LE MARCHAND
Histoire xiv.
Denis Bordier, un des marchands de la ville les plus considérés et les plus riches, a voulu parler pour son état; les autres marchands y ont consenti. Il est venu ce soir d'assez bonne heure; et aussitôt que l'assemblée a été réunie , il a pris la parole :
Messires , a-t-il dit, j'étais encore au village, et encore tout jeune garçon, lorsqu'un orage m'amena
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fortuitement sous un grand chêne, où s'était aussi réfugié mon parrain avec trois autres personnes. J'étais fort aimé de mon parrain ; je lui appris que dans quelques jours je devais partir pour Troyes , que j'allais être marchand: Garde-toi décela, me répondit-il aussitôt, en me saisissant vivement au bras , comme pour m arrêter ; tu te ruinerais ; tu reviendrais ; tu ferais comme trois frères que je connais, qui s'appellent l'un André, l'autre Joseph, l'autre Boniface.
André prit le commerce du blé; il n'avait pas d'expérience ; il ne savait pas que dans certaines villes on ne peut acheter le blé la veille du marché. Il en acheta: on le lui saisit '. Ensuite il remplit tous ses magasins ; mais les grands vassaux , plus maîtres dans leurs provinces que le roi dans son royaume , défendirent l'exportation 3 par la crainte imaginaire d'une famine , en sorte que les grains entassés dans la province où était André se gâtèrent, tandis que dans les provinces voisines on périt de faim. André fut obligé de vendre son blé à perte. L'année suivante la circulation devint libre entre les provinces, mais elle ne le fut plus entre le royaume de France et les autres royaumes 3 , et André qui avait de nouveau acheté du blé , fut obligé de perdre encore. Acheter cher , vendre à bon marché , n'est pas un commerce qu'on puisse faire longtemps. André revint bientôt; il ne lui restait plus rien ; son oncle le reçut chez lui , et quelques années après le fit sonJa&itier.
Joseph prit le commerce du vin; mais outre que les grands vassaux gênaient la circulation du vin comme celle du blé4, Joseph manquait aussi de connaissances locales , et souvent il vit ses futailles saisies aussitôt qu'il les avait fait déposer sur la halle : quand il se plaignait , les échevins voulaient bien quelquefois lui montrer les chartes de la ville, d'après lesquelles il n'était pas permis d'y introduire des vins tant que les habitans en avaient à vendre5. Comme étranger, il payait d'ailleurs plus cher le courtage6 : de plus , quand il chargeait son vin , il payait encore comme étranger le droit de chargeage7; et si son vin n'était pas dans des futailles reliées à larges barres, il fallait l'entonner dans ces futailles de forme légale 8. Joseph se ruina; il revint aussi. Toutefois comme il était beau garçon, il épousa la jeune héritière d'une petite ferme, et, de même que son frère, il se remit à labourer.
Boniface préféra le commerce des bestiaux. Il allait de Troyes à Lyon : un jour il fut rencontré vers les marches de la Champagne, parles troupes qui tenaient pour le duc de Bourgogne : tous ses bestiaux lui furent pris ; il voulut recourir au capitaine, mais celui-ci, ajoutant la raillerieau déni de justice, lui dit : Quoi! vous avez encore votre robe fourrée de peau d'agneau9, et vous prétendez que ce sont mes gens qui vous ont détroussé ? allez . ils sont vrais retondeurs, vrais écorcheurs lo; sûrement ee ne sont pas eux; ils ne vous auraient rien
laissé. Boniface revint comme ses deux frères; mais il avait eu la prudence de ne vendre que la moitié de son bien : il se remit à labourer l'autre.
Si tu doutes , continua mon parrain , delà vérité de ce que je te dis , voilà André, voilà Joseph, voilà Boniface : ils sont là devant toi; un heureux hasard semble les avoir fait trouver ici pour te dissuader de prendre l'état le plus malheureux.
INi ce que put encore me dire mon parrain, ni ce que purent me dire les trois anciens marchands, ses cousins, qui ce jour-là étaient venus le voir, ne m empêcha de partir. Je m'étais promis d'être plus sage, plus heureux qu'eux. Je prenais d'ailleurs, moi, le commerce de la mercerie. Effectivement j'entrai chez un bon et honnête marchand mercier à qui il tardait de sortir de son état, car aussitôt que je fus à la fin de mon apprentissage , il acheta une maison de campagne, me fit épouser sa fille et me céda son fonds de commerce.
Mais mon histoire ne finit pas là.
J'étais établi dans la même rue , dans la même maison où je suis établi encore. Il entra chez moi un vieux marchand florentin ; il fit quelques emplettes et demanda à s'asseoir. Je voulus montrer devant lui que je n'étais pas un des plus ignorans.
Je lui dis que la science du commerce avait fait bien des progrès en France; il se mit à rire , de ce rire italien si gai, si long et surtout si expressif, qu'il finit toujours par vous faire perdre contenance. Je
le priai instamment de m'apprend re en quoi ce que je venais de dire était si risible. Après s'être long-temps fait presser, il me parla ainsi: J'ai quitté les affaires; et, puisque vous désirez si franchement de savoir la vérité, vous la saurez et en peu de mots : les marchands français , vous n'êtes pas commerçans. Par mer, du coté de l'océan , ce sont les Espagnols, les Portugais, et un peu les Anglais qui font votre commerce11; par mer encore, du côté de la Méditerranée, ce sont les Italiens'2; par terre, ce sont les Flamands l3, et si vous voulez un peu aussi les Allemans14 : les marchands français, vous n'êtes que des détaillans, que des revendeurs. Ces derniers mots m'ouvrirent les yeux ; et aussitôt, pour cacher ma honte, je résolus de m'associer à une maison étrangère. Je connaissais depuis quelque temps un marchand anglais, grand et beau parleur, sans doute fils d'une mère de Gascogne ou de Normandie , pays qui ont si long-temps appartenu à l'Angleterre l5 ; il m'avait plusieurs fois proposé de m'intéresser au chargement de son vaisseau : cette fois il m'y trouva tout disposé. INous nous associâmes par acte légal , et me voilà sur mer avec mon associé. Nous avions un sauf-conduit de l'amiral de France16; mais sur les côtes de la Saintonge, il fallut en prendre un autre de l'amiral de Guyenne ,?. Nous avions payé quatre livres par tonneau18; il fallut en payer encore autant19, car l'amiral de Guyenne était bien loin de se croire infé-
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rieur à l'amiral de France. Nous entrâmes dans la Gironde , il fallut payer encore quatre hardis ou un sou20 par tonneau pour aller plus avant. Un commissaire se présente afin de voir si nous n'étions pas gens de guerre; il fallut lui payer quatre livres. Notre pilote était de Bordeaux, il n'en fallut pas moins se laisser conduire par celui delà ville et lui payer cinquante-quatre hardis. ABlaye, nous fûmes obligés de déposer notre artillerie et nos armes; il fallut payer quatre hardis par tonneau. Arrivés à Bordeaux, il nous fallut tous tant que nous étions, avant de débarquer, prendre un billet du maire, et chacun payer deux livres. Un fourrier ou hébergeur vient poliment nous indiquer un logement; il fallut lui donner deux livres. Mais ce n'est encore rien : le matin , mon associé et moi voulûmes aller prendre l'air ; on nous arrêta prisonniers de guerre, pour être sortis avant que la cloche de sept heures fût sonnée. Mon associé fut obligé de payer sa rançon : quant à moi je prouvai que j'étais Français21, Champenois, du bailliage et banlieue de Troyes. Cela devait me suffire, et cela me suffît. Nous étalâmes nos draps ; vinrent les inspecteurs qui , après les avoir mesurés, furent sur le point de les confisquer, par défaut de concordance entre les dimensions anglaises et les dimensions françaises22. Nous ne pûmes presque rien vendre pendant les deux premières semaines , ni même pendant la troisième qn on nous avait accordée comme
dernier terme, après lequel on nous força à nous rembarquer23. Aujourd'hui, je lésais, toutes ces prohibitions, tous ces droits ont été abolis et on voit fraterniser ensemble marchands français et marchands anglais : il y a plus, les marchands français sont bien accueillis dans les ports de France, quand ils transportent leurs marchandises sur des vaisseaux anglais, de même que les marchands anglais sont bien accueillis dans les ports d'Angleterre, quand ils transportent leurs marchandises sur des vaisseaux français34; en tout parfaite réciprocité; mais je vous parle non de ce qui est, mais de ce qui était. Mon associé et moi fîmes nos comptes : j'en fus pour mon temps, mon mal de mer et mon tiers de mise.
J'allai porter successivement l'argent qui me restait à des marchands espagnols et à des marchands portugais, en leur proposant de faire société avec eux ; ils me répondirent les uns et les autres à peu près de la même manière.
Nous ne manquons pas d'argent, me dirent-ils, voyons si à d'autres égards votre association nous procurerait beaucoup d'avantages , c'est un calcul à faire.
D'abord s'il y a guerre entre votre nation et la nôtre, nos marchandises et nos personnes continuent à être sous la sauve-garde du roi15. Bien plus, si notre vaisseau fait naufrage sur les côtes de France, il continue à nous appartenir 2\ Ensuite
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nous n'avons pas à craindre que les officiers de vo~ tre fisc nous considèrent comme épaves; nous sommes d'un pays qui n'est pas inconnu f? ; ainsi nous devons de droit être aubains 8 , et toutefois nos successions ne deviennent pas pour cela des aubaines29; car d'après les privilèges qui nous ont été accordés, nos donations, nos testamens sont dans tout le royaume valables après notre décès , tout comme ceux des aubains ou étrangers qui meurent à Bordeaux0, à Toulouse' . Si nous plaidons , nous avons pour juges les conservateurs de nos privilèges, le doyen de la cathédrale, le sénéchal ou le bailli de la province3 . A la vérité , lorsque nous ne faisons point partie des hanses ou compagnies de commerce françaises , nous payons sur certaines rivières quelques droits de plus5'; à la vérité encore, lorsque les Français et nous, dans certaines villes , sommes en concurrence pour l'achat de marchandises étrangères , les Français, à égalité de prix, ont la préférence34. Il faut aussi faire entrer en ligne de compte que nous ne pouvons vendre qu'en gros, que nous ne pouvons vendre qu'aux jours de foire35 ; mais il ne faut pas y faire entrer que nous sommes obligés de payer le formariage lorsque nous nous marions6 : car quoique nous n'ayons pas une grande confiance dans les femmes d'au-delà des Pyrénées, nous en avons encore moins dans celles d'en-deçà ; en d'autres mots , nous ne voulons pas nous marier en France : calcul fait, tous ces légers
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désavantages et quelques autres, ne compensent pas celui de vous associer à nos profits et au secret de nos affaires. Je me retirai.
