‹ Histoire des Français des diverses étatsChapitre 35 sur 36 · LE CHAMPION · texte numérisé non relu

LE CHAMPION

Histoire xm.

Vieuxbois , qui se souvient d'avoir été le champion de la ville , qui encore croit l'être , bien que depuis long-temps il n'y ait plus ni champ % ni champion , s'assied ordinairement près de la cheminée; il est toujours vêtu d'un vieil habit propre et frais , toujours il porte une longue épée de fer, suspendue par une corde de soie rouge 2 : son visage pâle, creusé , ne montre plus que les os. On dit qu'il a cent ans passés; lui, comme s'il avait maintenant à se faire jeune, ne s'en donne que quatrevingt-dix. Ce soir, il ne cessait de tousser; mais sa toux sortait d'une poitrine forte et bien voûtée ,

qui n'annonçait pas, il s'en fallait bien , une prochaine extinction de vie. Il s'est levé, il a salué de l'épée à plusieurs reprises toute l'assemblée, il s'est rassis et a dit :

Messires, vous vous plaignez tous de votre état, ce qui prouve au moins que vous en avez un; et nous, malheureux champions, et nous les plus malheureux , et nous seuls malheureux , nous n'en avons plus : notre état n'existe guère aujourd'hui que de nom.

Temps passés, temps florissans, temps heureux de la monarchie! Quatorzième, treizième, douzième siècle surtout, où l'on se battait au son de la musique \ oh ! que ne puis-je étendre votre durée jusques à nous ! Alors l'épée du champion était honorée; elle décidait, quand le juge n'osait juger. Alors des champions, des lices, dans tous les cas douteux 4. Maintenant l'on a , ou l'on se croit plus de lumières; l'on voit ou l'on croit voir plus clair; on ne doute plus, et les champions sont tombés dans la misère et l'oubli.

Ah ! que mon aïeul , le champion de Châlons , qui fut pendu, était loin de prévoir un temps si malheureux ! Sur le point de mourir, il fit appeler mon père, qui s'en était enfui tout en larmes: Champion mon fds, lui dit-il, ne pleure pas; un champion ne doit jamais pleurer. J'ai soutenu une cause juste; je meurs pour avoir mal porté une quarte. Toutefois, mon ami, n'en veuille pas à la

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quarte ; sache que cette botte est fort bonne, mais qu'il faut bien la développer, bien tourner les ongles en dehors ; un faux mouvement , que mon adversaire a fait , contre toutes les règles , m'en a empêché. Champion mon fils, attache-toi à ton état, il est excellent; et surtout, je t'en prie, n'en veuille pas à la quarte. Cependant le peuple s'impatientait , et l'exécuteur ou le pendeur, comme on dit en Flandre 5, fut oblige de tirer mon grandpère , qui monta au gibet, au milieu des imprécations qu'on vomissait contre lui, pour avoir voulu défendre un scélérat qu'on croyait justement accusé; mais mon grand-père, les pieds à peine encore appuyés sur les bords de ce monde, soutenait fort et ferme le droit de sa partie, et ne pouvant plus se faire entendre, il haussa plusieurs fois les épaules en signe de mépris pour la foule qui l'entourait. 11 termina ainsi noblement et glorieusement sa vie en bon , en loyal champion.

Mon père fut aussi pendu ; vous êtes étonnés , messires , c'est que vous n'avez pas vu l'ancien temps, où un champion, aussitôt qu'il avait été vaincu, était traîné hors des lices 6, et pendu 7.

Après avoir été un très grand nombre de fois vainqueur à Châlons et ailleurs, mon père fut enfin vaincu , non faute d'adresse ou de courage , mais parce qu'il glissa. Il mourut, en me recommandant de ferrer toujours avec des clous neufs mes souliers quand j'irais combattre. Je puis attes-

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ter ici qu'il mourut fort regretté du peuple , tandis que celui pour lequel il avait combattu , et qui allait être pendu en même temps que lui , était furieux et l'injuriait; c'était un avocat, d'ailleurs fort insolent de son naturel : Maître Marteau , lui dit mon père , ni vous , ni vos pareils n'êtes assez habiles pour me faire des leçons d'armes; autres paroles n'aurez de moi.

Quelques jours après , ma mère, en deuil , vint m'apporter l'épée de mon père qui était celle de mon grand-père ; mais quoiqu'elle fût plus haute que moi , je parvins à la tirer du fourneau et à la tenir nue devant toute la parenté , qui en tira un bon augure. C'est la même que je porte , et que vous voyez.

