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LIVRE XI, CHAPITRE XX

Depuis plus de treize siècles, la France en contenait deux, un peuple vainqueur et un peuple vaincu. Depuis plus de treize siècles, le peuple vaincu luttait pour secouer le joug du peuple vainqueur. Notre histoire est rhistoire de cette lutte. De nos jours, une bataille décisive a été livrée, elle s'appelle la révolution.

» Le temps, qui féconde toutes choses, ne détruit rien de ce qui est; il faut que les germes, une fois posés dans son sein, portent tôt ou tard leurs fruits. Treize siècles se sont employés parmi nous à fondre dans une même nation la race conquérante et la race conquise, les vainqueurs et les vaincus. La division primitive a traversé leur cours et résisté à leur action. La lutte a continué dans tous les âges, sous toutes les formes, avec toutes les armes ; et lorsqu'en 1789 les députés delà France entière ont été réunis dans une seule assemblée, les deux peuples se sont hâtés de reprendre leur vieille querelle : le jour de la vider était enfin venu * »

Certes, la guerre éclata en 1789; une bataille décisive fut livrée, mais ce ne fut point entre les races germanique et gauloise, dont il aurait été fort difficile de distinguer les types. Le cours du temps, comme le dit si bien M. Guizot» avait rapproché les deux races, les avait mêlées, unies par d'innombrables liens, et les avait enveloppées dans une destinée

1 Du gouvernement de la France depuis la Restauration et du ministère actuel, par F. Guizot, p. S et 30.

commune qui ne laissait voir qu'une seule et même nation là où il y avait eu autrefois deux races distinctes, deux situations sociales profondément diverses. Francs et Gaulois, bien longtemps avant la révolution, s'appelaient également Français, avaiwt également la France pour patrie; il n'avait pas fallu treize siècles pour fondre dans une même nation les vainqueurs et les vaincus.

Déjà à la chute de la deuxième dynastie, qu'un historien célèbre, Augustin Thierry, attribue à un mouvement national et qu'il représente comme le triomphe de la race indigène, il n'y avait plus de peuple gaulois ; il y avait des populations mélangées, une nation dite française, composée de Francs, de Gaulois, de Burgondes, de Wisigoths, de Romains, de Huns, d'Alains, de Vandales, de Normans, etc. L'esprit gallo-romain qui, à l'époque des maires du palais, s'était manifesté par les entreprises d'Ebroîn, de Gislemar, de Berthaire, cet esprit même n'existait plus; les diverses races s'étaient mêlées, fondues ensemble et ne pouvaient plus se reconnaître. On distinguait encore les deux aristocraties et la plèbe, mais aucune de ces classes n'était composée exclusivement de Gaulois ou de Francs. Parmi les hommes d'église, comme parmi les hommes de cour, il y en avait de l'une et de l'autre race ^

1 L'illusion sur laquelle est fondé le système d'Augustin Thierry tend •ujourd'hui à se dissiper. Voioi ce que nous lisons dans une notice de M. Guadet ; < Il y a erreur historique manifeste à voir en France, au

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Si en 1789, une lutte suprême eut Ueu^ €e fut entre le peuple et les nobles de toutes races et aussi entre le peuple et le clergé qui était originairement gaulois. C'est attribuer à un des plus grands événements de Phistoire moderne, une cause bien chimérique, que de supposer que la révolution fut produite par des antipathies de races dont l'immense majorité des Français n'avait pas le moindre sentiment. La question des races a bien pu produire une guerre de plume entre les écrivains, les publicistes; mais ce n'est pas cette question qui bouleversa l'ordre social et qui mit fin à un régime depuis longtemps exécré. Ce n'est pas en hainè des descendants inconnus des Francs qu'on supprima tous les droits féodaux ; qu'on démolit les cloîtres des communautés romaines, et qu'on rendit à la circulation leurs immenses propriétés territoriales.

Ce que la révolution de 1789 a détruit n'était aucunement germanique, nous croyons l'avoir amplement démontré; mais dans ce qu'elle a voulu édifier, que de choses qui rappellent la constitution primitive des Francs : la liberté d'abord, qui n'est pas une utopie

dixième siècle, deux races ennemies, et à donner pour cause à la chute des Carolingiens leur origine germanique ; il faut regretter amèrement qu'une plume éloquente ait fait, pour un temps au moins, de cette opinion un dogme ; que l'amour de la nouveauté et de Textraordinaire, aujourd'htti si vif en France, l'ait accueillie avec passion ; que l'ignorance même l'ait propagée sans défiance et sans relâche. (Notice critique sur Richer et son histoire, par M. Guadet, dans Richer, Histoire de son temps; Paris 1845.)

comme l'égalité et la fraternité ; ensuite la propriété pleine et entière, Yalleu. Ces bases de la société régénérée étaient celles de Tordre social des Francs avant leur établissement dans la Gaule, avant que, par l'influence de l'Église gallo-romaine, ils se fussent approprié des usages destructifs de toute propriété et de toute liberté. La révolution de 1789, loin d'être dirigée contre les Francs, fut donc le triomphe de leurs principes. S'il fallut treize siècles de luttes, sous toutes les formes et avec toutes les armes, pour les feire revivre, nous savons à qui il faut l'attribuer, nous savons comment et dans quel intérêt les rois francs furent induits à fonder un ordre de choses qui était l'antithèse de la société germanique.

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