Les marchands italiens , me dis-je , ont autant et peut-être plus de privilèges 3? que les marchands espagnols ou portugais. Mon associé anglais m'avait mis en relation avec deux marchands de Lucques s je leur offris mon argent et ma société ; je fus reçu à bras ouverts. J'étais appelé seigneur par mes associés \ et monseigneur par leurs gens, ce qui flattait beaucoup mes oreilles champenoises. Toutes nos opérations ne furent qu'une suite de gains; ma confiance et ma joie ne cessaient de s'accroître: j'écrivis à ma femme de vendre le restant de notre fonds , et de m'en envoyer îe prix. Elle n'y fait faute; ma mise, mes profits doublèrent : La mauvaise arithmétique, me disais-je , que l'arithmétique anglaise , elle est toujours contre l'associé; l'arithmétique italienne est toujours pour. Enfin nous avions tant gagné que je demandai ma part ; mes associés me dirent que rien n'était plus juste, et le lendemain ils disparurent. Ils crurent que je ne saurais pas trouver Lucques. J'y arrivai plus tôt qu'eux ; iîs en avaient été informés , car ils étaient descendus à l'église des Dominicains où ils s'étaient mis en sauve-garde8 : de là ils me firent offrir un huitième, ensuite un sixième, ensuite un quart. Tout le monde se récria sur une probité aussi extraordinaire ; car , me disaient les honnêtes gens de la ville, ils peuvent vous faire tout
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perdre, soit en demeurant dans leur asile, soit seulement en plaidant : effectivement j'appris en même temps que la justice d'Italie59 n'était pas, comme la justice de France , claire , simple , courte et bonne; j'acceptai. Bientôt le climat, le chagrin me firent tomber malade ; la médecine d'Italie ressemble beaucoup à sa justice; elle n'est ni claire , ni simple , ni courte, ni bonne. Je repartis pour la France, purgé, saigné de toute manière. Je vins à Troyes : il me tardait surtout de connaître celui qui occupait mon ancienne boutique ; je me glisse dans les boucheries qui n'en sont pas éloignées, et pour n'être pas reconnu , je fais semblant , comme tous les étrangers , d'y chercher et de ne pas y voir de mouches40; enfin je me hasarde à avancer jusques aux perches qui soutenaient les montres des draps41 de mon successeur; mon beau-père m'aperçoit, sort, court m'embrasser, l'aune à la main; or l'aune de Troyes , vous le savez , d'un tiers plus courte que celle de France4* est bien plus aisée à manier. Je ne pus éviter les deux premiers des vingt coups, nombre ordinaire de cette correction , en même temps de notre pays et de notre état : ma femme avait couru après mon beau-père ; elle se mit à genoux et m'y fit mettre : je fus pardonné, réintégré , et le même jour je vendis du drap avec la même aune qui peu d'heures auparavant avait servi à un autre usage.Ilest bon de vous dire que mon beau-père avait acheté mon fonds et continué à faire fleurir mon com-
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merce, qui était redevenu une seconde fois le sien , qui redevint une seconde fois le mien , et qui lest encore.
Cependant mon beau-père ne se fiait pas tellement à mes promesses de me fixer à ïroyes , qu'il ne me fît souvent espionner; entre autres personnes qu'il employa, un de ses amis, nouvellement arrivé des Pays-Bas, où il avait long-temps demeuré, vint me voir et me proposer de retourner avec lui dans la Flandre, qu'il appela son pays, qu'il loua outre mesure, tandis qu'il me parla du mien bien différemment. Mais pour lui répondre j'en savais déjà plus qu'il fallait.
Beau sire , lui dis-je , peut-être avec un peu d'humeur, ne confondez pas la France de Charles V avec la France de Charles VIII, le commerce du temps passé avec le commerce du temps présent.
Vous parlez de roules : quelles plus belles routes que les nôtres , qui partout sont aujourd'hui si bien construites, si bien empierrées, si bien pavées avec de gros carreaux de grès, au compte de mille par cinquante toises, comme aux environs de Paris **?
Vous parlez de ponts : quels plus beaux ponts encore que les nôtres ? voyez ceux qu'on vient de faire sur la rivière de l'Aude au nombre de près de trente 44, celui de INarbonne qui a coûté dix mille livres 45, celui de Paris qui, dit-on, coûte ou coûtera peut-être vingt fois autant 46.
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Vous parlez de canaux : nous avons celui de la Loire et du Cher 47; nous aurons celui de la Seine et de la Loire proposé depuis Charles Y48; on va le faire; je le vois déjà fait.
Et c'est, je crois , à remarquer, les marchands français paient avec plaisir, en passant et en repassant, les taxes qui sont spécialement destinées à ces différens travaux 49; aux travaux hydrauliques50 surtout ; car ils savent que si le commerce a des pieds sur la terre, il a des ailes sur l'eau.
Vous dites avec raison, ajoutai-je, que les plus beaux, les plus économiques, les meilleurs canaux sont les rivières, et qu'en France, où il y a tant de ces canaux 9 tous sont obstrués par les péages 5l : je suis fâché que vous n'ayez pas, comme moi, commercé sur la Loire, vous n'auriez pas manqué de vous rappeler que devant certains châteaux , vous aviez payé :
Par muid de sel 6 deniers.
Par muid de blé 4
Par tonneau de vin 4
Par milliers de douves 8
Par fardeau d'ognons. ... un cent d'ognons.
Par fardeau d'aulx un cent d'aulx.
Par bœuf, par vache i denier.
Par mouton , par porc i obole.
Par cent de poissons un poisson.
Par cent pesant de cire, de suif,
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d'épicerie, d'amandes 4 deniers.
Par fardeau de peaux 4
Par fardeau de laine en suint. . . 4
Par gibbe ou charge de draps que peuvent porter six chevaux.. ... 2 sous.
Par fardeau de chanvre. . .... 4 deniers.
Par meule non percée.. . . . . . 2
Par meule percée 4
Par paire de roues de charrette. . 2
Par fardeau de toute espèce de métal 4 h%
Vous m'auriez enfin dit que les péages, sur celte rivière, enlevaient aux marchands au moins le dixième de leurs marchandises 53. Mais je vous aurais répondu par ce peu de mots : Ces droits sont les uns modifiés, amoindris, les autres supprimés; et j'aurais ajouté et j'ajouterai, qu'aujourd'hui cette belle rivière est non-seulement délivrée des forts châteaux qui l'ombrageaient, mais encore que son cours a été débarrassé des moulins, des écluses, et des chaussées 54; j'ajouterai aussi que l'Eure vient d'être rendu navigable 5;eî, avant tout, que la Seine va l'être jusqu'à Troyes 6. Je le congédiai eu lui disant : Messire , vous me proposez les Pays-Bas pour modèle; moi, je vous propose la France.
Cet ami de mon beau-père me dépêcha bientôt
après un de ses frères qu'il avait ramené avec lui du
même pays. Comme il m'était également inconnu,
il feignit de revenir du Levant, et après quelques
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moraens d'entretien , il me dit : Maître Bordierv j'ai entendu parler de votre activité et de votre industrie» Si vous vouliez m'en croire, vous iriez commercer aux Echelles; j'y ai moi-même commercé assez long-temps; je n'y retournerai plus; je suis trop âgé ; mais vous , en quelques années , vous y décupleriez votre fortune et avec plus d'apparence vous la centupleriez : Messire, lui répondis-je , le commerce français , comme une vieille femme , écoutait autrefois, au coin du feu, les relations des voyageurs et des navigateurs étrangers; aujourd'hui il est impatient de suivre le sillon que lui a tracé Christophe Colomb 5? , surtout celui que lui a tracé Vasco de Gama M; il désire porter en France des perroquets09; mais il désire bien plus y porter des épiceries, et gagner lui-même les quatre cent mille écus que, tous les ans, nous donnons aux marchands italiens 6o : Votre Méditerranée, ajoutai-je en riant, est, au jour actuel, un culde-sac; si j'avais à changer ma boutique, je la porterais à Nantes, à La Rochelle , à Bordeaux, enfin sur les bords de l'Océan ; mais pour rien au monde je ne quitterais la truie qui file 6l; messires , c'est mon enseigne.
Mon beau-père me rendit alors toute sa confiance; il fut entièrement rassuré par ces épreuves et par quelques autres; car je ne pense pas qu'il ait voulu m'en faire subir encore une nouvelle, quand il m'envoya , il y a quelques années , le fils aîné d'une
riche et honorable famille , qui vint me consulter sur le projet qu'il avait d'entrer dans le commerce. Je lui parlai franchement; je lui fis voir, suivant l'expression de notre métier, l'endroit et l'envers de 1 étoffe : voici , en toute vérité, ce que je lui dis :
Sire Alain, vous pourrez bien mieux vous décidera être ou à ne pas être marchand, quand je vous aurai donné quelques notions sur la nouvelle science commerciale.
D'abord c'est à la nouvelle science commerciale et à son influence que sont dues les opinions actuelles du clergé63 : ce n'est pas qu'il n'ait depuis long- temps favorisé le commerce , jusques à accorder des indulgences à ceux qui se rendraient aux foires63; mais il lui interdisait 6* , et aujourd'hui il ne lui interdit pas les ports et les villes des niécréans65; je dirai plus, adoucissant son antique haine contre toute espèce d'esclavage et de servitude, s'il ne tolère pas la traite des nègres, du moins il n'excommunie pas ceux qui la font66.
C'est encore à la nouvelle science commerciale, à son influence sur les conseils des rois , que sont dues les excellentes vues et la prévoyance que décèlent les derniers traités de commerce67, les nouvelles trêves commerciales63, ou traités de commerce temporaires, notamment avec l'Angleterre69. Si l'on me disait ou si l'on me répétait que les Anglais, en politique, ne sont pas des plus habiles70, je répondrais que ce peuple ne manque cependant pas
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d'une certaine finesse commerciale et diplomatique; je n'Invente pas, que durant ce siècle, il a voulu que la solde des troupes d'une croisade, proposée par le cardinal de Winchenster , fut prise , non sur les finances de TLtat, mais sur les marchandises anglaises qu'on devait aussi embarquer7'; je n'invente pas non plus qu'il vient d'établir des consuls à Pise7% et que ses marchands ne s'en trouvent pas plus mal.
Je pense que lhabileadministration des douanes extérieures7', j'entends ce savant jeu d'ouverture et de fermeture des portes de la France, qui fait, suivant le besoin, baisser, hausser le prix des denrées ou des marchandises, les rend, suivant le besoin, plus abondantes, plus rares, est due à- la nouvelle science commerciale, et que c'est encore par un efFet de son extension que le même jeu a lieu aussi dans les douanes inférieures74, lorsque, suivant le besoin, l'administration générale considère les diverses provinces comme divers petits Etats séparés, formant le grand Etat du royaume.
Quand le gouvernement, faisant exclusivement passer par telle ou telle ville7" le fleuve du commerce extérieur, la rend de pauvre et languissante qu'elle était, opulente et populeuse, c'est la nouvelle science commerciale qui le dirige.
C'est la nouvelle science commerciale qui le dirige,quand,d'aprèsl'expérience du tempsil favorise, interdit le commerce avec les foires de Genève76; éta-
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blit, suprime, rétablit les foires de Lyon77; place, déplace, replace habilement sur divers points, comme il lui plaît, les foyers les plus actifs du commerce des frontières.