Il me lardait d'avoir vingt ans ; enfin je les eus : il me tardait de me battre ; enfin l'occasion la plus solennelle s'en offrit. Deux hommes de distinction, âgés chacun de plus de soixante ans , s'accusèrent sans preuves suffisantes. Le duel judiciaire fut ordonné, comme de raison. Un beau champ clos, dressé sur les bords de la Marne , fut le lendemain environné par toute la Champagne, accourue à un spectacle devenu déjà rare a. Le combat était sur le point de commencer. J'étais au comble de la joie; mes yeux brillaient encore plus que mes armes , et sans doute la partie que soutenait le champion mon adversaire s'en aperçut; car tout à coup elle voulut s'accorder. Voilà le peuple en fureur ; il prétend ne

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pas être venu pour rien ; il veut au contraire qu'on ne s'accorde pas; mais l'accord ne s'en fît pas moins. Alors la fureur du peuple augmente , menace la tranquillité publique.

Pour la calmer, on imagina, à la mairie, de donner le spectacle d'une fête , de faire allier ensemble les deux champions , de me marier avec la fille de mon adversaire. On la nommait Championnette; elle était belle comme le jour; elle avait à peine seize ans. Vous pensez bien que je ne me fis pas prier. La noce commença tout de suite , et le champ clos où le combat devait avoir lieu put à peine contenir le grand nombre de danseurs. Le lendemain on éleva une barrière en charpente , qui traversait et partageait les lices dans leur largeur. Plusieurs assaillans vinrent y disputer le prix à la lance et à l'épée ; ces combats à la barrière 9 durèrent jusqu'à la nuit. Les trompettes de l'hôtel-deville n'avaient cessé de se faire entendre , et le soir on tira des fusées, des serpenteaux, invention alors toute nouvelle ,0 : le peuple se retira content.

Depuis mon mariage avec Championnette, je ne pouvais plus me battre contre le champion mon beau-père : afin de m'indemniser , la municipalité me proposa plusieurs emplois , qui tous me parurent au-dessous de moi.

Alors le clerc de la ville ll, homme des plus habiles , qui trouvait toujours une bonne issue à tout , qui nous avait déjà fait marier Championnette et

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moi, dit: Que le beau-père, comme plus ancien, reste champion de la ville , et faisons le gendre champion forain ou champion des champs : Soit, répondit d'une voix unanime la municipalité ; et aussitôt des lettres me furent données.

Que ne demandez-vous à connaître tout notre malheur? Que ne me demandez-vous si ma pension de champion-forain fut la même que celle de champion de la ville ? Je vous répondrais que je n'y perdis rien; car depuis long-temps nulle part on ne payait ces pensions '\

J'amenai Championnetle aux champs , et pour la première fois peut-être, depuis plusieurs siècles, l'antique épée des champions de Châlons sortit de la ville.

Les villageois sont gens simples. Pour me faire reconnaître, je leur lus, suivant l'usage , mes lettres sur la porte de l'église 3, et aussitôt ils me prirent pour un de ces anciens chevaliers champions, redresseurs des torts, protecteurs des opprimés.

Un jour je traversais une petite plaine, en suivant un chemin étroit; à Topposite verait un homme, tenant un long parchemin : de loin, j'avais cru voir un procureur ou un notaire; mais de près , je vis que je m'étais trompé, car il pleurait; les parchemins ne font pleurer ni les procureurs ni les notaires : Champion, me dit-il, écoutez-moi, secourezmoi ! Il y a déjà plusieurs années qu'il entra dans ma chaumière un riche propriétaire qui s'étant

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assis me dit: Gul-de-voirre , je sais que tu es un père de famille laborieux , je veux te donner ma censé I(; elle est de trois cents arpens. Tu es le paysan le plus pauvre ; tu seras le plus gros censicr du pays. Tiens, voilà le bail ; il me le lut deux fois , et chaque fois très posément : Tu le trouveras un peu minutieux, ajouta-l-il, mais on les fait ainsi ' ' , et je ne serai pas aussi méchant que mon parchemin. Je pris sa censé ; je ne la pris pas pour un an, pour dix; je la pris à perpétuité l6, Tant que cet excellent homme a vécu il m'a tenu parole; il se contentait de ce que je lui donnais : malheureusement, Dieu, comme on dit, l'a voulu à sa part l?, et maintenant j'ai à faire avec son héritier, qui est mesureur des bois de la châtellenie de Guise ,8, qui exige le blé, non à la mesure du lieu , mais à la mesure du chapitre l9 ; qui se fait payer non en espèces courantes , mais en nouvelles espèces; qui ensuite me dit : Item, à la Saint-Marc, fleur de farine; qui revient tenant toujours son parchemin : Item , à la Saint -Mathieu, deux gâteaux20; qui revient encore: Item, à la Saint-Pierre, une livre de piment ' ; qui revient de nouveau : Item, à la Saint-Jean , quatre lapins22; qui, durant toute l'année, revient sans cesse avec un item. Champion, défendez-moi contre les item du mesureur des bois de la châtellenie de Guise : Cul-de-voirre, lui répondis-je, vous me demandez chose impossible ; je ne puis vous défendre contre vos conventions écrites en belle en- 3. 26

