LIVRE Vm, CHAPITRE VIII
retour; peut-être avait-il compté sur une déroute. L'armée revenant en bon ordre, il n'osa pas l'attaquer, mais il se jeta sur les bagages et sur l'arrièregarde qui les escortait. Voici comment Éginhard rapporte les faits :
« Tandis que l'armée des Francs, engagée dans un étroit défilé, était obligée par la nature du terrain de marcher sur une ligne longue et resserrée, les Gascons, qui s'étaient embusqués sur la crête de la montagne (car l'épaisseur des forêts dont ces lieux sont couverts favorise les embuscades), descendent et se précipitent tout à coup sur la queue des bagages et sur les troupes d'arrière-garde, chargées de couvrir tout ce qui précédait; ils les culbultent au fond de la vallée. Ce fut là que s'engagea un combat opiniâtre, dans lequel tous les Francs périrent jusqu'au dernier. Les Gascons, après avoir pillé les bagages, profitèrent de la nuit qui était survenue, pour se disperser rapidement. Ils durent en cette rencontre tout leur succès à la légèreté de leurs armes et à la disposition des lieux où se passa l'action ; les Francs, au contraire, pesamment armés et placés dans une situation défavorable, luttèrent avec trop de désavantage. Egglhard, maître d'hôtel du roi, Anselme, comte du palais, et Roland, préfet des Marches de Bretagne, périrent dans ce combat. Il n'y eut pas moyen, dans le moment, de tirer vengeance de cet échec; car, après le coup de main, l'ennemi se dispersa si bien qu'on ne put recueillir aucun renseignement
sur les lieux où il aurait fallu le chercher *. » On voit qu'il ne s'agit que d'une affaire d'arri èregarde, d'une attaque dirigée par des montagnards contre les bagages. Quant à Roland, dont les romanciers ont fait un héros si prodigieux *, c'est le seul passage, parmi les annales de ce temps, où il soit parlé de lui. Si, comme le disent les écrivains espagnols des temps postérieurs ', toutes les forces de l'Espagne s'étaient jointes aux Gascons, pour anéantir l'armée de Charlemagne à Roncevaux, Éginhard, qui ne cherche pas à dissimuler l'échec des Francs, aurait certainement fait mention de cet événement, et d'ailleurs Charlemagne ne serait pas resté maître, comme il le fut, de la Marche d'Espagne, de la Navarre, de TAragon, de la Catalogne, de tout ce qu'il avait conquis dans la péninsule; il n'aurait pas établi, dans la plupart des villes soumises par ses armes, des comtes qui veillaient sur les Sarrasins et lui répondaient de leur fidélité.
La félonie du duc Loup ne resta point impunie, Charlemagne porta la guerre dans la Gascogne; le duc étant tombé entre ses mains, il le fit pendre, sans tenir compte, dit Gaillard, du juste ressentiment dont le fils de Waifre, le petit-fils d'Hunold et
> Vita Karoli imp., c. 9. Traduction de M. Teiilet
* Voyez la Chanson de Roland, poëme attribué à Théroulde. M. Genia en a publié une bonne édition en 1850, i ?ol. in-8».
» Petr. de Marcha, c. 6, n» 6; Fauriel, HisU de la Gaule méridionale, t. III, p. 322 et suiv.