L'habile disposition des nombreux foyers du commerce intérieur, des foires aujourd'hui espacées de quatre en quatre lieues 7% il faut l'attribuer encore à la nouvelle science commerciale.
Il faut lui attribuer aussi les nombreuses institutions de nos jours, même ïes nombreuses désuétudes.
Parmi les unes et les autres je ne vous rappellerai que les plus notables.
Institution de tribunaux spéciaux de commerce, tel que celui des prud'hommes de Lyon79 , tribunal modèle, qui va faire tomber les anciens tribunaux municipaux de commerce80, par conséquent et plutôt ceux des gardes des foires8'; par conséquent et plutôt encore ceux des rois des merciers" qui se croient les rois des marchands.
Institution à Lyon d'un change ou bourse"', à l'instar des changes d'Italie8', de la bourse d'Anvers85, de l'estrade de Londres"6.
Institution de nouveaux courtiers avec de nouvelles attributions87.
Institution d'une plus sévère police à l'égard des clercs marchands81. La peine de la prison pour dettes est aujourd'hui pour eux , comme pour les autres, également comminatoire \
Institution d'une plus sévère police à l'égard de ces petits marchands ambuîans, dont tout le ma-
/j58 XVe SIECLE.
gasin e9t sur leur éventaire , ou sur le bout d'un long bâton où flottent leurs rubans , leurs légères draperies, leurs légères toileries90.
Institution en même temps d'une police moins sévère , relativement aux étoffes que les marchands ne pouvaient pas , qu'ils peuvent aujoud'hui presser, aisseler9'.
Désuétude de ne vendre qu'aux halles92, de ne vendre certaines marchandises qu'à certains jours93, qu'à certaines heures 9i.
Désuétude des privilèges des marchands de quelques villes, de ne payer nulle part ni entrée, ni octroi, ni douanes 9\
Désuétude du privilège de plusieurs villes, d'empêcher que les marchands de certaines marchandises passent outre, sans les avoir déchargées, sans les avoir offertes aux habitans c;6.
Désuétude du privilège d'arrestation ; la première année que j'entrai dans le commerce, je fus péniblement surpris de voir, chez lui, un marchand faire saisir au collet, par ses deux filles, grandes et jolies demoiselles, un jeune marchand qui était son débiteur 97.
Désuétude des farces et des jeux aux foires98; c'est-à-dire commerce de plus en plus vivant.
Désuétude des sauve-gardes99, c'est à-dire , sûreté du commerce de plus en plus grande.
Que ne puis-je dire aussi désuétude des droits féodaux imposés au commerce avant qn'il naquît,
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qui long-temps l'ont empêché de naître, qui retardent sa croissance depuis qu'il est né. Il faudrait que les seigneurs voulussent enfin renoncer au prélèvement sur les marchandises apportées aux foires de leurs terres l0% qu'ils n'interdissent plus tout achat, jusqu'à tant que leur préposé ait élevé un énorme gant au milieu du peuple ,01; qu'ils modérassent le droit d'étalage, qui, dans certains lieux , est de huit deniers par tente, ou d'une chandelle par pied carré occupé par la tente , quand ce sont des chandelles qu'on vend l02 ; qu'ils modérassent aussi le rouaige ou perception sur les roues exigée des marchands qui portent les marchandises sur des charrettes, de ceux qui les portent sur des chevaux, de ceux même qui les portent sur le dos lo\ Alors les seigneurs attireraient les marchands dans leurs terres ; ils enrichiraient les habitans, ils s'enrichiraient; mais, disons-le, la nouvelle science commerciale s'est jusqu'ici arrêtée sur la porte des châteaux.
La nouvelle science commerciale s'est même arrêtée sur la porte du conseil du roi, quand il a concédé à l'amiral de Graville cinq écus pour cent, sur les draps d'or ou d'argent entrant à Lyon ,c4; quand au profit d'un particulier, il a imposé une douane.
Mais la nouvelle science commerciale est entrée toute-puissante au conseil du roi, quanti il a réduit à une seule monnaie les diverses monnaies des provinces l0\
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Elle n'y est cependant pas entrée toute-puissante, quand le conseil n'a pas déployé toute l'autorité royale à réduire à l'unité les divers poids et les di-
verses mesures lo6,
Sire Alain, soyez-en sûr, si cette idée , conçue dans une tête couronnée 107, absolue pour le bien comme pour le mal , vient jamais , malgré les cris de la routine et des petites spéculations locales , à prédominer , aussitôt le commerce français montera au premier rang. On dit : commerçans espagnols, portugais , italiens, flamands, allemands, français, anglais t0'; on dira : commerçans français, espagnols, portugais, italiens, flamands, allemands, anglais. Le commerce français, depuis qu'il a perdu Jacques Cœur, ses habiles et nombreux facteurs, sa maison splendide, où les chevaux étaient ferrés d'argent I0% n'a plus de nom à opposer à celui de Fourques d'Ausbourg l0; alors il en aura d'aussi grands et de plus grands. Le commerce français, dont les mouvemens progressifs ont changé le prix de tant de choses "l, libre alors dans ses mouvemens les plus habituels , deviendra bientôt un géant, qui , ainsi que l'empereur , tiendra le globe dans sa main ll3.
Cependant , messires , ne vous hâtez pas de croire que ce jeune homme qui était venu de la part de mon beau-père, me demander des conseils, ait pris aussitôt l'état de marchand ; il y a au contraire renoncé; c'est que je terminai avec lui comme je terminerai avec vous»
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Malgré le haut degré de science et de prospérité auquel s'est maintenant élevé le commerce, lui disje et vous dirai-je aussi , je n'en ai pas pas moins l'intention de recouvrer tout doucement les dettes de mes livres obligatoires ,l3, ensuite de me retirer.
Et pourquoi, me demanda-t-il, et me demanderez-vous? Parce que, lui répondis-je , et vous répondrai-je, au jour actuel je ne vois que marchands excommuniés , ou qui ont encouru l'excommunication, qu'emportent les obligations passées sous le sceau de l'officialité 1I4; parce que je ne vois sur la porte de l'église que marchands banqueroutiers , un cierge à la main, confessant tout haut devant le peuple leur déconvenue ll5.
Eh ! pourquoi tant de manque de parole, tant de manque de foi? Parce que où nous étions autrefois dix nous sommes cent , où nous étions autrefois cent, nous sommes mille ll6 ; parce que tout le monde veut être marchand , parce qu'on ne nous croit pas, parce qu'on ne veut pas nous croire les plus malheureux.
L'HOTELIER.
Histoire xv.
Un grand nombre d'états s'habillent de la même manière dans toute la France. Entr 'autres les hô-
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teliers , sont toujours en bonnet blanc , pourpoint blanc , chausses blanches , tablier jeté sur le côté droit, laissant voir au côté gauche un long couteau à manche de corne ou de cuivre \ Ce soir , un c'es hôteliers de la ville ainsi habille, a pris la parole et a dit: Je suis l'hôtelier des Trois-Singes; je crois, si je ne me flatte, être assez connu ici et ailleurs. Il y a trente ans que je tiens hôtellerie : vous allez juger de notre bonheur.
Si quelqu'un de vous a jamais passé à Avignon , dans la rue des Frères-Prêcheurs % il a passé dans la rue où je suis né. L'hôtellerie de Saint-Pierre était dans le voisinage de notre maison : mon petit ami Quatre Sous, me disait l'hôtelier, viens, entre chez moi ; et il me faisait voir des tables parées de beau linge , de belle vaisselle , destinées à de nombreux convives; car, ainsi que portait son enseigne, il faisait nopees et festins '. Dans les salles , dans les cuisines, c'était un mouvement, une odeur qui me réjouissaient. Je disais alors comme vous: Que les hôteliers sont heureux ! ils sont les plus heureux !
Quand j'eus quinze ou seize ans, il m'invita un jour à déjeuner en famille , et à la fin du repas il me dit : Quatre-Sous, je vais te donner aujourd'hui un beau dessert. Il appela sa nièce Henriette , qui était un peu plus jeune que moi; voilà ma nièce , me dit-il, tu vois qu'elle n'est pas des plus laides; eh bien! si tu veux demeurer avec nous et avoir
une bonne conduite , dans quelques années elle sera ta femme ; le veux-tu ? Henriette venait de recevoir la confirmation ; son front était encore couvert du bandeau du saint crôme 4; Henriette était encore toute innocente ; Henriette était charmante; j'avais près de seize ans; le déjeuner ajoutait à la chaleur de mon sang ; cette hôtellerie me semblait un paradis où saint Pierre était sur la porte ; imaginez ma réponse : tu fais bien , me dit l'oncle de Henriette; ne vaut-il pas mieux gagner de l'argent en mangeant et en buvant , que faire le métier de ton père, être un malheureux charpentier? Tu serais bien avancé, quand un beau matin , tu te serais cassé bras ou jambe; car c'est le moins. Estropié au service du roi , c'est honorable; mais au service d'un petit bourgeois qui veut avoir une maison neuve, il n'y a ni profit ni honneur.
Voyez ce que c'est que l'inexpérience et la jeunesse. Je trouvai que l'hôtelier raisonnait de fort bon sens. Je me hâlai de prendre le tablier blanc et le couteau de cuisine. Depuis, et il y a bien longtemps , je ne les ai plus quittés.
Dans les commencemens, on ne me donna d'autre tâche que d'écumer les marmites , de plumer les volailles , de hacher les viandes. Bientôt on me mit à tout faire et je fis bien tout , parce que je travaillais toujours avec Henriette.
Quand j'eus dix-sept, dix-huit ans, elle en eut seize, dix-sept, Deux années lavaient merveilleuse-
ment embellie; ses joues s'étaient arrondies , colorées, comme ces beaux fruits pendus aux branches des arbres , qui attirent les désirs de tous ceux qui les voient.
Tout le monde trouvait Henriette aimable , tout le monde l'aimait, la caressait, et il s'en fallait bien qu'elle s'en fâchât; quant à moi, j'enrageais et j'avais de la peine à contenir ma rage.
Entre autres personnes qui venaient habituellement à l'hôtellerie , deux jeunes argoulets' me portaient le plus d'ombrage , car je me doutais bien qu'ils venaient moins pour le bon vin ou la bonne chère que pour voir Henriette; je ne leur faisais pas les yeux doux , mais ils ne daignaient pas y prendre garde : enfin un jour que l'un d'eux était en disposition de vouloir embrasser Henriette , et qu'elle ne se défendait pas comme une fille d'honneur , la colère m'emporta au point que, saisissant sur les fourneaux un poêlon rempli de sauce bouillante, j'en coiffai l'argoulel. Henriette voulut prendre son parti : il y avait encore un autre poêlon, j'y courus ; Henriette y courut plus vite ; je m'enfuis dans la rue en fermant à clef la porte sur moi.
C'est ainsi que je me séparai de cette jeune coquette, qui entendait faire de moi un mari patient et commode ; mais elle n'avait pas encore trouvé son homme , il s'en fallait bien.
Vous me direz : pourquoi sacrifier à un mouvement de jalousie l'espoir d'un riche établissement?