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cre , sur beau parchemin ; mais écoutez-moi , il n'est de vie si pure qui n'ait quelque tache, à plus forte raison, la vie d'un mesureur de bois; et quand on y regarde de près, une petite tache devient grande , une faute devient un délit; et quand on y regarde de plus près , un déiit devient un crime. Cherchez, peut-être trouverez-vous? Vous l'accuserez. Il niera. Aussitôt aux lices, et je suis là derrière vous l'épée à la main : Eh ! combien prendriez-vous ? — Soixante, cinquante livres au moins. Ah ! champion, à ce prix-là , il n'est point de paysan qui ne se battît au bâton, au sabot, à coups de pierre , à coups de poing, à coups de pied, qui ne se battît même avec les ongles, même avec les dents.

Alors je vis qu'au milieu de si pauvres ou de si avares villageois le métier de champion des champs ne valait rien ; bientôt je le vis encore mieux.

J'avais l'habitude d'aller, après mon lever , me promener dans la campagne. Un matin, deux enfans, un petit garçon et une pelite fille, se tenant par la main, viennent vers moi : Champion, au secours ! au secours ! Laisserez-vous emmener notre père par deux méchans hommes? Je les suis, je tire l'épée ; je la remets aussitôt dans le fourreau , car je reconnais deux sergens de justice conduisant un gros réjoui de villageois. Je leur demande grâce pour lui: Ce malheureux, leur dis-je, est jeune, il se corrigera: Non , me répondirent-ils, non, champion; les amendes seules corrigent les pay-

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sans. Il irait encore aux cabarets, où il est défendu de vendre du pain , du vin aS ; il continuerait à ne rien faire , à se ruiner , s'il ne payait l'amende. Il mangerait , il boirait encore le blé , le vin qui lui auraient été saisis 2'f, s'il ne payait l'amende. Enfin, il résisterait encore quand il serait , comme aujourd'hui , légalement amené , s'il ne payait l'amende. Je continuai mon chemin.

Pour savoir combien est malheureux un champion des champs , il faut avoir , comme moi , demeuré au village.

Un bon villageois venait me dire : Non , jamais , je ne fermerai la porte à mon oncle ! J'ai été condamné à l'amende pour ne pas avoir fermé la porte à mon oncle poursuivi par les sergens 35; que fautil faire?

Un autre venait encore me dire : Que faut-il faire? Il avait été condamné à l'amende pour avoir mal parlé de la gendarmerie 26.

Un autre venait aussi pour savoir que faire. Il avait mal parlé de la justice; la justice l'avait condamné à se prosterner, à demander pardon 2?.

Je répondais à l'un : Payez votre amende , le connétable paie bien les siennes28; à l'autre, comme m'avaient répondu les sergens : L'amende vous corrigera , et au dernier : Prosternez-vous , prosternez-vous, c'est sitôt fait.

Mais ces braves gens, qui me portaient des poules, des pigeons, des canards , les remportaient, au

grand déplaisir de Championnette , qui étant alors en couches, aurait eu grand besoin de bouillon de volaille.

Je gagnais tout au plus quelques écuellées de lait ou de caillé; car, je vous le demande, que pouvaient me donner des malheureux qui , après s'être laissé enlever les portes de leurs maisons , de leurs étables , faute de payer leurs impôts 2% venaient me prier de faire la garde pendant la nuit contre les malfaiteurs ou contre les loups ?

Une seule fois j'eus une bonne aubaine. Les habitans de quelques villages voisins, qui avaient fourni des arbres pour faire des roulis ou ponts de bois sur les fossés , devant les portes de la ville 3o, voulaient empêcher les habitans des villages qui n'avaient rien fourni, d'y entrer 3l. Inutilement on les menaçait de l'amende ordinaire de trois livres32; ils étaient en si grand nombre que l'autorité jugea plus convenable de me placer en avant du principal roulis, pour en maintenir l'accès libre indistinctement à tous les villageois. Je rendis bon compte de ma commission , et je n'eus pas à me plaindre du paiement.

J'aidai aussi , en l'absence des sergens 3Î , à arrêter quelques malfaiteurs ; au commencement je ne pouvais m'y résoudre ; mais je vis que les gens de guerre 3% les nobles 35, les juges 36 même ne s'y refusaient pas. Je ne m'y refusai plus dès que l'on me montrait le capiatur*7, ou décret de prise au

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corps. Ainsi, au besoin, je fus champion du public, champion de l'Etat.

