contraire.

Mais qu'ils viennent donc ceux qui prétendent que le métier de cultivateur est si aisé. Je leur donnerai ma ferme : elle est de quelque importance, puisque, sans y comprendre l'inventaire , elle a coûté trois mille livres 3 ; je la leur donnerai pour a moitié de ce qu'elle doit naturellement rapporter , et nous verrons si avant la fin du bail ils ne seront pas ruinés. Notre état exige un grand nombre de connaissances , de longs exercices , de longues épreuves ; écoutez.

Mon père était cultivateur ou paysan , comme l'on dit derrière nous et même devant les plus pauvres d'entre nous. Mon père m'éleva d'abord dans la ferme. A huit ans, il me donna un maître et un rudiment. Bientôt , croyant s'apercevoir que mes progrès étaient un peu lents, il me fît monter derrière lui sur une grande jument poulinière, qui , en un galop, nous porta au collège de Reims où je me trouvai enfermé avec un grand nombre d'autres jeunes prisonniers de mon âge; j'y appris le latin et le grec. Au bout de quelques années, quand vint la saison des fleurs et des nids, je sautai par dessus les murs de clôture et je repris le chemin de mon village. Je trouvai mon père qui se promenait dans 3. 3

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une grande prairie; je me jetai à genoux devant lui, et le priai de me laisser à la campagne. En même temps un de mes jeunes frères, qui était accouru vers moi, le priait aussi , à genoux, de permettre qu'il allât prendre ma place. Mon bon père nous embrassa tous les deux et consentit à notre demande, c'est-à-dire a mon malheur, et au bonheur de mon frère; car il est aujourd'hui magistrat; c'est pour lui que je cultive , parmi les épines , le froment et les fruits. J'eus dix-sept, dix-huit ans ; alors finirent les études , les peines de mon frère; alors finirent mes plaisirs. Mon père me dit: Tu n'as pas voulu étudier les sciences; tu as voulu fendre la terre ; voila un attelage qu'il te faudra conduire, depuis le lever jusques au coucher du soleil , depuis le premier jusques au dernier jour de l'année. Il n'y avait pas à répliquer; je me mis à labourer, je laboure encore, et je labourerai toujours.

Voici, messires, ce qui, dans les commencemens, me fit supporter les pénibles travaux des champs. Au village le plus proche demeurait Guillemetle, fille unique d'un laboureur. L'espoir d'obtenir cette jeune personne, la plus sage et la plus belle au dire de tout le monde, charmait toutes mes peines. Lorsque j'eus vingt-six ans, je priai mon père de la demander pour moi en mariage. Le père de Guillemette répondit qu'il m'accorderait volontiers sa fille, mais qu'elle lui était en même temps demandée pour le jeune Cyrille, fils d'un de ses

amis ; qu'il tenait beaucoup à ce que son héritage ne dépérît pas après lui; qu'il prendrait pour gendre celui de nous deux qui serait l'agriculteur le plus habile.

Quelques jours après le père de Guillemette nous fit appeler en même temps, Cyrille et moi; sans autre préliminaire , il nous emmena dans les champs. Ce fut à moi qu'il adressa d'abord la parole : Rémi, me dit-il , j'aurais dû peut-être , avant de sortir de ma ferme , vous interroger l'un et l'autre sur les constructions des étables , des greniers , des granges; car pour le cultivateur, peu importe son logement, toujours assez beau et assez bon: toutefois, chemin faisant, voyons un peu. Ma première réponse le satisfît singulièrement: En fait des divers bâtiments ruraux, lui répondis-je , il faut prendre pour modèle ceux du clergé 4, ordinairement en belle pierre , avec voûtes et contreforts 3; c'est là qu'il se plaît aussi à montrer sa magnificence. L'observation est vraie, très-vraie, me dit le père de Guillemette ; passons à la culture.

Voilà une jachère qui repose depuis trois ans, c'est assez, je l'ai essartée: maintenant que faut-il faire ? — Atteler ses chevaux ., ses bœufs 6 , labourer. — Tous les jours sont-ils également favorables au labour? — Non certes , il faut consulter le cours et le décours de la lune 7. — Et les fêtes des saints? Labourerai-je quinze jours avant la Sainte- Luce? — Non. — Quinze jours après? — Non 8.