Eh î d'ailleurs, dans certains états doit-on donc être jaloux ? Ah ! je vous entends, messires , l'honneur des femmes n'est pas fait pour nos ménages; je ne sais trop ce qui en est ; mais , quand à moi , je n'ai jamais consenti, je ne consentirai jamais à ma honte»
Je l'avais déclaré à l'hôtelier de Saint-Pierre, avant de sortir de son hôtellerie , un jour que Henriette voyant que ses minauderies et ses coquetteries me faisaient souvent pâlir ou rougir, me dit ; Quatre-Sous ! tu mets quelques grains d'épicesdans les ragoûts pour les rendre meilleurs , par la même raison je mettrai aussi quelque grain de jalousie dans notre ménage. Ce propos m'irrita au point que je lui répliquai d'une matière toute maritale, quoique je ne fusse pas encore mari. Henriette , toute en pleurs, alla se plaindre à son oncle qui vint me faire la leçon , et me dit qu'un hôtelier jaloux était encore plus ridicule que tout autre. Qu'il espérait que les réflexions, l'âge et la maturité me rendraient plus raisonnable : Ne l'espérez pas, lui répondis-jc ; non , jamais à cet égard je ne changerai. Je sais maintenant que notre état est très malheureux; je suis résigné à souffrir de toutes les manières , excepté de celle-là.
Et quand je fus sorti de l'hôtellerie de Saint-Pierre , je répondis de même à un Bourguignon , marchand de moutarde6, qui me faisait les mêmes réflexions que l'hôtelier : 11 faut que ma femme soit ma femme, ou je renonce à me marier : Puis-
que tu es si jaloux, me dit-il, commence par être seulement cuisinier , lu ne seras pas obligé de recevoir les jeunes argoulets; et si ta jalousie ne diminue point, tu pourras t'en tenir là. Dans ce moment je fais ma tournée; viens avec moi vendre de la moutarde tu pourras choisir sur mille cuisines.
Je trouvai bon le conseil du marchand. Je partis avec lui ; et peu de temps après , en passant à Lyon, j'entrai au service de l'archevêque.
J'aimais l'abondance, la bonne chère, la joie; je me félicitai de me trouver chez un archevêque ; niais je connus bientôt que je n'étais pas où je croyais. Avant de se mettreau travail, il fallait assister à la prière; avant déjeuner , il fallait avoir entendu la messe; le soir, avant de souper, il fallait avoir dit vêpres et compiles.
Sur les piliers de la grande cuisine , étaient écrits les douze mois du calendrier. On y lisait en grosses lettres les jeûnes des avents, du carême , des vigiles; les doubles , semi-doubles abstinences. Les autres jours étaient marqués par des dictons d'astrologie et de médecine : méfie-toi des cornes du bélier, du taureau , sois sobre ; garde-toi de la malice des gémeaux, sois sobre; de la colère du lion, de la piqûre du scorpion, sois sobre; purge-toi, fais-toi saigner, sois sobre; jour solsticial, sois sobre; jour critique, sois sobre : tous ces dictons étaient en latin7 , mais en latin vraiment de cuisine , que nous
entendions tous. L'année entière devenait un carême perpétuel. Il y avait des semaines où on ne préparait que des légumes, des œufs et du poisson, d'autres où Ton ne préparait que des légumes et des œufs , d'autres où l'on ne préparait que des légumes*.
Quel dommage, disions-nous, en mangeant nos lentilles , qu'un grand archevêque ait , de cette manière , donné dans la dévotion : à Rouen , l'œuvre de la cathédrale, avec l'argent levé pour la permission de manger du beurre, a fait bâtir un haut clocher, appelé la tour du Beurre9. A Lyon, l'œuvre de la cathédrale, avec l'argent qu'on donnerait aussi au tronc pour la permission de faire gras , pourrait faire bâtir un plus haut clocher qu'on appellerait la tour du lard. Mais personne de nous n'aurait osé faire ces réflexions à l'archevêque ; seulement ses meilleurs officiers le quittaient un à un pour aller chercher fortune ailleurs.
Quatre-Sous, me dit un matin le chef de cuisine, notre maître devient tous les jours plus austère; s'il veut tant faire maigre, que du moins il fasse maigre d'archevêque. Depuis long-temps il ne veut plus ni pâté de poisson, ni coulis de poisson, ni gelée de poisson , ni arbalète de poisson , ni brochet à la galantine, ni brochet à l'eau bénite, ni civet d'huîtres, ni lait lardé, ni fromage d'anguilles, ni pâté d'œufs, ni œufs rôtis à la broche, ni fromage frit, ni crème frilc , ni beurre frit, ni baignets de
riz, ni baignets de figues , ni baignets de sauge, ni baignets de fleurs10. Je me rouille, mon ami; bientôt je ne vaudrai plus à faire la cuisine des Chartreux. Adieu, je ne sais où je vais, mais je m'en vais.
L'archevêque ne s'inquiéta guère de la désertion de son chef de cuisine; il le remplaça par le souschef, et nous montâmes tous d'un échelon.
Mes camarades furent tous réjouis de cet avancement; je ne le fus pas ; quand enfin notre archevêqne et ses commensaux en furent venus au point de ne manger à collation que des racines cuites , de ne vouloir à dessert que des lectures pieuses , je vis que cette maison serait ma perte , je devins tout triste.
Pour comble de malheur , depuis long-temps le marchand de moutarde n'avait plus repassé par Lyon.
Un vendredi, jour de jeûne, que je pensais à lui sans espérance de le revoir, il entratout à coup; je courus l'embrasser de bien bon cœur : Qu'as-tu, pauvre Quatre-Sous, me dit-il, tues maigre ; je ne te vois pas content. Je lui répondis que je n'avais pas lieu de l'être, et je lui en dis la raison : Ah! dit-il alors, en se tournant vers un ami qui l'accompagnait, il faut amener avec nous ce jeune homme à Dijon , et le placer au service du duc de Bourgogne.
L'ami du marchand de moutarde se chargea vo-
lontiers de cette commission , comme un homme qui était sûr de bien la remplir. Nous partîmes ; et véritablement, à notre arrivée à Dijon, je fus admis dans la sauceriedu duc1*.
Quelle différence entre le palais archiépiscopal de Lyon et la cour de Bourgogne !
Nous y entrâmes la nuit. De larges fanaux éclairaient les portes et les allées'2. Je ne sentis pas la marmite de l'aumône, la soupe des pauvres, le gril des sardines'3. Un luxe, une magnificence éclataient de toute part.
L'argenterie y était aussi abondante que les cailloux aux bords du Rhône. On dit qu'il y en avait cinquante mille marcs '4 ; je n'ai jamais voulu croire qu'il n'y en eût pas davantage.
On n'y buvait pas moins de douze cents grosses pièces de vin par an5. Jugez quelle devait y être la joie.
Toutefois ce qui me frappa le plus, ce fut, dans les cuisines, l'imposante gravité du chef, toujours assis sur sa haute chaise à bras, où il donnait solennellement ses ordres, tenant à la main une longue cuiller de bois avec laquelle i! goûtait, sans bouger de sa place, les divers mets qui étaient sur les fourneaux et dans les marmites, avec laquelle en même temps il faisait la police, lorsqu'il apercevait des négligens , des paresseux et surtout des gourmands16.
L'ami du marchand de moutarde me présenta
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à ce majestueux chef; j'en fus très gracieusement accueilli. 11 est vrai que cet ami était lui-même présenté par le hérault de la cour de Bourgogne, dont la figure toute joviale était digne de son nom de Bonne-Nouvelle , que lui avait donné le duc , en le baptisant avec du vin, suivant l'usage17.
Je tâchai autant qu'il m'était possible de plaire à tout le monde, entre autres au maître saucier15. Aussi ne cessa-t-il de me témoigner sa bienveillance par des enseignemens particuliers. Un jour , il me prit affectueusement à son côté , et il me dit : Qualre-Sous, puisque tu veux être mon élève, il ne tiendra pas à moi que tu ne sois un habile cuisinier; mais sache d'abord que tous les arts ont leurs régies, et que celui de la cuisine a les siennes comme les autres; toute la différence est, qu'elles sont plus nombreuses et plus difficiles : Attention donc, mon ami , attention !
Tu sais, ou tu dois savoir que le repas se divise ordinairement en cinq parties appelées services ou mets ,9.
Le premier mets , appelé aussi l'entrée20 , n'exige ni grande peine, ni grands frais,, il s'agit d'ouvrir ou d'exciter l'appétit* on sert des limons, des cerises, des fruits tendres, des salades21.
Mais il n'en est pas ainsi du second mets, composé de pâtes, de brouets et de potage32.
Les pâtes ou graves d'écrevisses et d'amandes ; , les pâtes de volaille, les pâtes d'amandes à la
crème, les brouets, qui sont des viandes macérées, cuites, pilées, mêlées avec du bouillon24, demandent sans doute beaucoup d'intelligence , mais infiniment moins que les potages.
Attache-toi surtout aux potages ; ils sont la base des repas , et leur infinie variété annonce leur importance.
Je neparleraipasdes potages au riz, à l'avenat, à îa semoule, à la fromentée , au millet , aux herbes, aux légumes25; toutes les bonnes femmes savent les faire : mais les potages au fenouil , a la moutarde86, deviennent plus difficiles ; les potages de macaroni27 , les potages de chair pilée, les potages de tripes, les potages de pommes $ de poires, de coings28, deviennent encore plus difficiles.
Tes potages sont succulens; cela ne suffit pas; ils contentent le goût, il faut qu'ils contentent la vue. 11 faut, suivant leur espèce, les teindre chacun d'une couleur différente. Il faut ensuite les servir sur la table , de manière que les potages blancs , bleus , jaunes, verts, rouges, dorés 2% offrent par leur disposition , une agréable harmonie de couleurs. Examine la manière dont les jeunes filles font jouer ensemble celle de leurs ajustemens : quel art ! quel goût 1 Elles étudient , étudie aussi la nature.
J'écoutai , je retins bien ; je me mis à l'ouvrage. C'était à voir comment le bon maître saucier, toujours sur mes talons lorsque je faisais un plat, me guidait, me rectifiait, me corrigeait; comment, lors-
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qu'il s'apercevait que je mettais à profiÊ ses leçons, il me tapotait, me frappait sur l'épaule , m'applaudissait de toutes les manières : Courage, me disaitil , le duc de Bourgogne, on l'a remarqué, revient plus souvent à tes plats qu'à ceux des autres; s'il demande ton nom , ta fortune est faite.
J'étais animé, transporté. Je ne cessais de faire f de refaire, de m'essayer, de m'instruire. Enfin, au dire des plus difficiles , je n'avais presque plus rien à savoir, lorsque la guerre, si funeste aux arts-, vint arrêter mes progrès.
Depuis quelque temps on nous enseignait tous à monter à cheval , à faire le coup de hache , le coup d'épée, le coup de lance. D'abord cela m'amusa et me plut ; mais il n'en fut pas de même , quand on me dit que c'était pour entrer en campagne.