Championnette et mois ne sachant plus de quoi vivre, mîmes un jour nos deux enfans chacun dans une tête de bissac, et nous fîmes dans la campagne une excursion pour chercher quelque bonne aventure. Vers midi, comme nous suivions un chemin qui passait sous les murailles d'un fort château , \une voix se fît entendre à travers les canonnières : Champion forain , vous vous promenez bien loin; où allez- vous donc? Je répondis à la voix : Eh ! d'où me connaissez-vous ? Est-ce que les champions ne sont pas connus partout, me répondit la voix; entrez, venez vous reposer. C'était le capitaine du château 38 qui me parlait; il sortit pour me recevoir , m'invita , me fit mille politesses , et nous n'eûmes pas demeuré deux heures ensemble, que je m'engageai à ce château, comme archer de corps 3% et que j'y engageai aussi Championnette comme demoiselle de corps 4°. Quelque temps après, le seigneur arriva; il voulut d'abord me garder ainsi que Championnette ; mais il voulut qu'elle renvoyât les petits champions; j'y aurais absolument consenti : Championnette se montra plus fière; elle répondit qu'elle ne se séparerait pas de ses enfans, et m'emmena avec elle.

Nous repartîmes : les archers, mes camarades , vinrent nous accompagner; ils me voyaient sans ressources, ils ne me ménagèrent pas leurs conseils:

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Champion , mon ami, me disait l'un , vous avez de bons bras, de bons poings, faites- vous batteur à loyer4'; vous ne vous louerez qu'à des gens qui ont raison ; vous ne battrez que des gens qui ont tort; vous les battrez bien, vous serez bien payé : Non, me dit un autre, vous risqueriez d'être saisi par les archers du prévôt de Paris , dans quel lieu du royaume que vous fussiez4", et ensuite d'être fouetté ou peut-être pendu 4\ C'est à considérer, me dit un autre , aussi je pense qu'il y a mieux à faire Allez dans mon pays, à Valenciennes; vous êtes champion de Châlons, vous avez été archer de corps, vous y obtiendrez la place de roi des ribauds ; il y a là , comme partout, assez de canaille, et assez à gagner en confiscations et autres droitures 44, outre que vous aurez tous les ans quatorze livres pour aider à maintenir la tranquillité publique aux quatre bonnes nuits, la nuit de saint Martin, la nuit de l'an, la nuit des rois, la nuit des carnaux 45. Je les remerciai. Je pris congé d'eux.

J'avais dans ma pensée de plus nobles projets; je voulais aller offrir mon épée de champion à deux petites républiques de France, celle du Franc- Lyonnais et celle de la vallée d'Aspe. Je reconduisis Championnette et les petits champions à notre résidence, et tout aussitôt je me mis en route.

J'allai d'abord dans le Franc-Lyonnais ; le territoire , si je ne me trompe , en est de neuf ou dix

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lieues de long , sur tantôt deux , tantôt seulement une demi-lieue de large 46. Les habitans de cette petite république sont de malheureux villageois, gouvernés non par des tribuns , des consuls , ou des dictateurs , mais par des procureurs et des notaires. Ils ne se battent d'ailleurs que comme les paysans des environs de Ghâlons.

Je passai outre.

Arrivé à Lyon, j'y appris que la place de champion était vacante. Je fus la demander à l'Hôtel-de- Ville ; je m'adressai à un officier municipal qui tenait séance; je n'ai jamais vu d'homme d'un abord plus désagréable, plus disposé à vous refuser, avons désobliger : Pour qui nous prenez-vous, me dit-il, peut-être pour une gothique cité du quatorzième siècle? Lyon est une ville polie, éclairée où tout le monde sait aujourd'hui écrire. Personne ne peut donner un démenti à sa signature; allez plutôt dans quelque ville du Jura ou des Vosges; il est possible que les champions y soient encore de quelque usage. Ah! messires , que dans ce moment, j'aurais voulu pouvoir marquer de mon épéc toute la largeur de cette insolente figure î Mais là je n'avais pas notre habile courtier Thibaut, et je n'ignorais pas qu'il m'en aurait coûté plus qu'un soupe, qu'il m'en aurait coûté au moins douze livres, et peutêtre plus pour battre un officier municipal47; que même, seulement pour l'injurier, il m'en aurait coûté vingt sous 4<!. Je me contentai de le regarder

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de travers, ce qui ne coûtait rien. Je me retirai; mais bien sûrement je ne lui aurais pas conseillé de venir me croiser dans mon chemin, et je ne le lui conseillerais pas encore.

11 me prit fantaisie d'aller voir en passant la capitale de la Savoie. J'y allai; Chambéri me plut; je m'y serais peut-être fixé ; mais il y avait deux champions. Ils me firent toute sorte de civilités, excepté celle de m'inviter à dîner ; ils me dirent qu'ils étaient obligés de recevoir les champions italiens. A quelques jours de là, j'appris qu'ils disaient aux champions italiens qu'ils étaient obligés de recevoir les champions français. Ne leur en veuillez pas de mal; je ne leur en veux pas ; les champions en général nous sommes pauvres , les champions de Savoie sont les plus pauvres.