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— Celte terre est sablonneuse. — Il faut l'engrais* ser. — Cette terre est argileuse. — Il faut la marner °. Je passe la longue série des questions sur les diverses sortes de labourage à quatre , à trois, à deux ehevaux , à un cheval; à deux bœufs, à un bœuf IO; sur les semailles, le sarclage, qu'il fit à Cyrille et après lesquelles il revint à moi et me dit : Nous sommes au mois de juin; la récolle de ce champ ne s'annonce pas bien; cependant je n'ai pas épargné le fumier; j'ai bien cultivé; et la saison a été convenable. — Ah! peut-être, en semant le blé, vous aurez laissé tomber, par mégarde, quelques grains sur les oreilles des chevaux ou des bœufs °. — C'est cela, mon ami! c'est cela ! je ne te croyais pas si fin ; quoi ! à ton âge ! tu ne commences pas mal. Mais puisque tu en sais tant, il faut que je l'apprenne qu'il est encore prudent de faire passer le blé de semences à travers un crible de peau de loup ". Suis mon conseil , et tu m'en diras des nouvelles. iNous sommes au mois de juillet, les blés sont mûrs , les épis penchent sous leur poids, il faut moissonner. Dis-moi, de quelles faucilles te serviras*lu ? — Suivant que le blé sera plus ou moins fort , je les prendrai plus ou moins courbées '% — A loi, Cyrille! Mon voisin Romuald , dont tu vois d'ici la grange et l'aire . avait, l'année dernière, une belle moisson; en peu de jours vingt outerons l'eurent battue avec leurs grands fléaux ,3; cependant il n'en a rien retiré. — H y a apparence

qu'une averse subite sera tombée sur ses grains avant qu'ils aient été vannés, et qu'elfee les aura échauffés et avariés ; ce qui ine fait parler ainsi , c'est que son aire n'est ni pavée ni couverte ,4.

— C'est vraiment ce qui est arrivé. Dis-moi, quelle est la plus belle espèce de blé? — Le froment. — La plus noble? — L'orge ,5. — Dis-moi encore; pour le pain de tes petits enfans, pour la pension , eu blé, de ton vieux père, tu veux donner le meilleur froment; dans quelles terres vient-il? — Dans les terres grasses. — «Erreur, mon ami Cyrille, lui dit le père de Guillemette ; c'est dans les terres sèches ou légères l6; et il avait raison: Le blé dégénère-t-il ?

— Oui ; dans certains pays le froment se change en ivraie ,?. Le père de Guillemette, après avoir encore assez long-temps interrogé Cyrille sur la conservation des blés dans les greniers et les arehes ,8, m'adressa de nouveau la parole et m'entreprit successivement sur la culture des prairies naturelles, dont l'irrigation exige toute l'intelligence de l'homme, et sur la culture des prairies artificielles ,9 , dont les semis, en graines de fourrage , supposent les plus exactes connaissances des différentes terres. Il entreprit ensuite Cyrille sur les fenaisons, les coupes des foins, le bottelage et l'engrangement 20.

Il nous avait fait moissonner devant lui, il nous fit faucher: Mes amis, nous dit-il, les hommes de ville ne savent rien faire ou ne savent, chacun, faire qu'une seule chose : les hommes des champs doi-

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veut tout faire ou savoir tout faire. Cyrille n'avait pas mis à la ceinture la pierre à aiguiser a* , il la lui fit mettre. 11 lui fît piquer, aiguiser la faulx : Mon ami, lui dit— il , Rémi ne moissonne pas aussi bien que toi; tu ne fauches pas aussi bien que lui.

Après avoir traversé de grandes prairies carrées entourées de clayonnages " et nous être assez longtemps entretenus sur cette nature de bien , nous nous élevâmes insensiblement jusqu'à Closes-Vignes 23.