On me dit que les gens de l'échansonnerie , de la boulangerie , de la sommellerie avaient leurs drapeaux, et servaient aussi le duc dans les camps comme dans les cuisines Jo; on me dit qu'il était souvent arrivé que la boulangerie, la rôtisserie, la saucerie surtout , avaient donné avec une bravoure qui avait changé la chance de la bataille ; on me dit que je devais être bien aise de pouvoir ainsi m'illustrer; on me dit enfin que je ne devais pas être en peine, puisque les quatre chirurgiens de la maison du duc ;" le suivaient à la guerre.
Je répondis que je n étais pas gentilhomme, ainsi que mon nom de Joseph Quatre-Sous l'annonçait assez : n'importe , me répondit-on , tout est bon en temps de guerre ; il ne s'agit que d'être brave.
Alors, tuais trop tard, je reconnus que je m'étais encore trompé, et que la place de cuisiniersaucier de Charles-Ie-Téméraire n'était pas le fait d'un homme de paix tel que moi. La peur me prit; je résolus d'aller au loin faire les sauces d'un autre.
Mais à qui me confier? Mes camarades se seraient moqué de moi, et il n'était pas sûr qu'on me permît de remercier et de me retirer.
La desserte des plats entamés qui avaient été servis sur la table du duc appartenait aux pauvres , mais celle des plats entiers appartenait à ses officiers 3a. Certains jours de Tannée , le prédicateur, l'armurier, le maréchal-ferrant avaient aussi, de droit , certains plats 3;. Ces diverses personnes les vendaient, et ordinairement c'était moi, le plus jeune, le plus coureur, qu'on chargeait de cette vente.
Les hôtelleries, comme vous vous en doutez bien, étaient mes débouchés; j'avais eu occasion de faire une connaissance particulière avec l'hôtelier de l'Aigle-Noir.
Je lui contai mon cas ; il le trouva fort inquiétant , et me dit que mon projet de me retirer n'é-
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tait pas sans danger; mais, tiens, ajouta-t-il, après avoir gratté quatre ou cinq fois la tête avec son bonnet de drap blanc 4 : j'ai ton affaire, celle de mon cousin et même, je crois, celle de ma cousine. Va-t'en à Montereau chez mon cousin, l'hôtelier de la Tour-d'Argent, qui a besoin en même temps d'un cuisinier et d'un gendre; tu es frais, d'une bonne tournure; tu conviendras, j'en suis sûr; vas-y sur ma parole : Un moment, lui dis-je, votre cousine est jeune, jolie, gentille; ce n'est pas avec une pareille enseigne que j'entends achalander l'hôtellerie. Je veux une femme laide, qui n'aime ni à regarder, ni à être regardée , ni à gra^ cieuser, ni à être gracieusée ; je lui dis comment j'étais déjà sorti d*une hôtellerie , et comment je craignais d'entrer dans une autre ; enfin je lui parlai comme au marchand de moutarde : Peste I dit alors en riant l'hôtellier de l'Aigle-INoir, quel garçon si prudent l Tiens , ajouta-t-il , je n'ai pas vu ma petite cousine; mais j'ai ouï dire qu'elle était à peu près telle que tu la désires. Pars et pars sans différer, de crainte d'être prévenu par quelque autre jeune garçon aussi prudent que toi ; car, je le vois, nous sommes dans le siècle de la finesse et de la prudence. Je partis; je courus; j'arrivai bientôt.
Je fus bien reçu à Montereau par l'hôtelier de la Tour-d'Àrgent; mais sa fille Paulette me parut laide au-delà de ce que je pouvais désirer pour mon entière tranquillité. Toutefois je gagnai sur ma con-
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îenance , sur mes yeux et sur ma langue de n'en rien témoigner, et je lui fis même quelques cornplimens, en voyant les nombreux ustensiles d'étain et de cuivre dont brillaient tous les murs. Elle me parut aussi un peu âgée pour moi. Je n'en témoignai rien non plus; mais son père devina ma pensée. Il alla chercher un petit livre en parchemin où étaient écrites les dates des naissances et des décès de toute la famille 5 : Savez-vous lire? me dit-il : Oui, lui répondis- je , pourvu que la lettre soit grosse; il se trouva qu'elle était très menue. On lut, je comptai par mes doigts 1 âge de Paillette; d'après l'année de sa naissance, portée dans le petit livre, il se trouva qu'elle n'avait pas encore dix-huit ans.
J'arrêtai alors mes conventions, et je me mis à l'ouvrage. La Tour d'Argent ne fut pas désachalandéc par ma faute. On ne trouvait pas mauvaises les mêmes sauces que le duo de Bourgogne trouvait bonnes.
Vous savez que le troisième service ou troisième mets est composé du rôti à la sauce 3>. Je fis des sauces à la canelle , à la noix muscade, à la mou* tarde, à l'aile des sauces froides, des sauces au persil, au vinaigre, des sauces chaudes, des sauces d'enfer37, des sauces aux bourgeons, des sauces aux cerises, des sauces aux prunes, des sauces aux mûres, des sauces aux raisins, des sauces au genêt, des sauces aux roses, des sauces aux fleurs !. Les gens de Montereau et des environs aiment beaucoup
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les sauces ; les sauces me gagnèrent tout le pays. Une municipalité me chargea de son repas de corps. Elle me le paya autant que la municipalité de Paris paie le sien, quarante sous \ Si je fus content, on ne le fut pas moins: au lieu de teindre, suivant l'usage , les sauces , chacune d'une couleur différente 4°, je les teignis comme les robes des échevins, mi-parties de rouge et de bleu A\
Ce repas fit le plus grand honneur à l'hôtellerie de laTour-d'Argent et y attira encore plus de monde.
Cependant je m'accoutumais peu à peu à la figure de Paulette : je ne pouvais m'accoutumera son caractère rude et difficile; mais je prenais patience ; je pensais que je n'aurais du moins rien à craindre des argoulels.
Elle eut vingt-un ans ; je lui dis alors qu'il était temps de nous marier et de commencer notre établissement ; elle me répondit , pour la première fois de sa vie., d'un ton fort doux, qu'elle ne s'y opposait pas. Son père ne s'y opposa pas non plus : mais, lorsqu'on publia les bans, il y eut une opposition ; ce fut celle d'un pauvre praticien qui vivait d'oppositions aux mariages 4% et qui prétendit que j'avais été parrain à la confirmation d'un jeune enfant, dont Paulette avait été marraine4'. Nous vîmes bientôt que cet homme voulait quelques tournois ; nous les lui donnâmes; aussitôt il se désista.
Nous allâmes à l'église. Notre cortège fut assez
nombreux ; nous étions accompagnés de plusieurs hôteliers, parens ou amis de mon beau-père , portant tous le bouquet sur l'oreille 44.
Quand le prêtre, après m avoir fait les demandes de consentement , les répéta à Paulette et lui dit : Paulette Le Gris! veux-tu Joseph Quatre-Sous, qui cy est, à espoux et mari , si Dieu et sainte église le C accordent 45? elle répondit oui, avec un son de voix qui venait du fond de son cœur et qui alla au fond du mien. Ensuite elle ajouta sans timidité , sans hésitation, sans le secours du prêtre qui ordinairement souffle ces paroles 46: Je te prends à mon espoux et mari, et te promets que je te porterai foi et loyauté de mon corps et de mes biens ; et cy te garderai sain et malade, en quelque estât qu il plaise à Dieu que tu sois ; ne pour pire, ne pour meilleur , je ne te changerai jusquà la morti7. Et lorsque mettant l'anneau au premier doigt de sa main , je lui dis : Paulette, de cet annel je vous honore , et le passant ensuite au second doigt, je lui dis encore : Paulette, de cet annel je vous espouse, et enfin , le passant au troisième doigt, j'ajoutai: Paulette , de mes biens je vous dote f. , elle reçut l'anneau et les pièces de mariage d'un air affectueux qui étonna toute la famille, réjouit le clergé ainsi que les assistans.
C'est la seconde fois que Paulette me parlait gracieusement. Depuis, elle ne m'a parlé que de cette manière, et n'a gardé son ancien ton rude qu'avec les autres.
De retour à la maison , mon beau-père me paya la dot de sa fille en belles pièces d'or : Mon gendre, me dit-il ensuite en riant , allons maintenant nous mettre à table , et surtout bon appétit ; car , tu le sais, les frais du banquet, suivant la coutume, ne sont pas sujets à rapport'9. Nous étions déjà tous rangés et prêts à nous asseoir ; voilà un seigneur , sa dame, ses pages qui arrivent, s'arrêtent devant l'hôtellerie et descendent. Il n'y avait pas à hésiter. Le seigneur et sa dame s'assirent à ma place et à celle de Pauiette. Us mangèrent notre repas de noces, qui put à peine leur suffire à eux et à leurs gens; ils payèrent > ils repartirent.
Nous préparâmes un nouveau repas , nous chantâmes, nous dansâmes.
Le lendemain mon beau-père me dit : Quatre- Sous, dès ce matin tu ne peux plus demeurera Montereau. Les hôteliers de la même famille, pour vivre en amitié et en paix, doivent se provigner d'une ville à une autre. Tu as une suite de villes à habiter avant de te fixer à une ville de résidence royale, où, comme je l'ai dans la tête?tu tireras parti des airs de cour que tu as pris à la saucerie du duc de Bourgogne. Commence par Moret, Fontainebleau ou Nemours ; ensuite tu pourras aller à Pithiviers , ensuite à Chartres et enfin à LMois , Amboise ou Tours5û. Il n'y avait pas â répliquer , je ne répliquai pas; il fallait partir, je partis sur l'heure même, emmenant avec moi Pauletle qui, sachant d'avance à quoi s'en tenir, avait tout préparé.
Aucune des villes où nous passâmes ne nous plut jusqu'à Pithiviers, qui nous parut fait pour nous , et pour lequel il nous parut que nous étions faits.
Pithiviers est situé au milieu des rivières , des étangs et des forêts ; le pays abonde en toute espèce de poisson et de gibier. Les lapins blancs5' et les perdrix rouges que le bon roi René a apportés en France", y ont singulièrement multiplié : en outre c'est le pays des canards ; je ne manquai pas non plus ni de hérissons, ni de plongeons, ni de hérons, ni de butors, ni de cigognes, ni de grues'*. C'aurait donc été ma faute si je n'avais pas satisfait le goût des gens de Pithiviers pour la venaison , le rôt des connaisseurs , le second rôt54 , le quatrième mets.
Vous tous qui m'écoutez , messires , vous vous imaginez que le second rôt est d'une préparation simple. Je vous assure, moi , qu'il est d'une préparation assez difficile; vous ne vous doutez peut-être pas combien il faut avoir l'œil exercé pour déterminer à quel point la viande qu'on va mettre à la broche est ou n'est pas assez bouillie5'; à quel point ensuite elle est dans sa plus belle dorure. Vous ne vous doutez peut-être pas non plus de la difficulté de bien épicer , de bien parfumer , de bien aromatiser le lard dont on veut se servir pour la barder ou pour la larder6. Ce rôt , croyez-m'en, est difficile; toutefois, à Pithiviers, on voulait bien trouver qu'il ne l'était pas pour moi : on n'était pas d'ailleurs moins content des autres mets.