Enfin , après avoir parcouru beaucoup de pays, passé grand nombre de rivières, monté et descendu plusieurs montagnes, j'arrivai à la vallée d'Aspe. Les magistrats exercent la justice souveraine , ils ont droit de vie et de mort. Je les trouvai revêtus de leurs robes rouges, tenant une audience solennelle 49 ; je les saluai avec respect : Qui êtes-vous , que demandez-vous ? me dit le chef. Quand j'eus parlé , il me répondit : Nous ne pouvons accepter vos propositions; ici tous les républicains seraient, au besoin, champions pour eux , pour leurs parens ou pour leurs amis; mais nous ne combattons amais enlre nous; nous ne combattons que contre

les ennemis de l'Etat. Nous gardons depuis bien des siècles, et nous garderons jusqu'à la dernière goutte de notre sang et de celui de nos enfans , l'antique porte que la nature a ouverte entre la France et l'Espagne °. Champion de Châlons, la république accorde avec un grand plaisir l'hospitalité aux étrangers ; elle l'accorde avec un plus grand plaisir aux braves.

Descendus ensuite de leur siège , dépouillés de leurs robes, les magistrats m'accueillirent avec bonté : Ami champion, me dirent-ils en riant, vous êtes venu trop tard ; nous vous aurions envoyé dans la vallée de Lavedan ; mais elle ne fait plus chercher aujourd'hui de champion pour se battre contre nous. — Eh ! pourquoi voulait-elle se battre contre vous, demandai-je? — C'est, me répondit-on , que leur petit abbé de Saint-Sevin , irrité contre la vallée d'Aspe, lavait maudite ou dévouée au malheur. Tous les ans nous éprouvions des orages , des tempêtes; tous les ans il grêlait sur la république ; mais elle fut enfin miraculeusement vengée. La terre, les habitans et même les animaux furent frappés de stérilité dans tout le Lavedan. Pour faire cesser une aussi cruelle plaie , ils vinrent crier merci dans la vallée d'Aspe. La paix se fit entre les deux vallées, et ceux du Lavedan furent absous du péché de leur abbé51. Depuis quatrevingts ans que ce traité a été fait, plusieurs fois les clauses en ont été enfreintes. La république a de-

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mandé des satisfactions. La vallée de Lavedan a voulu se battre par champions et n'en a pas trouvé; enfin elle en a pris un en litre d'office 5\

En me parlant des prérogatives de leur république, ils me dirent aussi qu'elle avait le droit d'acheter au marché d'Oléron le blé , avant que personne pût s'en approvisionner £3, et que la contestation de ce droit avait autrefois coûté la vie à plusieurs champions d'Oléron. Ils m'apprirent encore que, dans leur république, on ne payait pas d'impôt; et ils me répondirent à la question que je fis , comment on acquittait les frais des églises, des écoles, des aumônes et les dépenses de l'Etat, que les prémices ou dons des riches habitans suffisaient51. Parmi vous , leur dis-je, il ne doit pas y avoir de procès ? Il y en a fort peu, me répondirent-ils, et les dépens ne passent jamais douze liards , y compris l'expédition de la sentence". Ah I messires, ah ! je ne l'oublierai jamais ! Ah I comme la mémoire aime à me rappeler cette vallée d'Aspe où les femmes sont si belles , si fraîches , les hommes si beaux , si forts , si robustes , si guerriers ! je leur rendais volontiers ce témoignage, qui, dans la bouche d'un champion, ne leur déplaisait pas. On me proposa de me donner des terres à labourer , des troupeaux à garder : Grand merci , mes amis les républicains , leur disje ; mon état m'interdit vos travaux paisibles ; je porte l'épée, je vis de l'épée.

Je ne tardai pas à repartir. 11 ne m'arriva rien

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d'extraordinaire jusqu'à Montferrand , petite ville d'Auvergne sous Clermont. J'y fus reconnu , à ma démarche, à ma manière de porter 1 epée , par le champion delà ville, qui vint à moi, et me prenant par le bras, me dit:Yous êtes un champion ou je ne le suis pas ? Il me salua, m'embrassa et m'emmena chez lui. Je trouvai qu'il était en bon point ; je lui en fis compliment. C'est , me dit-il , qu'ici la municipalité est , suivant la teneur de ses chartes6, obligée de se battre; j'ai été en même temps nommé champion de la ville et champion de la municipalité. Je mange, comme dit le peuple, à deux râteliers; mais, vous le savez , deux râteliers d'aujourd'hui ne valent pas un râtelier d'autrefois.

