LIVRE VU, CHAPITRE IV
donna des otages ^. Pour se venger de cette humiliation, il attira à lui son frère, Hatton, comte de Poitiers, qui semble n'avoir pas voulu s'associer à la guerre entreprise contre les fils de Charles Martel. Quand il se fut assuré de sa personne, il lui fit arra* cher les yeux et le jeta dans une prison, où le malheureux ne tarda point à mourir. Après cette action féroce, Hunold abandonna le duché à son fils Waifre, et alla s'enfermer dans un couvent de l'île de Rhé.
Carloman et Pépin firent encore la même année une campagne contre les Saxons, qui se soumirent à leur suprématie : beaucoup demandèrent et reçurent le baptême.
Cependant le duc des Souabes, Théobald, excité par Odilon, avait renouvelé les hostilités en attaquant l'Alsace. Cette entreprise eut pour résultat d'attirer sur son pays toutes les forces et les vengeances des princes francs. Carloman se mit en marche pour faire une campagne décisive contre les Allemans. Il convoqua le duc Théobald avec ses leudes à une assemblé générale qui fut tenue à Gannstadt, près de Stuttgardt, en 746. C'était la frontière du duché. Les chroniqueurs rapportent que les Francs les entourèrent et les firent prisonniers sans coup férir. Carloman fît mettre à mort les chefs des Souabes, et peutêtre le duc lui-même ^.
f Fauriel, Histoire de la Gaule méridionale, t. IH, p^ 480.
* Plurimos eorum qui contra eum rebelles exsistebant gladîo trucidabat.
V. — Cette campagne fut la dernière à laquelle Garloman prit part. Peu de temps après il résolut de se retirer du monde et de renoncer à la vie politique. D'accord avec son fils Drogon, il déposa le pouvoir, en 747, entre les mains de son frère, plus jeune que lui, et se retira en Italie. « Touché d'un amour divin et du désir d'une patrie céleste, dit la chronique de Moissiac, il abandonna volontairement son royaume et ses fils, qu'il recommanda à son frère Pépin. Ensuite, s'acheminant vers Rome, il parvint à la porte de saint Pierre l'apôtre, avec plusieurs des grands de ses États et des présents sans nombre > qu'il déposa devant le tombeau de saint Pierre. Alors il coupa les cheveux de sa tète, il revêtit l'habit de clerc par les ordres du saint pape Zacharie, et il resta quelque temps auprès de lui. » Il habita d'abord avec les personnes qui l'avaient suivi, le monastère de Soracte, près de Rome ; mais ensuite, par les conseils du pape, il se retira au couvent de Saint-Renoit sur le mont Cassin; il s'y soumit à l'obéissance régulière envers l'abbé Optât, et il y fit les vœux monastiques.
Après la retraite de Garloman, l'histoire ne fait plus mention de ses fils, mais elle commence à s'oc* cuper de la descendance de Pépin et de sa femme, Rertrade. Celle-ci a été le sujet d'une foule de traditions, de légendes fabuleuses. On cite le poème
xFredeg, contin,, c. 445.) Voyez pour les détails Touvrage de M. Staeslin, Wurtembergische Geschichte, i. I, p. 483-185.
LlVaE VII, CHAPITRE V. 99
d'Adenez, Li romans de Berte aus gratis pies ^, comme une des productions les plus gracieuses du moyeu âge. Dans ce poëme, Berlhe, la fille au roy de Hongrie, se sépare de sa mère, la reine Blanche-Fleur, pour aller épouser Pépin ; elle traverse la Pologne et l'Allemagne, passe le Rhin à Saint-Hubert, et chevauchant à travers les Ardennes, voit le Hainaut et le Vermandois, et s'en vient joyeusement à Paris. Godefroy de Viterbe, qui se plaisait également aux récits légendaires, fait naître Bertrade en Hongrie d'une mère grecque, et la dit petite-fille de l'empereur Héraclius; ce qui est impossible, car Héraclius mourut en 640.
Tous ces contes n'ont aucune portée historique. Nous possédons sur la femme de Pépin, qui fut la mère de Gharlemagne, des renseignements plus sérieux et plus dignes de foi. D'après les annales de Saint-Bertin, le père de Bertrade était Charibert, comte de Laon *. Ce témoignage n'est pas isolé, comme le fait remarquer M. Hahn, dans son excellente dissertation sur le lieu de naissance de Gharlemagne ' ; il est confirmé notamment par une particularité que M. Eckard a signalée. Il existe deux chartes relatives au monastère de Prum , dont l'une porte, entre autres, la signature de Bertrade, épouse
1 Publié de nouveau à Paris en 4832, par M. Paulin Paris.
' Pippinus conjugem duxit Bertradam, cognomine Bertam, Cariberti Laudunensis filiam. (Annales Bertiniani ou Annales Laurissenses majores, ap. Pertz, t. I., p. 136.)
« Mémoires de l'Académie royale de Belgique, t. XI.
de Pépin et fille de Charibert ^ et dont l'autre, beaucoup antérieure en date, est également signée du nom de Bertrade et de celui de son fils Haribert *. Dans Tune et dans l'autre les mêmes terres sont données au monastère susdit : ce qui permet de conclure que la femme de Pépin était petite-fille de la mère de Charibert, et que, suivant Tusage de son temps, elle avait été appelée du nom de sa grand'mère '.
M. Kervyn de Lettenhove * a cité plusieurs documents qui tendent à démontrer que Berthe était ardennaise. Ce qui est hors de doute, c'est que le père de Bertrade avait ses alleux en Âustrasie. Le diplôme de donation de l'an 761 constate en effet qu'il laissa à sa fille des propriétés allodiales voisines de celles de Pépin, dans le pagus Charos ^ en Ardenne, et dans le pagus Riboariensis^ qui ne peut être que le pays des Ripuaires sur la rive droite de la Meuse ^.
< D. Bouquet, Rer, gaU. et franc, script, X, V., p. 705.
* Pardessus, Dipl, ChartaSy epUt,, t. II, p. 328.
> Sur le lieu de naissance de Charlemagne, par M. Hahn, /. c,
* Rapport sur le concours extraordinaire de 4858, Bulletin de l'Académie, t. IV, part. 4»*, p. 430 et suiv.
* Le pagus Charos ou le Caroscow pagus était le canton où fut érigée l'abbaye de Prum, à Test de Stavelot.
« Res proprietatis nostrœ in pago Charos Tilla quœ dicitur Rumnonssium, tam illam portionem quse de genitore meo Carolo mihi advenit, quam et illam portionem quam genitor suus Heribertus ei (Bertradœ) pro alodio dereliquit, cum appendiliis... Similiter donamus in pago Riboarïensi illam portionem in Regenbach quam missus noster Agilbertus per beneficium babuit. Genitor meus Garolus mihi allodium dereliquit et illam aliam portionem in ipsa villa quam Heribertus uxori mese Bertrade in alodium dimisit. (Mir., Oper. dipl,, t. III, p. 3; Bréquigny, 1. 1.)