Ce lieu est charmant ; il prend son nom des hautes clôtures d'aubépine qui entourent les nouvelles plantations de vignes , de jour en jour plus multipliées 34. Toutes les habitations en sont agréables., proprement blanchies, couvertes d'un chaume grisâtre , fixé aux faîtières et aux arêtes de la toiture par de longues traînées de plâtre 2\ Vous diriez de longs galons d'argent sur du drap gris. Le père de Guillemette y possède un de ces clos , au milieu duquel se trouve la maison , composée d'un colombier, d'un pressoir à vis 26, d'une cave et d'un petit logement par dessus. Dès que nous fûmes arrivés , nous parcourûmes les vignes ; et les questions de recommencer. D'abord elles eurent pour objet les labours, ensuite la forme des provins: Rémi, me dit ensuite le père de Guillemette, quand faut-il tailler la vigne dans les pays chauds? — Aussitôt après les vendanges. — Et dans les pays froids? — Au mois de mars. — Quand faut-il tailler long?

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Lorsque la récolte a été mauvaise. — Quand fautil tailler court ? — - Lorsqu'elle a été bonne. — Peuton tailler la vigne en fleur? -— On le peut et on le doit dans certains cas. — Pourquoi cette année un grand nombre de vignerons ont-ils eu tant de feuilles et si peu de raisins? — C'est qu'ils ont taillé durant la nouvelle lune; la lune, qui gouverne les semailles , gouverne aussi les tailles et les gouverne encore plus sensiblement. La lune laisse tomber de grands trésors sur la terre : nous ne savons pas les ramasser. — ■ A quel quartier faut-il tailler pour que les raisins se conservent? — Au dernier quartier. — A quel quartier faut il tailler pour qu'il y en ait beaucoup ? — Au premier quartier 2?.

Ensuite nombreuses et minutieuses questions sur la manière d'échalasser, d'ébourgeonner, d'accoler, d'épamprer , après lesquelles le père de Guiliemette, s'adressant à Cyrille, lui dit: J'ai vendangé; mon vigneron a pressé les raisins avec ses pieds 8 ; combien de temps faut - il pour le cuvage ? — Plus ou moins , suivant que vous voudrez faire du vin blanc , du vin clairet, du vin couvert. — Comment faut-il préparer les futailles ? — En les lavant, en les appropriant, surtout en y faisant brûler de l'encens 29. — L'année dernière mon vin était corsé, généreux, spiritueux, doux, bon; cette année , à cause des pluies , il est décoloré , âpre , vert : n'est-il aucun moyen de l'améliorer ? — On peut le mélanger, avec du vin vieux ; on peut

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aussi le mieller ,o, le parfumer, avec une infusion de roses ". A cet égard , Cyrille nous développa une si belle , si neuve et si brillante théorie sur les vins préparés, sucrés, aromatisés 32, que je tremblai de perdre Guillemette. Je tremblai encore davantage quand il parla de la manipulation du vin de Chaluau , que le roi d'Angleterre aimait tant "; de3 procédés au moyen desquels on était parvenu à corriger nos vins, naturellement légers 34 et à leur donner du corps, comme aux vins de Bourgogne. Je me dis : le père de Guillemette commence à être âgé ; il aime le bon vin, il se pique surtout d'en faire, et celui-là, sans doute, sera pour lui le meilleur cultivateur qui sera le meilleur vigneron : alors je me repentis , mais trop tard , de ne pas m'être appliqué davantage à ce que mon régent appelait l'œnologie, art si perfectionné de nos jours , que, dans les âges futurs , ou l'on gâtera le vin de nos vignobles, ou l'on fera du vin de Champagne comme au quinzième siècle.

Le haut du coteau de Closes-Vignes est couronné de bois qui sont, chose singulière , presque en tout temps remplis d'eau et inaccessibles aux voitures 35; c'est par là que nous prîmes. Le père de Guillemette ne nous interrogea pas longuement sur l'administration forestière. Il nous dit que l'aménagement des bois , le débit des arbres dépendait aussi des lunaisons36: mes amis, dans tous les travaux des champs, toujours la lune, toujours savoir où est la lune.