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Je vous dirai aussi que mettant à profit les nouvelles traductions des livres de cuisine italiens 7 , j'avais grand soin de joncher la table de fleurs 5a et de parer le plafond de rameaux d'arbres d'où pendaient les fruits ['\
Ma petite fortune était en bon train ; je ne pensais pas qu'elle fût si tôt arrêtée. J aurais toutefois dû voir que des gens étaient intéressés à ce qu'elle le fût : mon hôtellerie ne pouvait être continuellement pleine sans que les autres ne fussent souvent vides. Les autres hôteliers ne pouvant faire aussi bien que moi le quatrième mets, trouvèrent plus facile de me faire quitter la ville.
Regardez -moi bien , messires , assurément je ne suis pas des plus beaux , mais je ne suis peut-être pas non plus , à votre avis , des plus laids. Eh bien î les hôteliers de Pithiviers firent courir ou du moins accréditèrent le bruit que jetais le Diable, qui, sous forme humaine , y était venu tenir hôtellerie. J'eus de la peine à couper racine â cette imposture; il fallut madresser au juge, homme (Ya^e et de science, et il fallut que, par sentence bailiiagère , le juge déclarât que j'étais de chair et d'os.
Du reste, messires, on ne doit cependant pas trop blâmer la sollicitude des habitans de Pithiviers et de leur maire qui s'était mis à leur tête. Les gens instruits savent qu'il n'est malheureusement pas sans exemple que le Diable ait tenu des hôtelleries60, servies par des petits Diables et des petites
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Diablesses qui avaient pris la forme et les habits des valets et des chambrières61. Nous étions étrangers ; je suis un peu noir; Paillette n'est pas trop blanche ; nous fîmes naître des soupçons.
Bien que j'eusse prouvé qui j'étais , je n'en fus pas moins obligé de quitter Pithiviers. Ma famille et moi étions poursuivis partout ; mais j'en conviendrai, c'était ordinairement d'une manière plus gaie que méchante. Quand je passais avec ma voiture, on disait : voila le Diable et son train. Quand Paillette passait, on disait: elle est laide comme une Diablesse. Quand je passais avec Paulette et mes deux filles, on disait : voilà le Diable à quatre. Si un étranger ne voulait pas aller à une autre hôtellerie et qu'il s'obstinât à vouloir aller à la mienne, on lui disait ; eh bien ! allez au Diable. A la halle, lorsque je marchandais quelque chose en concurrence avec un autre acheteur, il disait au marchand : je ne vous en donnerai pas une obole de plus; j'aime mieux que le Diable l'emporte.
Ces plaisanteries devenant tous les jours plus insupportables, nous terminâmes nos petites affaires, et un beau matin, après avoir décroché notre enseigne , nous dîmes adieu à Pithiviera.
Je voulais aller dans les provinces où réside la cour, dans le Blaisois, dans la Touraine, et je tirais Paulette de ce côté. Paillette , au contraire , voulait aller dans la Champagne , et elle me tira de ce côté, et elle fut la plus forte.
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Voici d'ailleurs son raisonnement , bien digne de la fille de l'hôtelier de la Tour-d'Argent. Chaque pays , me dit-elle, a un goût général pour un mets favori ; la Bourgogne aime les sauces , le Gâtinais le rôt; la Champagne, je l'ai toute ma vie ouï dire, aime les pâtisseries. Vous ferez aux Champenois de bons pâtés et aux Champenoises des tartes qui ne seront pas moins bonnes ; ou dans ce pays il n'y aura pas un double, un angelot 6% ou vous l'aurez. Je ne résistai plus; nous prîmes la route delà Champagne.
Nous passâmes à Château-Landon ; je voulais m'arrêter à Château-Landon, Paulette ne le voulut pas; je voulais m'arrêter à Sens , elle ne le voulut pas; à Villeneuve, elle ne le voulut pas. Paulette a un grand cœur; elle ne voulut s'arrêter qu'à Troyes, où nous vînmes pendre l'enseigne des Trois- Singes.
Nous achalandâmes surtout notre nouvelle hôtellerie par les pâtés. Nous en fîmes de grands, d'excellens, qu'on nous payacommegrands, comme excellens. On nous paya les pâtés à la graisse et aux épices jusqu'à huit sous 6\
En outre, je fis toute sorte d'autres pâtés : des pâtés de cerf 6f, de grands , de très grands pâtés renfermant au milieu de rangées d'oisons un agneau ou un chevreau farci 65.
Du reste, ce ne sont point ces grandes pièces
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de four qui montrent le talent du cuisinier, ce sont des pièces plus délicates, les tartes.
La pâtisserie des tartes, personne ici ne l'ignore, fait ordinairement les honneurs du cinquième mets ou dernier service, qu'on appelle aussi la fruiterie66. En divers temps, on m'a demandé à Troyes des tartes à double visage , des tartes aux herbes , des lartes aux feuilles de rose , des tartes au riz , des tartes aux citrouilles, des tartes aux cerises, des tartes aux châtaignes , des tartes à l'avoine % des tartes faites avec toute espèce d'herbes , de fleurs, de grains, de légumes, de fruits 6ii. J'ai toujours satisfait à toutes ces demandes et à bien d'autres.
Je n'ai pas été plus embarrassé quand, pour les repas de corps , pour les repas de magistrature , de cléricature , de noblesse ou d'autres étais, il m'a fallu varier les décorations des pâtisseries, figurer tantôt des balances, des mains de justice; tantôt des églises, des monastères; tantôt des donjons, des tours, des châteaux 69, des écussons en crème frite 7°. Il va sans dire que je ne l'ai pas été non plus quand il m'a fallu teindre ou , suivant l'occasion , blasonner les crèmes , par lesquelles ordinairement se terminent les repas 7'.
J'entends les repas des simples bourgeois ; car chez les riches, les hauts bourgeois, chez les grands seigneurs, lorsque la compagnie est passée dans une autre salle, on sert les épices de chambre 7% les confitures sèches ou liquides, les oublies7', les
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dragées , les sucreries , qui figurent des fleurs de lys 74, des couronnes, quelquefois de plus ou moins grandes représentations d'hommes ou d'animaux ?5, dont chacun casse et prend la partie qui lui convient le plus : on sert encore et en même temps, des vins de Corse miellés 7<5, de l'hypocras fait avec d'excellent vin bien sucré, bien aromatisé de canelle et de girofle 77. Enfin , on donne à laver les mains avec de l'eau de rose ou de l'eau à la fleur d'orange ?i:.
Sans que je vous le dise, vous voyez maintenant qu'il faut , pour être hôtelier, savoir préparer les différentes parties d'un repas, qu'il faut être en même temps cuisinier, pâtissier, confiturier, épicier; et cela ne peut encore suffire : vous allez voir.
Lorsque j'arrivai ici, les hôteliers de cette ville, presque tous établis à la porte de la Madeleine 79, dédaignaient les autres portes: j'allai m'établira celle des Cronceis 8o, et je prouvai que je n'avais pas le plus mal choisi. Plusieurs d'entre eux avaient voulu avoir de grands corps d'hôtellerie ; ils n'avaient eu que de grandes granges : la construction en bois n'admet pas d'habitation à développemens d'architecture; mais elle admet les habitations fraîches, riantes, jolies. Dès les premiers jours même, je me représentai en imagination une hôtellerie de grandeur moyenne, en bon air, en belle vue , bâtie non avec des poutres , des solives, tantôt maladroitement cachées dans le plâtre, tantôt maladroitement plâtrées; mais, au contraire , se montrant franche-
ment et par leur peinture aux couleurs de mon enseigne , se détachant du banc des murs, dont l'éclat attire aux hôtelleries les voyageurs, comme aux pigeonniers il attire les pigeons. Telle je me la représentai , telle je la fis faire , telle vous l'avez vue, et telle vous la voyez encore. Je fis entourer ma cour de montoirs h de toutes les hauteurs , pour toute sorte de chevaux et de mules, pour les personnes de tous les âges, de tous les états; et au milieu je fis élever un grand poteau à lanterne Sa. Je fis raviver les T rois-Singes de mon enseigne; je leur fis mettre à la bouche, à l'un une grosse pomme, à l'autre un gros raisin, à l'autre un gros melon, afin que l'on eût l'air de bien manger chez moi ; et , prenant le milieu entre ceux qui font attacher leur enseigne au haut du pignon l3j et ceux qui la font attacher sur la porte, je la fis attacher à la hauteur la plus convenable.
Vinrent les ameublemens. Ah ! que de dépenses, que de peines! Au jour actuel, le voyageur qui en* tre dans une hôtellerie veut entrer chez lui ou du moins chez un ami ; s'il paie bien , ilaraison. Toutes mes cheminées étaient glaciales; je les fis garnir d'une élégante boiserie s'ouvrant au besoin, se fermant de même , se confondant alors avec les lambris84. Je plaçai de grands lits à ciel suspendu v'3 dans les chambres de parade ; j'y plaçai aussi plusieurs nouvelles chaises qui , vous le savez , suivant que leurs cornes sont ou ne sont pas tendues de drape-
ries "6j deviennent debelles niches ou redeviennent âc simples chaises. Dans les chambres moins nobles, je mis de solides lits à coffre87, de solides chaises à coffre 8\ Dans les salles , je mis grand nombre de formes, d'escabelles89; et, ce queles voyageurs aiment encore mieux, des images pour attendre plus patiemment les heures des repas. Je les fis venir de Tours90, je les fis placer sur velours91 dans de beaux cadres; et , comme je ne suis rien moins que jaloux de ma science d'hôtelier , et que je ne crains rien moins que de la faire connaître, je dirai qu'une bonne hôtellerie ne peut se passer dune arche de INoé avec tous les différens animaux qui, à travers les ouvertures, passent leur tête, qui chantent, qui crient ou qui bêlent9; d'une tour de Babel avec ses cannonières et ses canons9 ; des principaux patriarches avec l'habit bourgeois de la Champagne et le chapelet au bras94; d'un crucifiement avec un bon larron dont l'aine est reçue par un ange, et un mauvais larron dont lame est fouettée par un diable9'; enfin des douze mois de l'année, l'un semant , l'autre moissonnant ; l'un taillant la vigne, l'autre vendangeant; l'un tuant un cochon, l'autre s'asseyant devant une bonne table 9^.
J'aurais pu , sans doute, me passer de tranchoirs d'étain97, et m'en tenir, comme dans bien des hôtelleries, aux tranchoirs de bois9\ Je ne le voulus pas ; les beaux et brilians tranchoirs soutiennent dignement la haute pile de tranches de pain blanc
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et de pain de seigle " qu'on met à table devant les riches voyageurs.
Par la même raison , toujours et à tous les services, je voulus donner des écuelles1" d'étain fin , jamais des écuelles de poterie, des écuelles de bois.
Il va sans dire que je fis emplette de petits et de grands couteaux, de couteaux dagues pour trancher101.