A mon tour je lui dis que je ne gagnais rien dans la banlieue de Ghâlons; que j'étais inutilement allé dans le Franc-Lyonnais , et aussi inutilement dans la vallée d'Aspe; que j'allais dans la Saintonge, pays dont mon oncle m'avait souvent parlé comme excellent pour les champions : Gardez-vous-en bien, me dit-il ; les choses y sont entièrement changées aujourd'hui; les champions y ont tous l'épée rouillée, ils sont tous pauvres; et, pour vivre, la plupart sont forestiers à cheval , forestiers à pied57 : obligés à chaque mutation du sénéchal , duquel ils dépendent , d'aller de village en village lever l'impôt de son joyeux avènement 5\ — Alors , j'irai dans la Bretagne , pays de ma grand'mère. — > Encore pire; les champions y sont déconsidérés. La loi n'y fait

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mention d'eux que pour les assimiler aux joueurs d'instrumens, aux cabaretiers et autres gens indignes d'attester la coutume non écrite'9. — Eh bien ! j'irai en Normandie. — Vous ne sauriez plus mal faire ; c'est , à la vérité , une belle et riche province, mais où Ton ne connaît que la chicane, où les champions n'ont d'autre lance que la plume, où H n'y a d'autres lices que les tribunaux , justement appelés cohues60; car on n'y fait pas peu de bruit. Champion forain, si vous voulez m'en croire, vous retournerez à votre banlieue de Ghâlons; vous ferez là, comme on dit, la guerre à l'œil : quelque place vacante ne tardera pas à s'offrir, la maladie et la vieillesse ne tuent maintenant que trop de champions.

Montferrand est situé au milieu des vignes, nous bûmes tout le jour , toute la nuit. A l'aurore , nous nous levâmes de table ; je me rendis aux bons conseils de mon hôte , je pris la route de Châlons.

En quelques jours je traversai l'Auvergne, le Bourbonnais, le Nivernais, la Champagne, et me retrouvai au village de ma résidence. Championnette était en pleurs ; elle me dit que notre maison et notre jardin venaient d'être mis au rôle de la taille. Cependant j'en avais toujours été exempté, on m'avait toujours considéré comme écuyer tenant noblement61; mais à ces assises, la paroisse ayant sans doute trop abondamment donné du vin aux répartiteurs6, je fus imposé. Vainement je mena-

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çai d'aller porter ailleurs mon épée de champion , vainement je réclamai , on n'en tint compte. Alors je remis les deux petits champions dans le bissac; je les rechargeai sur l'épaule ; je donnai de nouveau le bras à Championnette, je laissai la clef sur la porte, et je partis.

Troyes m'attirait de toutes les manières, je résolus d'y aller. Arcis-sur-Aube, où je passai, tenta de me garder ; il n'y eut sorte de propositions et de politesses qu'on ne me fît ; mais mon épée me paraissant trop grande pour cette petite ville, je continuai ma route.

J'arrivai à Troyes dans une année de blé, de vin, d'abondance de tous les biens de la terre; la ville était dans la paix et la joie. Je me présentai à la municipalité ; je demandai l'office vacant de champion de la ville , je fus reçu avec bonté ; on n'examina mes titres qu'autant de temps que la politesse le permettait : on me nomma à l'unanimité. Mes lettres allaient être expédiées , quand un échevin en fît suspendre, pour quelques heures, la signature. Il avait été gendarme , et il voulait voir par luimême ce que je savais. Il m'invita à dîner; après dîner , il prit deux épées courtoises (,\ et m'en remit une : Sire échevin, lui dis-je, vous me toucherez une fois, deux fois , trois fois et pas davantage. Sans se donner le temps d'ôter sa robe, il se mit en garde ; je me laissai toucher le nombre de fois que j'avais dit , ni plus ni moins : alors je lui demandai

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la permission de le toucher à mon tour , je l'atteignis à chaque botte , mais si légèrement, si doucement , qu'à chaque botte il s'élevait une contestation entre lui et moi. Je soutenais que je ne l'avais pas touché ; il me soutenait qu'il avait été touché , et qu'il se tenait pour bien et dûment touché. Nous nous escrimâmes durant plusieurs heures, avec tant de politesse de ma part , de plaisir de la sienne, qu'il alla faire sceller lui-même mes lettres , m'appelant Sarpedon , Hector , vrai et brave champion de Troyes.

Aussitôt je fus visiter les lices qui étaient près la cathédrale H ; elles ont aujourd'hui disparu ; déjà dans ce temps elles menaçaient ruine ; les clôtures du pourtour 63 n'étaient plus entretenues, et l'intérieur était couvert d'herbes et de ronces. Je rentrai tout attristé; et à l'instant je pris la résolution d'aller à Abbeville , où devant les cours de justice une des deux parties peut bien prouver son dire par un seul témoin , mais où l'autre partie peut aussitôt l'appeler en duel 6r>. I/échevin me retint, en me disant : Si la place du champion que vous allez demander est bonne, elle est occupée ; si au contraire elle ne l'est pas, autant vaut rester avec nous. Il me donna plusieurs autres bonnes raisons ; je suspendis mon départ.