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En redescendant le eoteau nous traversâmes les vergers , bordés en planches, dont le haut était scié en pointe 37 comme les palissades des villes 38. Il ne peut guère entrer ici , dit-il , d'autres voleurs que les oiseaux du ciel. Je prévis qu'il allait être question de la culture des arbres fruitiers, maintenant si changée , si variée , et je m'en réjouis , comme d'une occasion de prendre ma revanche contre Cyrille, qui s'était montré si supérieur dans l'art de faire le vin. Effectivement , comme si le père de Guillemette eût vu ce qui se passait au dedans de moi , il se hâta de me faire dire ce que je savais ; il m'interrogea en ces termes : Rémi , regarde ! les arbres de mon verger sont vieux et mousseux ; j'ai envie d'en planter un autre au fond de cette vallée. — Vous n'en ferez rien , lui dis-je ; vous le savez mieux que moi; les fruits qui viennent dans les lieux humides , donnent des enflures 39. — Tu as raison, si bien raison, que, depuis long-temps, j'ai résolu de planter mon nouveau verger à mi-côte de la montagne où nous sommes. Maintenant dis-moi combien de profondeur donnerai-je aux fosses ? *— - Jusqu'à six pieds 4°. — Connais-lu la préparation de la terre? Si je plante des cerisiers, sais-tu avec quoi il faudra la mêler? — Avec de la chaux 4'. — Si je plante des néfliers ? — Avec de la cendre 4\ — Si je plante des amandiers? — Avec du miel 4\ — Cela est vrai, mon ami. Je te dirai même que si l'on mêle un peu de miel avec la terre des semis , on

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est sûr d'avoir des fruits très-gros 4t. Ecoute-moi bien maintenant: je vais t'attraper cette fois ! connais-tu le secret pour avoir des fruits sans noyau? — Non. — Il faut ôter la moelle des jeunes arbres 45; je ne l'ai pas expérimenté , mais les gens les plus habiles l'assurent. Or, ça! voyons, si je te prendrai, sur les diverses manières de greffer. Combien y en a-t-il ? — Au moins dix; mais elles rentrent dans les quatre les plus usitées : celle en incision , celle en fente , celle en écusson et celle en canon *G. — Pour faire venir vite un arbre? — On doit déchausser le pied; fendre les grosses racines et mettre des pierres dans les fentes 47 ; c'est le plus sûr procédé. Quand, dans la suite, on arrachera nos arbres, on reconnaîtra facilement les savantes pratiques de notre âge. — Pendant combien de temps faut-il arroser les arbres après leur plantation? — Pendant un an 4*. — Quels sont les meilleurs remèdes pour les maladies des arbres? — Les incisions , les cautérisations, les onctions 49. — Quel est le meilleur moyen de les écheniller? — La fuiaée 5o. — Si tu veux conserver long-temps des poires, des pommes?— Je les enduirai de terre glaise. ' — C'est bien, Rémi; tu ne risques guère que de manger de bons fruits, et d'en manger durant longues années; car c'est une nourriture bien saine.

Je voudrais savoir si tu connais aussi bien le jardinage. Parlons un peu des melons, des légumes fins; mais non, passons! Mon ami, eonlinua-t-il,

je t'embarrasserais peut-être un peu , en te demandant comment on cultive ces melonnières , qu'on voit aujourd'hui dans les beaux jardins, en te disant de me faire connaître les nouvelles variétés de légumes, de choux de Milan, de brocoli 5\ Je suis persuadé qu'avec le temps tu apprendras les détails de cette belle partie de l'agriculture.

Messires, je m'arrête un moment. Si je ne me trompe, vous êtes un peu étonnés; vous croyiez les bornes de notre art ou plutôt de notre science plus resserrées. Oh! je ne suis pas au bout. Sans doute, nous labourons, nous fumons les terres, comme Yarron et Columelle; nous semons, nous moissonnons comme eux; mais outre leurs procédés, combien de receltes, combien de secrets ne connaissons-nous pas pour accroître la récolte du blé ! et dans les autres parties, où en sommes-nous aujourd'hui? 3\os devanciers du dernier siècle n'étaient que d'ignorans laboureurs. Depuis qu'avec les lauriers de la victoire, nous avons rapporté d'Italie des graines, des greffes, des livres 53, nous sommes vraiment des agriculteurs.

