LIVRE X, CHAPITRE XIII
des expressions voilées, elle semble dire que le coupable peut et même doit être admis à porter sa plainte. Il est cependant établi par les lois divines et humaines qu'aucun délinquant ne peut en accuser un autre ; et néanmoins, en vous couvrant de notre nom, vous Tavez pris sous votre protection et l'avez conservé auprès de vous; en sorte que celui qui était déjà accusé et jugé devant les yeux du peuple, a eu, sous le prétexte d'un appel à l'empereur, l'occasion de former une accusation.
» Vous vous prévalez pour cela de l'exemple de l'apôtre saint Paul, qui, lorsqu'il fut accusé par sa nation devant le prince de Judée, fut envoyé par ce prince à l'empereur, pour subir son jugement. Mais cet exemple n'est pas applicable à la circonstance présente ; car l'apôtre Paul avait été seulement accusé par les Juifs, mais non jugé. Il appela à l'empereur, et il devait lui être permis de se présenter devant lui ; mais cet infâme ecclésiastique n'est pas seulement accusé, il est jugé; il a Tété mis en prison et s'est échappé. Il a violé les lois en se retirant dans la cathédrale, oii il n'aurait dû aller qu'après avoir fait sa pénitence; et il ne cesse pas, à ce que l'on dit, de vivre mal. Il a, suivant ce que vous dites, appelé à l'empereur, d'après l'exemple de l'apôtre Paul ; mais jamais il ne sera, comme l'apôtre Paul, admis devant l'empereur : car nous ordonnons qu'il soit livré de nouveau à celui auprès duquel il a été accusé, par lequel il a été jugé et envoyé dans la prison d'où il
s'est échappé. Soit qu'il dise ou non la vérité, c'est son juge qui doit ramener devant nous; car il serait très-peu convenable que, par égard pour un pareil homme, notre premier ordre fût changé.
» Ce qui nous surprend encore beaucoup, c'est qu'il vous soit tombé dans l'esprit de vous opposer à nos ordres et à notre pouvoir, lorsque, d'après l'ancienne observance et les dispositions des lois, il est évident que les ordres des rois doivent être valables, et qu'il n'est permis à personne de mépriser leurs décisions. Nous ne pouvons assez nous étonner que vous ayez fait plus de cas des instances d'un scélérat que de nos ordres.
» Il est maintenant évident que le penchant pour les troubles et la violation de la charité sont sortis de ce lieu en même temps que cet homme. Car vousmêmes qui formez la congrégation de ce couvent, vous qui vous nommez (et plût à Dieu que ce fût avec vérité) les serviteurs de Dieu, vous-mêmes vous savez combien de fois votre conduite a été désapprouvée par plusieurs ; et ce n'est pas sans motifs, car tantôt vous vous appelez moines, tantôt chanoines, tantôt vous ne portez aucun de ces deux noms. Voulant cependant venir à votre secours et rétablir votre réputation, nous avons fait choix pour vous d'un guide et d'un maître. Nous l'avons fait venir des pays éloignés, afin que par ses paroles et ses exhortations, il vous enseignât la vraie voie, et afin qu'étant un religieux lui-même, il vous instruisît
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aussi par sa conduite. Mais hélas ! les choses ont tourné tout autrement, et le diable a trouvé en vous ses serviteurs; il a semé la division parmi eux, et dans l'endroit qui était le moins propre, parmi les sages et les docteurs de l'Église; et ceux qui devaient, quand vous manquez, vous corriger et vous châtier, ont été par vous forcés au péché de l'envie et de la colère. Mais ceux-ci, grâce h Dieu, n'approuvèrent sûrement pas vos coupables complots. Et vous qui méprisez nos ordres, soit que vous vous appeliez moines ou chanoines, sachez que vous aurez à comparaître à notre plaid, selon qu'il vous sera enjoint par notre commissaire ici présent; et quoi que votre lettre essaye d'excuser votre sédition, venez et effacez votre crime par une réparation convenable *. »
XIV. — On voit clairement par ce qui précède que Charlemagne se considérait comme le chef temporel de l'Église. C'était une illusion. Il se croyait chargé de gouverner l'Église, de régler non-seulement son ordre intérieur, son administration, sa police et sa discipline, mais encore ses rapports avec les croyants. On ne peut se dissimuler que le seul lien moral qui unît entre eux les différents peuples compris dans l'empire des Francs était le christianisme. Charlemagne, qui confondait la religion avec la politique, croyait sans doute que ce lien était destiné à préserver l'empire d'une dissolution. C'est pourquoi il voulut le fortifier, le consolider, l'impo-
1 Baluz., CapiL, 1. 1, col. 413.
ser à tous ses peuples. Ne comprenant pas que Tempire et TËglise pussent former deux puissances distinctes/ il s'efforça d'augmenter la force de Tune, mais ce fut au détriment de l'autre.
Charlemagne crut sans doute pouvoir dominer le chef de l'Église et l'institution cléricale toute entière. Depuis qu'il avait été proclamé empereur, il considérait sa propre puissance comme théocratique ; il croyait qu'elle lui avait été donnée par Dieu pour régir les peuples soumis à son sceptre, tant sous le rapport.religieux que sous le rapport politique. Avant le couronnement, sa qualité de patrice des Romains lui imposait l'obligation de défendre l'Église et le pape contre leurs ennemis ; après le couronnement il était . devenu souverain de tous les territoires compris dans l'empire, de la même manière que les empereurs romains l'avaient été. Le pape lui-même reconnaissait sa suprématie, ce qui ne l'empêchait pas de rester seigneur du patrimoine de Saint-Pierre, comme tous les autres évêques étaient seigneurs des territoires donnés à leurs églises. La souveraineté temporelle des pontifes romains est d'une autre époque ; mais le pape exerçait déjà alors cette autre espèce de souveraineté qu'on a appelée spirituelle, et qui, protégée par l'empereur, se consolida à tel point qu'elle finit par survivre à l'empire et qu'elle continua de s'exercer sur chacune de ses fractions, lorsque l'empire fut déchiré par lambeaux.