Je trouvai à donner quelques leçons d'escrime à des anoblis ; je trouvai aussi à en donner secrètement à des moines , qui voulaient faire comme

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ceux de Paris, résister de vive force aux réformateurs de leurs couvens ('7.

Mais toutes ces ressources , d'ailleurs disproportionnées à mes besoins, furent d'assez courte durée. Les dents de mes cinq petits champions allongeaient et ne cessaient d'allonger. Oh! messires, vous ne savez pas comme moi que cinq petits champions mangent comme dix enfans ordinaires. Un jour que l'échevin était venu faire des armes, il vit le dénûment de mon ménage: Mon cher champion, me dit-il, vous seriez un beau sergent ; voulez-vous être sergent? Il y a , lui dis-je , des sergens de bien des sortes.

Voulez-vous , reprit-il , être sergent à cheval, faire la police des grandes routes 68? Championnette était présente: Non , dit-elle , mon mari, aux exécutions, se trouverait trop près de celui qui est pendu et de celui qui pend.

Voulez-vous être sergent à pied , faire la police dans les villes et les villages 6;? Encore moins , lui répondis-je; dans certains lieux , je serais obligé de couper les pieds, les mains, les oreilles suivant la sentence du juge 7°.

Voulez-vous être sergent à verge, sergent à bâton? Vous ne seriez pas obligé de répandre le sang ; vous ne seriez obligé qu'à bâtonner les malfaiteurs condamnés ; vous auriez cinq sous par fois; vous en auriez autant, lorsqu'ils seraient bannis et que vous les bâtonneriez jusqu'à la porte de la

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ville7', afin qu'ils se souvinssent bien de ne pas y rentrer. A quoi Championnette répondit noblement : Un champion frapper avec un bâton ! Ma pensée fut la même; mais la langue des femmes est toujours plus légère.

Yous ne voudriez point par conséquent, continua l'échevin, être sergent de paix 7*?

INi sergent de justice 7?

Ni sergent de querelle 74?

Ni sergent messier75?

3Ni sergent prairier76?

3Ni sergent franc 77 ?

A toutes ces propositions, je secouais la tête.

Vous ne voudriez pas, j'en suis sûr, être sergent des bois78? Oh! certes non, dit la bonne Championnette; mon cousin, qui l'était , fut, un hiver, si bien dévoré par les loups , qu'ils ne laissèrent que l'épée.

Vous ne voudriez pas être sergent de fief , sergent d'arrière-fief79? — IN on. — Eh pourquoi ? — > C'est que je regarde au-dessous d'un champion d'aller faire payer les cens et les rentes 8o.

Vous ne voudriez pas être sergent de sergent fieffé? vous ne seriez cependant pas tenu de payer ses redevances , en certains lieux si considérables qu'il donne au seigneur une grande marmite, où l'on puisse faire cuire un bœuf81. Vous ne seriez tenu qu'au service militaire ; et à porter la croix à la

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procession de Pâques-fleuries 82 : Non , répondisje, toute l'année je voudrais faire la guerre.

Voudriez-vous être sergent de monastère83? — Non; un champion ne saurait jamais apprendre à sonner les cloches, à allumer les chandelles.

Voudriez-vous être dans cette ville sergent de Tofficialité 84? — Non, dit Championnette; je ne permettrais jamais que mon époux fît marier par force les jeunes garçons et les jeunes filles 85.

Voudriez-vous être sergent de la cathédrale? Oui! oui! répondit avec vivacité Championnette, je verrais mon mari marcher, l'épée au côté, à la tête de la procession °6, et le dimanche j'aurais une belle place à la messe et aux vêpres.

L'échevin avait un frère chanoine : je fus proposé et nommé à l'heure même.

Mais ne pensez pas que j'aie été quitte de mes maux , car depuis on m'a souvent et très souvent tourmenté pour me faire chanter, pour me faire prendre la tonsure. Je m'y suis toujours courageusement refusé, même au risque de manquer de pain. J'ai voulu , je veux rester champion, et, s'il plaît à Dieu , mourir champion , me présenter en cette qualité à la porte de l'autre monde.

Maîheureusementalors finira en moi, non la longue descendance , mais la longue suite des champions de Châlons.

J'avais envoyé mon fils aîné à Rheims, où l'office de champion était devenu vacant, parce que celui 5. 27

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qui en était pourvu s'était , de sa tête , ingéré, au sacre de Louis XI, de faire comme le champion du roi d'Angleterre à son couronnement, de défier au combat l'homme qui se croit plus digne de régner °7. J'avais appris que la municipalité craignant que Louis XI fût informé de cette démonstration illégale, avait destitué ce sot champion; mais j'ignorais qu'elle l'eût banni , et qu'elle n'en voulût plus d'autre.