Je reviens au père de Guillemette , qui , ce jourlà , se mit dans une furieuse colère contre son berger. Nous le rencontrâmes près d'un ruisseau ; il empêchait à grands coups de houlette ses brebis de boire : Abdon ! lui cria le père de Guillemette, vous serez donc toujours le même? vous serez donc toujours, par esprit de routine, l'ennemi de votre

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troupeau? Dans certains mois vous 1 empêchez de boire; dans d'autres vous le menez à la pluie. Après la tonte, vous faites passer les agneaux dans les chemins les plus poudreux; vous ne voulez d'ouverture aux étables que du côté de la bise : ce sont là des préjugés que vous ont transmis les anciens bergers54 Il faut y renoncer, ou quitter mon service. A quoi sert , ajouta-il , que toutes les semaines je lise à mes gens les instructions sur l'agriculture, qui sont au calendrier des Heures55? Abdon ! sachez que pour être berger il ne suffit pas de porter une cape blanche , un capuche et un cornet pendu à la ceinture 56. La nuit quand au milieu des champs vous avez enfermé vos brebis dans les claies bien fixées par de bonnes fourches, quand vous vous êtes enfermé vous-même dans votre cabane à quatre roues 57, pensez un peu à votre état. Je sais de bonne part que vous n'aimez guère les vieilles filles; certes les vieilles méthodes ne conviennent pas plus à votre âge.

Nous retournâmes vers la maison : en chemin 3 le père de Guillemette nous fit à Cyrille et à moi un grand nombre de questions difficiles sur la qualité des pâturages, ainsi que sur le régime des troupeaux , et il finit en nous recommandant de ne pas économiser les sonnailles, d'en donner aux moutons, au moins à un sur dix 58; il nous recommanda aussi de ne jamais les faire paître avant le lever et après le coucher du soleil *9. Ensuite , s'a-

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dressant particulièrement à moi , il me dit : Rémi, si tu avais un méchant bélier, comment t'y prendrais-tu pour le contenir? — Je lui percerais la corne00 — Dis-moi encore : si tu n'avais ni chien ni bâton pour défendre ton troupeau , et que tu visses venir les loups, fuirais-tu? grimperais-tu honteusement sur un arbre? que ferais-tu? réponds ! Tu ne sais; eh bien ! prends alors deux petites pierres, et frappe-les Tune contre l'autre; mais ne cesse de les frapper, ou je ne réponds de rien «V, Nos rois ont ordonné les grandes chasses, les grandes huées de plusieurs villages réunis 62; ils ont encouragé la destruction de ces animaux si nuisibles à l'agriculture. Quelle est la récompense que promet pour chaque tête de loup l'ordonnance de Charles Vil? — Vingt sous 6\ — Tu n'ignores pas qu'avec une tête de loup, promenée de village en village, on se fait donner des œufs? — Et des fromages Gi. — Mes amis , nous dit le père de Guillemette , je vois avec plaisir que vous vous êtes appliqués à l'art du berger : c'est une des parties les plus essentielles de notre état ; les princes et les grands l'honorent d'une manière spéciale. Vous avez entendu parler de la forêt de Laudeac, où le vicomte de Rohan nourrit jusqu'à six cents chevaux sauvages 65? et personne, je crois , n'est revenu d'Italie sans avoir visité la grande ferme des Granges , où les ducs de Milan ont fait bâtir de magnifiques étables qui renferment dix-huit cents vaches laitières ou bœufs gras , et

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quatorze mille chèvres , brebis ou moutons î6.

En continuant à marcher, nous nous approchâmes du bas du village où est un grand étang carré, plein d'eau vive. Au printemps, lorsque la bordure des genêts qui l'entourent est en fleur, vous diriez d'un grand miroir dans un grand cadre d'or. C'est là que le père de Guillemette, après s'être assis entre Cyrille et moi, recommença ses interrogations.