Que me manquait-il? que manque-t-il alors aux gens de monétat ? Des voyageurs , des hôtes , allezvous dire : eh bien ! je puis vous assurer que lorsqu'on a tout bien disposé pour les recevoir, ils ne manquent pas et qu'ils ne m'ont jamais manqué. Maislà surtout est notre malheur; car nous sommes obligés de prendre le temps comme il est , les gens comme ils sont , les hôtes comme ils viennent.
Pouvez-vous, par exemple, me contester que dans les villes où les bourgeois ont le privilège de ne pas loger les gens de guerre102, force soit aux hôteliers de les loger; et alors nous voyons entrer chez nous les gendarmes et leurs archers, suivis de leurs cousteliers qui , avec leurs grands couteaux'0', coupent et tranchent nos jambons, nos flèches de lard , nos provisions , sans se mettre en peine qui paiera.
Vous pensez peut-être qu'il n'y a pas pire? Àh ! vous n'avez pas tenu hôtellerie; vous n'avez pas logé de soudoyers à pied; nos tables d'hôte sont en général à deux sous par repas l0*, et ils n'ont guère par jour que deux sous de solde '°r' : et comme
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ce n'est pas bonnement proposable à des hommes qui ont combattu ou qui ont couru tout le jour, de se contenter d'un seul repas , c'est nécesaire-" ment à l'hôtelier à se contenter de la moitié de ce qui lui est dû.
Il y a pour nous encore pire. 11 y a les soudoyer» licenciés, les sou droyers san* solde ,0", qui ont vendu leur cape, qui n'ont plus que leur épéo.
En fait de gens qui ne paient point, il n'y a pas pire, j'en conviens; mais il y a encore pire, et cent fois pire , en fait de gens dont l'arrivée est malencontreuse. Dites-moi, si vous voulez, et j'en demeurerai d'accord avec vous , que les ministres de la justice criminelle sont nécessaires, que le bourreau de Paris, durant les troubles de l'Université, allât à cheval, en habit ecclésiastique, dépendre les deux clercs que le prévôt avait fait pendre07; que, durant les troubles des Armagnacs, il était un des chefs de la halle lo1 : dites même que dans le monde il est ordinairement qualifié de maÎÊre"9; mais je ne pense pas que les bourreaux de province puissent se comparer à lui; et cependant vous ne sauriez imaginer quelles sont . dans les hôtelleries, leurs exigences. Dernièrement je m'avisai de dire au bourreau d'une ville voisine, qui faisait mettre chez moi tout par grandes écuelles et qui voulais être servi à îa salle, que les sergens se contentaient bien de manger à la cuisine; il me répondit arrogamment que les sergens n'avaient par an que dix livres de solde10 etquelui^ ne fît-il que pendre,
il avait quatre livres par pendu11' : ne me confondez pas, ajouta-t-il, avec ces petits bourreaux qui n'ont que six livres de pension112, qui sont obligés, pour cinq sous, de vous couper une oreille113.
Il y a plus , nous avons à cet égard des débats même avec les voleurs. Grand nombre d'entre eux disent qu'il sont avocats , médecins , capitaines ; et quand nous ne voulons pas les croire , ils nous demandent s'il n'y a pas des voleurs dans tous les états. Du reste, la plupart sentent qu'ils n'ont pas beaucoup de repas à faire ; ils les font longs , bons , et les paient bien.
Les excommuniés, pour lesquels il faut avoir une salle ou du moins une table à part114, ne sont pas non plus toujours fort traitables ; les excommuniés débiteurs1'5, ne veulent pas manger avec les excommuniés usuriers ; les excommuniés libertins , avec les excommuniés larrons; les excommuniés controversistes , avec les excommuniés libertins. Il y a plus , les excommuniés controversisles ,6 ne veulent pas manger entre eux. Du reste , je ne vous le cacherai pas , je ne vous cacherai rien ; nous sommes bien, fort bien payés par les excommuniés ; et j'ai remarqué même que les excommuniés pour fausse monnaie1'7 ne m'en ont jamais donné que de bonne.
Mais vous recevez aussi de grands seigneurs ? Assez rarement, vous répondrai-je; et d'ailleurs, outre que leurs forts et fougueux chevaux démolissent les légères cloisons de nos écuries , leurs
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oiseaux et leurs chiens nous empêchent presque toujours de dormir.
Mais vous recevez aussi des chanoines ? Plus rarement, vous répondrai-je encore. Toutefois il en vient ; et sans remonter plus haut que la semaine passée, il en descendit chez moi douze, armés jusqu'aux dents , je ne les fis payer que comme gendarmes ; et voilà que lorsqu'ils furent partis, j'apprends que c'était un chapitre en voyage , à qui les statuts, comme ceux du chapitre de cette ville, permettaient de marcher en armes ll\ Ils furent assez fins pour ne pas laisser voir qui ils étaient ; et moi à qui deux d'entre eux avaient demandé , l'un un potage au chenevis1'9 pour se réchauffer, l'autre un pigeon au sucre,2°pour se désenrhumcr, je fus assez sot pour ne pas voir qu'ils ne pouvaient être que des chanoines.
Mais vous recevez des moines aussi ? Il faut, vous répondrai-je, distinguer; des moines rentes, quelquefois ; des moines mendians , très souvent , beaucoup plus souvent que nous ne voudrions.
Il n'y a pas long-temps que je dis à un jeune Augustin que j'avais bien traité, et qui se remettait en chemin sans me payer : Père, voulez-vous bien vous charger de trois messes , je vais vous rendre le surplus en argent, comme il est juste. Il me répondit qu'il avait déjà promis ses messes pour plusieurs mois : Du moins, ajoutai-je, quand vous serez arrivé , quelques oraisons pour moi et ma famille. Il me répondit qu'il s'était déjà aussi en-
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gagé pour beaucoup de prières. Alors la colère nie prit : Eh ! mon Père , croyez-vous donc qu'on donne les denrées ?
La livre de pain coûte 3 den. ; La pinte de vin I\. ; La pinte de moutarde 20; Le boisseau de sel 5 s.; La livre de poivre 4; La livre de cannelle 3o; La livre de lard 10 den.; La paire de pigeons 5o; La paire de perdrix 5 s.; La voie de bois 18; Le sac de charbon 2 ; La livre de chandelle 1 121.
Croyez-vous, lui dis-je encore, qu'on nous fasse gratuitement le service de l'hôtellerie? Les gages de mon cuisinier sont de 100 s.; Ceux de mon valet, de 5o ; Ceux de ma servante, de 5o ,23.
Priez Dieu pour moi , Père ! ajoutai-je , d'un ton à ne pas être refusé , priez Dieu I Alors le valet d'écurie et le porte-chape qui va porter les repas en ville'23, enhardis par mon exemple, s'approchèrent , et d'un ton aussi résolu que le mien , lui demandèrent, comme à tilre de pour-boire, un psaume pour chacun; il promit tout , et cette fois nous ne fumes pas dupes.
Messires , vous ne songeriez pas sans moi aux assises tenues dans les hôtelleries 2/i, et qui , je vous l'avouerai , nous sont honorables et profitables ; car ce n'est pas sans quelque plaisir que j'entends le juge commencer ainsi l'enquête : Ce-jourd'hui. ...., en l'hôtellerie où pend l'enseigne des Trois-Singes1 '... Je n'entends pas avec moins de plaisir, que les témoins sont taxés à deux , à trois sous . les procureurs à six sous? les avocats à douze , les rap-
porteurs à vingt-quatre'26: alors, nous sommes donc: heureux ? alors , au contraire , nous sommes très malheureux : car, alors, pour recevoir cette tourbe127, nous manquons ou nous sommes toujours sur le point de manquer de provisions.
. Notre malheur a voulu que, dans plusieurs villes, les règlemens ne nous permissent pas d'acheter plus de trois boisseaux de blé à la fois la8, que nous manquassions de pain ; notre malheur a voulu encore que, dans d'autres, nous manquassions de viande, qu'il ne fût permisaux bouchers de tuer avant la première messe, excepté pour les grands seigneurs et les hauts bourgeois lap; mais comme les bouchers refusent de nous en croire sur la qualité de nos hôtes , nous sommes obligés de faire quelque gratification de leur part , de donner en leur nom notre argent, ce qui de toutes les obligations de donner est la pire.
Dans d'autres villes , nous sommes encore plus embarrassés , quand ce n'est pas jour de viande , quand c'est jour de poisson ,3°, nous ne trouvons alors rien au marché. — Mais pourquoi , les hôteliers., ne vous levez-vous pas aussi matin que les bourgeois? — Nous nous levons aussi matin et plus matin. — Mais pourquoi n'allez-vous pas aussi matin au marché que les bourgeois?- — Parce que les lois municipales veulent que nous n'y allions que lorsqu'il est ouvert depuis une heure lSl, lorsque tout ce qu'il y a de meilleur est vendu.
Que Dieu préserve d'ailleurs un hôtelier de se
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promener sur les avenues aux heures où les gens des campagnes portent les vivres lS'% il soulèverait toute la ville contre lui.
Cependant il est parvenu à acheter quelques provisions; l'inspecteur, le visiteur, le rcgardeur l33 demande à voir son panier; il y trouve de la volaille maigre, il la confisque , il fait bien ; il y trouve du gibier trop faisandé, il le confisque, il fait très bien. Mais pourquoi confisque-t-il aussi la bête qui ne porte pas la blessure de la flèche, du plomb d'arquebuse ,34 ou les traces du lacet? N'y a-t-il donc pas des paroisses où les habitans ne peuvent chasser, si ce n'est à coups de pierre ou à coups de bâton l35? et alors la bête, pour porter sur son corps l'empreinte de sa mort ignoble , en est-elle moins saine, moins grasse , moins bonne?
De quelle manière, avec quoi, avec quelles espèces nous sont payés tant d'avances, tant de peines, tant de soins, tant de sollicitudes? avec les plus vieilles, les plus méchantes espèces. Quand quelqu'un a un tournoi d'argent rogné ou fêlé , il dit à son ami : J'aurais peut-être quelque peine à le faire passer; allons le manger à l'hôtellerie.
Maintenant vous me demanderez comment il y a des gens qui veulent être hôteliers? En vérité, je ne sais; mais je sais fort bien, et je vais vous dire comment il y a des gens qui ne veulent pas l'être.
Paulette m'a donné deux filles; l'une s'appelle Laurence, l'autre Àngèle. Quand Laurence fut nubile , il se présenta le fils d'un blanchisseur de toi-
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les, jeune homme rempli de bonnes qualités. Je lui accordai Laurence, à condition qu'il prendrait mon hôtellerie. 11 vint demeurer chez moi pour voir si mon état pourrait lui convenir.
Au bout de quelque temps, il me dit qu'il serait volontiers mon gendre, mais qu'il ne serait jamais hôtelier; et voici ses raisons.
Je trouve d'abord , me dit-il , que vous ne pouvez vous faire bien payer, tandis qu'on vous fait ou qu'on peut vous faire bien payer.