Mon fils, qui maniait admirablement l'épée, qui était rempli de courage, ne fut donc point placé; cependant, comme le chanoine de Troyes, frère de l'échevin, l'avait recommandé à son ami, chanoine vidame de Rheims , celui-ci lui fit apprendre bon gré mal gré à chanter, lui fit bon gré mal gré donner la tonsure , et , bon gré mal gré, le fit partir pour une petite collégiale où l'office guerrier de vidame a été comme à Rheims , et comme à plusieurs autres cathédrales , changé en bénéfice ecclésiastique 88, dont mon fils se trouva bon gré mal gré pourvu.

Mon fils pleura en me l'écrivant ; je pleurai en l'apprenant , et toutefois il a dû s'en féliciter , car il a depuis nourri ses frères.

L'un s'était fait écrivain enlumineur ; mais le débordement de l'imprimerie le ruina. Ainsi il s'était retranché dans les manuscrits sur vélin ; bientôt l'imprimerie déborda sur le vélin *9. Il s'était retranché ensuite dans les peintures enluminées ;

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l'imprimerie, par ses gravures représentant soit des personnages , soit des paysages 9° , soit des cartes géographiques 9l, lui enleva encore cette ressource. Aujourd'hui il peut à peine gagner moitié de quoi vivre ; il dîne chez lui, mais il soupe chez son frère le vidame.

De même que mon second fils avait voulu lutter contre le nouvel art de l'imprimerie, de même mon troisième fils voulut lutter aussi contre le nouvel art de l'artillerie à poudre. Il fît pour des seigneurs obstinés dans les traditions paternelles , d'antiques mangonneaux, d'antiques chats , d'antiques truyes, d'antiques engins93. Les châteaux attaqués, défendus par ces antiques machines neuves, ne furent point pris, se défendirent mal , et mon fils n'en reçut et même n'osa en demander aucun paiement; il se ruina : il dîne et il soupe chez le vidame.

Mon quatrième fils, faiseur d'arbalètes , et mon cinquième fils, faiseur d'escarcelles, vivent assez chichement pour vouloir soutenir ces deux états, dont l'un décline depuis un siècle et l'autre commence à décliner 9\ Ils ne vont ni dîner ni souper chez le vidame ; mais de temps en temps ils vont assez volontiers y déjeûner ; car le vin y est meilleur que chez eux.

J'ai un petit- fils qui va y prendre ses quatre repas , à la mauvaise saison ; le reste de l'année , il m'aide avec sa jeune femme à manger le revenu de ma sergenterie de la cathédrale. Il était à Rheims

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avec son père , quand il passa dans cette ville un fou de prince , père d'une fille belle comme un astre. Mon petit-fils fut épris de la jeune folle. On consentit à les unir; ils avaient promis d'être fous, de faire monts et merveilles ; mais ne cessant de s'aimer, de se regarder, de soupirer, d'être toujours à eux , ils n'ont pas gagné de l'eau à boire; il faut d'ailleurs convenir que si le bon petit roi Charles YIII a bien traité ses fous 9i , et même souvent ceux des autres95, le roi actuel Louis XII n'en fait guère cas. Cet état décline, languit, est près de fiuir. Suivant mon petit-fils, c'est le grec renforcé de l'imprimerie qui le tue : cela peut très-bien être; car ce grec, cette imprimerie tuent bien des états, et j'ajouterai qu'ils tuent aussi bien des plaisirs , les tournois , la quintaine, la paume, le palemail 9<5.

Un autre de mes petits fils s'était fait gendarme de croisade; mais l'expédition n'est point partie, ne partira jamais 97, et il a été fort heureux d'avoir des éruptions à la peau, réputées bonne lèpre. Il a été par ce moyen reçu dans une riche léproserie où le nombre des lépreux diminue, où les revenus augmentent 9". S'il n'a pas la vraie lèpre , c'est le plus heureux de la famille.

Cependant, Messires , quoique j'aie toujours été malheureux du malheur de mon état , du malheur de mes enfans et de mes petits-enfans , j'ai , à tous autres égards, assez heureusement parcouru ma longue carrière; c'est que Championnette et moi nous

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nous sommes toujours donné la main. Elle est à l'âge de plus de quatre-vingts ans, aussi bonne, aussi douce, aussi aimable que lorsque , à l'âge de seize, elle entrouvrait furtivement la fenêtre pour me voir passer, ainsi qu'elle me l'a avoué depuis, et qu'elle l'ouvrait ensuite pour me voir encore lorsque j étais passé ; le cœur de Championnette n'a pas été atteint par les années.

Oui, certes, Championnette fait mon bonheur; vous n'en douterez pas si vous avez remarqué comme moi que, dans les plus riches, les plus heureux états, il y a ordinairement de méchantes femmes , et au contraire , que dans les plus pauvres , dans les plus malheureux , il y en a ordinairement de bonnes; alors, je vous le demande , les champions ne doivent- ils pas avoir les meilleures?

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