Mes amis, nous dit-il, qui ne sait pas pronostiquer le temps, les bonnes ou mauvaises saisons, les bonnes ou mauvaises années , ne pourra régir son bien ; et vous en sentez la raison : il ne saura ni quand il faut labourer, ni quand il faut moissonner; il ne saura ni quand il faut vendre , ni quand il faut acheter : Cyrille, les vieilles brebis entrent en amour avant les jeunes; quel signe? — Bonne année. — Au contraire, les jeunes entrent en amour avant les vieilles? — Grandes maladies. — Tiens! entends les oisons qui crient plus que de coutume. — Pluie. — Regarde ces bœufs qui se couchent sur le côté droit. — Pluie. — Vois-tu ce chat qui se lisse avec les pattes. — Pluie. — Les feuilles de ces pêchers tombent avant le temps. — Mortalité de bestiaux. — Rémi , le jour de Noël sera un jeudi. — • Abondance de vin. — Il a plu le jour de saint Marc. — Nous n'aurons guère de prunes G\ — Mes amis, je vous tiens quittes de mes questions sur les sympathies et les antipathies entre les plantes, entre les animaux G8. Ces connaissances, bien qu'elles ap-

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partiennent à l'agriculture, ne sont pas tout-à-fait encore de votre âge.

Je vous tiens quittes aussi de mes questions sur la laiterie et la basse-cour, dont le rapport est considérable et pourrait en France le devenir bien davantage : En Italie, on a trouvé le moyen de faire éclore dans un seul four jusqu'à dix mille poulets6*». Tout est en proportion dans ce riche pays; à Parme, à Plaisance, on fait des fromages grands comme des meules de moulin 7°.

Passons aux frais de culture et aux prix des denrées. Le propriétaire doit savoir compter.

Dans ce moment parut Guillemette; elle venait faire boire ses deux jeunes agneaux privés, qui suivaient toujours ses pas. Les rayons du soleil, que la surface des eaux renvoyait sur son visage,îa rendaient belle et brillante comme un ange. Je fus ébloui.

Le père de Guillemette s'aperçut de mon trouble: il me donna quelques moments pour me remettre ; ensuite il me dit : Je suppose que je te donne un bien à faire valoir, comment tiendras-tu alors tes comptes? Sauras-tu quels sont les frais d'exploitation et les prix des diverses productions d'une ferme? Je îuirépondis: J'épargnerai autant de façons que je pourrai ; et quand je serai obligé de prendre des aides, je paierai, pour la journée d'un homme, douze deniers, et six pour celle d'une femme ;'. Si les travaux des semailles pressent, je paierai à un charretier, pour sa journée et celle de ses chevaux ,

trois, quatre sous 72; et si tous mes gens se trouvent dans ce temps occupés, j'aurai , pour huit deniers par jour, des vendangeurs ?3. Quant aux façons des vignes, c'est cinquante sous par arpent 71; tout le monde le sait.

Je lui donnai ensuite, dans un très gand détail, les divers prix des autres travaux de la campagne.

Passant aux prix des denrées , je lui dis :

Je vendrai , années communes :

li'v. sous. de».

Le setier de froment a 20 »

Celui de seigle » 10 >»

Celui d'orge » 7 6

Celui d'avoine » 5 »

Celui de fèves. . 16 »

Je vendrai

Le muid de vin 6 » » 6

Je vendrai

Un bœUf : ! 2 " "

Une vache.. 5 » »

Un mouton . 10 »

Un porc gras 3 » » 77

Je vendrai

Un oison 3 »

Une cane » » 8

Une poule » »io

Un chapon » » i578

Je vendrai

Le cent d^ufs» » 3 » 79

Je vendrai

\iv. ious. den.

La livre de beurre » » 8**

Je vendrai

Le boisseau de navets » » 4"

Le cent de noix. . . , » » -JL

Je vendrai

La livre de cire » 4 ' »*?