Chez vous un homme vient faire de la dépense , il y amène ses amis qui l'augmentent; quand il est sur le point de partir, voilà qu'il se trouve sans argent. Yous avez, à Ja vérité , le droit de retenir son cheval 3<s; mais comme ordinairement les chevaux jeunes, gras, bien harnachés appartiennent aux gens riches, et les chevaux vieux, maigres, mal harnachés aux gens pauvres, vous n'usez pas de votre droit, vous laissez aller le cheval, et vous faites bien : à la vérité aussi vous pouvez retenir le maître ,3?; mais après que vous l'avez nourri tant qu'il lui a plu , voilà qu'un beau matin il rompt ses arrêts, et qu'il en est quitte pour une légère amende l38. De plus, les gens de la ville qui sont venus manger à votre hôtellerie vous doivent-ils? vous ne pouvez judiciairement exiger de paiement que jusqu'à cinq sous l'9.
Au contraire, c'est vous qui devez; vous ne pouvez payer le vin que vous avez acheté parce que vous n'êtes pas payé de ceux à qui vous l'avez fait boire, vous êtes mis en prison : vous voulez en
sorlir; vous voulez faire cession de biens, la loi le permettrait à tout autre ; vous êtes hôtelier, elle ne vous le permet pas ,4°. Mais ce n'est pas tout.
Aujourd'hui l'inspecteur municipal est venu; il a feuilleté , il a examiné votre registre des voyageurs l4', avec un visage sévère qui a visiblement porté l'inquiétude sur le vôtre.
Ce soir viendront les archers du prévôt; ils voudront savoir qui loge dans l'hôtellerie : Ce sont, leur dira-t-on, d'honnêtes officiers , d'honnêtes gentilshommes , qui ont leur nom écrit ou sur leur collet l4% ou sur leur ceinture l43, ou sur le bas de leur robe l4i : ce sont d'honnêtes marchands qui ont leurs lettres de passage pour passer dans tous les pays , villes et ports l45; ce sont d'honnêtes bourgeois, qui ont leur sauf-conduit du parlement ,46 ; ce sont d'honnêtes dames avec leurs estafiers, qui ont leurs lettres de sauve-garde en français et en latin ,4?. Us ne vous croyent pas ; ils prennent prétexte de faire leur charge , pour entrer et pour se mettre à boire.
Vous avez été tourmenté la nuit; vous l'êtes encore plus le jour par ces essaims de percepteurs de droits sur les vivres M "', qui toujours bourdonnent à votre porte, par ces nuées d'étalonneurs du roi, d'étalonneurs du prévôt, d'étalonneurs de la ville, d'étalonneurs du haut justicier ,49, qui tous se présentent avec leurs étalons et qui, sous prétexte d'inspecter, de vérifier vos mesures , veulent aussi comme les archers entrer et boire.
Je passerais cependaut tout cela, si je n'avais
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remarque la manière peu mesurée et souvent insolente avec laquelle les étrangers, les voyageurs , vos hôtes enfin vous parlent, tandis que vous leur préparez vos paroles, que, pour ainsi dire, vous les leur apprêtez , que vous les leur assaisonnez de toute la politesse possible. Chez moi, au contraire, quand j'ai bien blanchi mes toiles des deux côtés, je parle aux acheteurs comme bon me semble.
Enfin, me dit-il en terminant, il convient aussi à votre fille de quitter votre état, et de prendre le mien ; il convient à sa santé et à son teint de quitter vos cuisines, vos brasiers, de venir dans les prairies de la Seine, au milieu de ses jeunes compagnes, désenrouler, enrouler les toiles de Champagne t>0, fouler les gazons , fouler les fleurs , montrer la belle taille que vous lui avez apportée de Provence. Ma fille se taisait ; mais elle avait l'air de ne pas être d'un avis contraire. Je consentis à son mariage ; il n'y a pas grand mal , me dis-je ; mon hôtellerie sera pour mon second gendre; je n'attendrai pas long-temps.
Angèle, à peu près de l'âge de sa sœur, fut bientôt à marier; parmi les jeunes gens qui prétendaient à sa main, je distinguai entre autres le fils d'un bahutier, appelé Baptistin, qui était d'une jolie figure et qui paraissait avoir le cœur fort tendre : je lui promis Angèle ; mais à condition qu'il prendrait en même temps mon hôtellerie. Il vint chez moi, il se mita l'essai, et il ne tarda pas à me faire ses plaintes.
Dans votre hôtellerie, me dit-il , je suis toujours
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poursuivi par des propos de table, des paroles ordes , ou des chants d'ivrogne. Quand votre pieuse femme, au milieu de sa famille, fait la prière, nous entendons tout à côté chanter les vaux-de-vire de
Basselin :
» Beuvons d'aultant au soyr et au matin
» Jusqu'à cent solz ,
» Et ho !
» A notre hôtesse ne payons point d'argent
» Fors ung credo
» Et ho ,5'!
Baptistin , lui dis-je , ne te plains pas de Basselin'52 ; ce joyeux INorniand nous fait débiter bien du vin , bien du cidre ; il nous porte bien du profit. Baptistin continua,
Cette nuit j'ai été plusieurs fois réveillé, plusieurs fois obligé de me lever. C'étaient des confrères qui, en passant devant la chapelle de leur Saint, trouvaient éteinte la lampe qui brûle au-dessus de la porte155, et qui voulaient la rallumer. Je croyais que c'étaient des voyageurs : ils se gardaient bien de me dire qu'ils ne Tétaient pas; ils se contentaient de sonner et de frapper.
Et ce matin , pendant que vous êtes sorti , des bâtonniers de la confrérie de sainte Anne sont venus boire. Ils ont voulu pinte et chopine; pinte suffisait : ils se sont querellés; ils s'assommaient avec leurs bâtons54. J'ai accouru pour les séparer; j'ai reçu tant de horions que j'en suis tout moulu : je m'en vais. J'appelai Angèle : Angèle vint avec son joli petit visage, sa mignonne petite taille. Le jeune homme consentit à essayer encore; «ce ne
fut pas pour long-temps, comme vous allez voir. Malgré toutes nos occupations journalières, le dimanche des Rameaux nous trouvâmes tous deux le temps daller au sermon. Le prédicateur n'épargna aucun état, mais ses sorties furent plus fréquentes et plus vives contre le nôtre. Baptistin était rouge, humilié; il voulait absolument quitter mon hôtellerie. Angèle était absente; je fus obligé, celte fois, de me passer d'elle : Mon ami, lui disje, dans ces grands sermons d'apparat, le prédicateur est obligé de parler long- temps et de dauber tout le monde. Si nous sommes les plus maltraités, c'est que nous sommes les moins à craindre. Ecoute la réponse que je fis, après son sermon, à l'un de ces pères qui était logé chez moi ; si jamais tu es dans le même cas , tu pourras aussi t'en servir : Beau père, lui dis-je , vous nous accusez de donnera manger pendant les offices; mais les statuts du diocèse nous y autorisent lorsque nous avons des étrangers qui passent l 5. Vous nous accusez de mettre de l'eau dans le vin1'6; mais nous sommes obligés de prendre souvent cette précaution à cause du grand nombre d'ivrognes qui tous les jours augmente. Vous nous accusez de mélanger îes vins de plusieurs qualités'57; mais ce n'est que sur des ouï-dire, car je vous défie vous et les plus fins d'y rien connaître. Vous nous accusez de recevoir îes filles de joie; mais elles entrent chez nous , portant comme les honnêtes femmes des fourrures, des ceintures d'argent, des agnus, des chapelets de jais, que les ordonnances leur interdisent lM; et , à moins de savoir qui elles sont, je vous défie aussi vous et les plus fins d'y rien connaître. Vous nous ac-
XV* SIECLE. fog
Citsez de donnera jouer; niais ceux qui viennent passer la soirée tiennent leurs dés dans le canon de leur écritoire l5,;. Messire, l'œuvre de la paroisse vous paie cinq sous par sermon l6° ; quoique jusqu'ici vous n'ayez pas montré de bonnes dispositions envers notre état, j'ai toujours contribué pour ma part et je contribuerai toujours de même.
Baptistin, après avoir encore pris quelque temps patience, revint de nouveau ; il voulait absolument me quitter, il avait l'air plus décidé que jamais. Je le crus cette fois brouillé avec ma fille, c'était avec mon état qu'il l'était. Le matin il avait consulté son vieux parrain, qui lui avait dit que lorsqu'il vint s'établir à Troyes il n'y avait qu'une croix blanche, qu'une croix rouge, qu'un seul clocher, qu'un seul soleil, qu'un seul singe; qu'il y avait aujourd'hui des croix de toutes les couleurs, des clochers de toutes les paroisses, et que la ville s'était remplie de soleils et de singes. Il n'avait que trop raison; car , bien que dans tous les états ceux qui les exercent se soient multipliés , et notamment , j'en conviendrai avec maître Bordier, dans l'état de marchand, ce n'est rien en comparaison du grand nombre de gens qui se sont jetés dans celui d'hôtelier. Toutefois plus je sentais que Baptistin avait raison, plus je le grondai, plus je le fis gronder par Angèle.
Enfin il sortit bientôt après de mon hôtellerie, et y renonça. C'était un jour qu'un voyageur peureux et riche , n'osant se remettre en route à trois heures de l'après-midi, le forçait à écouter les histoires tragiques des personnes imprudentes qui se hasardaient à marcher après la cloche de l'angelus,6\ Baptistin avait les oreilles rebattues de pa-
48o XVe SIÈCLE.
reilles histoires , il laissa le voyageur seul ; j'arrive, je m'impatiente contre Baptistin qui s'impatiente plus que jamais contre les hôtelleries , et jure de ne plus y rentrer.
Je me hâtai d'en avertir Angèle , et mettant sa vanité de mon côté , je lui dis qu'elle valait bien peu si elle ne valait pas la peine d'entendre un conte jusqu'à la fin. Elle fut d'abord toute courroucée; elle promit qu'elle ne penserait plus à Baptistin : mais bientôt je la vis dépérir. Sa mère et moi lui demandâmes ce qu'elle avait; elle se jeta en pleurant dans les bras de sa mère, et lui avoua tout bas que, malgré ce qu'elle pouvait se dire, elle conservait irrésistiblement le goût de voir faire des bahuts. Sa mère me le répéta tout bas; je n'hésitai plus. J'envoyai chercher en même temps Baptistin et le notaire : le mariage, la noce furent faits dans le plus bref délai. Baptistin était enivré de joie , sans doute d'être l'époux d'Angèle et sans doute aussi de n'être pas hôtelier.
Ah! Messires, tout ce qui reluit n'est pas or. Dans ma jeunesse , je pris pour de l'argent ce qui n'était pas même de l'étain ; je crus entrer dans un état heureux, j'entrai dans l'état le plus malheureux; mais je m'y résigne, car je ne puis maintenant le céder à un gendre; j'ai marié mes filles, et je me vois irrévocablement condamné à ne plus déceindre mon tablier , à mourir entre les fourneaux et les broches, enlre les pots et les pintes.
FIN DU PREMIER VOLUME DU XVe SIÈCLE.
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PlONTEILi PHPNS
V 3 fi L E X I S .