Pour être exact dans mon récit, je dois ajoutei que ces réponses sur les prix des travaux et des produits des champs, bien que je les aie mises dans ma bouche , afin d'abréger, furent alternativement faites par moi et par Cyrille. Je dois encore dire que lorsqu'il s'agissait du prix du laitage, des œufs et de la volaille, les doigts de Guillemette, qui s'ouvraient ou se fermaient suivant le nombre de sous ou de deniers de la valeur de l'objet, me furent d'un grand secours. Son père avait remarqué cette boune volonté de sa fille; aussi, quelques jours après, lorsqu'il lui demanda lequel de mon jeune voisin ou de moi lui convenait le mieux , et qu'elle lui eut répondu, suivant l'usage, qu'il disposât de sa main, il lui répliqua en riant : Fort bien, ma fille, si déjà, sur les bords de 1 étang tu n'avais disposé des doigts en faveur de Rémi. Je veux savoir aussi, ajouta le père de Guillemette en continuant à s'adresser à moi , si tu connais les droits d'entrée à la ville, si tu sais par conséquent ce qu'il faut , ce qu'il ne faut pas y porter. Dis-moi , quel est le tonlieu des vi- 3. A

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comtes de Troyes pour la charretée de& aulx , des ognons aux marchés? — Quatre deniers, aux foires huit deniers 84.

Et les perceptions du bourreau ? combien a-t-il de chaque marchand de blé? — Une chopine de blé par semaine. — Combien sur les œufs portés au marché? — Un de dix. — Si tu amènes une voiture de bois, que lui dois-tu? — Une bûche. — En quel temps? — Quand il fait froid. — -Lui dois-tu les étrennes en fruits? — Non, je ne suis pas revendeur ".

Restait la police rurale sur laquelle nous n'avions pas été encore interrogés. Il va sans dire que le père de Guillemette ne l'omit pas : Rémi! puis-je aujourd'hui emporter les gerbes et les fruits de la terre avant le lever du soleil? ■ — ■ Oui. — Après le coucher? — - Oui 86. — Les bois taillis, combien d'années sont-ils défensables? — Jusqu'à la quintefeuille 87. — Les vignes, pendant quels temps de Tannée sont-elles défensables? — Dans tous les temps. — Les prés clos et ayant droit de clôture 88? — Depuis la Chandeleur jusqu'à la St— Michel. — Les autres prés? — Jusqu'après la fauchaison 89. — Lorsque les parcours sont ouverts, où puis-je amener le gros bétail? — D'un clocher à l'autre. — Et les bétes blanches? — • Aussi loin qu'elles peuvent aller, pourvu qu'elleS*retournent le soir à la bergerie 9°. Le père de Guillemette fit ensuite à Cyrille plusieurs questions sur les bans des moissons et des

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vendanges, leur fixation par les prud'hommes * , leur proclamation par le maire »*; après quoi il me dit : A ton tour, Rémi : quand puis- je allumer du feu dans mes vignes? — Jamais 9\ — Mon ami, j'ai pris des glaneurs dans mon champ, des grapil leurs dans ma vigne , avant que les fruits fussent entièrement enlevés, où dois-je les mener? — En prison s4. — Des volailles sont entrées dans ton héritage , que ferais-tu? — Ce que je fis hier : je trouvai des oisons et des poules dans mon pré , je tuai un oison et une poule, et les jetai hors des clôtures °\ — Mes amis, c'est bien, très-bien, nous dit le père de Guillemette. 11 nous ramena chez lui où il nous invita à dîner; ensuite il nous congédia.

Je ne vous ai pas rapporté le centième des questions qu'il nous fit; et il ne nous fit pas le centième de celles qu'il pouvait nous faire : Messires , notre métier ne vous paraît plus à cette heure très simple , très facile. Ah ! si l'on écrivait la science nécessaire à un bon agriculteur, elle formerait un grand livre que les deux plus forts d'entre vous auraient de la peine à soulever.

Vous voulez savoir peut-être si j'obtins Guillemette : oui, je l'obtins; et dès ce moment je fus le plus heureux des époux ; mais je me trouvais en même temps plus étroitement aï taché au plus malheureux des états.

En doutez-vous ? eh bien ! comptez un moment nos peines: oubliez si vous voulez qu'un grand

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nombre d entre nous ne possédons que des domaines congéables, que nous pouvons en être chassés du soir au matin 9° ; mais souvenez-vous que nous avons travaillé les terres pendant la nuit pour soustraire aux poursuites des gens de finance les animaux de labourage, et que lorsqu'ils nous ont été soustraits, nous nous sommes attelés à la charrues. Je conviens que nous vivons aujourd'hui sous le bon roi Louis XII ; je conviens encore que tous les jours la valeur des biens fonds hausse, quoiqu'on ne cesse de défricher08; je conviens aussi que la valeur des productions de la terre hausse de même ; mais que de chances ! que de dangers ! avant de les recueillir. INous avons labouré, fumé , sarclé nos champs; les jours d'Urbinet , de Golinet , de Pérégrinet", la semaine peineuse,0°, les temps critiques sont passés. Nous jouissons des belles apparences de notre récolte ; nous voyons notre troupeau bondir sur le coteau voisin; nous nous promettons enfin une bonne année. Au moment où nous contemplons d'un visage serein la nature , tout à coup le ciel se couvre > les nuages s'amoncellent. Nous avons beau sonner pour écarter les démons qui tournoient dans les airs ,0', l'orage fond sur nos terres, et enlève jusqu'au roc les cultures qui peu d'heures avant réjouissaient la vue.

Quelquefois cependant nous échappons aux orages , aux grêles , aux mauvais jours , aux mauvaises années; mais si nous n'habitons dans le terri-

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toire privilégié des faubourgs °% nous n'échappons pas aux fermiers de l'église : ils nous demandent, suivant les divers pays, depuis la vingt -sixième jusqu'à la onzième gerbe103; ils nous demandent la dîme des jardins, des vergers, des bois, des veaux, des agneaux104.

Bast encore, les gens d'église sont nos frères, nos fils, nos oncles , nos neveux. lis encensent d'ailleurs les autels; ils font la process on autour de nos champs; ils y attirent la rosée du ciel; ils savent prier , ils prient Dieu mieux que nous : mais , je le demande, les seigneurs, s'ils prient Dieu aussi bien, ils ne le prient pas mieux ; cependant leurs gens viennent toutes les années, aux jours des Saints dont on nous fait porter le nom , afin que nous nous en souvenions mieux; à la Saint-Remi, à la Saint- Luc, à la Saint-Martin10 \ nous demander non la vingt-sixième gerbe, mais la sixième, la cinquième, le quart de notre blé , de notre vin lo6. Et si vous hésitez, le grand terrier, aussi grand, plus grand que notre table107 sur laquelle nous mangeons de si mauvais pain, s'ouvre et il s'y trouve toujours que vous devez beaucoup plus qu'on ne vous demande : Cognue chose soit à tous , vous dit à chaque chapitre , le grand livre, que Thomas... demeurant à... paroisse de... par sa bonne volonté , recognoit et confesse avoir et tenir, que ses héritiers devront avoir et tenir une

terre.... une vigne confesse qu'il doibt payer —

confesse qu'il doibt porter.... confesse qu'il doibt

faire '**. . . . Ces reconnaissances , ces confessions ne finissent pas. En d'autres mots, il n'y a pas d'actes mieux bâtis, mieux cimentés que les terriers des reconnaissances, des confessions. Le notaire du village, mon beau- frère, me disait que dans toute la France les actes des reconnaissances et des confessions étaient également bien bâtis, car c'était partout à peu près la même forme ; dans le midi : Conoguda cosa sia que Simon de la parropia... per sa bonna voluntat rcconogo et confesset™0.... ; dans le corntal d'Avignon , dans les terres du pape : Noverint quod universiti Johannes sponte sua per se et suos heredes rccognovit et confessus fuit'10.

Ainsi toute la terre se trouve par champs, par vignes , par bois, par friches, par prés, par pâtures, toute dans les grands livres des seigneurs. On vient d'affranchir les hommes à prix d'argent ", : ne pourrait-on aussi à prix d'argent affranchir les terres ? La belle famille de France n'est plus tachée de servitude : ne devrait-il pas en être ainsi de la belle terre qu'elle cultive? toutefois , il faut le dire, on y voit enchâssées quelques parcelles de terre franche ou de franc-alleu"2, qui pourraient bien s'étendre. Le temps veut se mettre au beau, mais en attendant il est encore toujours bien mauvais ; l'avenir amènera des changemens; mais quand? quand cesserons-nous d'être les plus malheureux ?

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