‹ Histoire des Francs (volume 2)Chapitre 115 sur 196 · AUTRES SUITES DE LA MORT DE SIGEBERT · texte numérisé non relu

AUTRES SUITES DE LA MORT DE SIGEBERT

On eût dit toutes les sortes de succès enfermées dans un seul. Puisqull ne s'était pas rencontré d'obsr tacles pour le fratricide, il semblait qu'il ne dût plus y en avoir pour aucune chose ; un énorme crime enfantait une énorme puissance.

Mais la scène change de nouveau. Il se fait tout-àcoup , dans cette révolution si subite , une subite et contraire révolution. Des incident inattendus se produisent , qui refoulent inopinément ce rapide flot de prospérités. La fortune de Chilpéric s'embarrasse eit se réjette en arrière^ Le but qui allait à elle, pour ainsi parler, lui échappera.

Les seigneurs d' Austrasie n'avaient pas encore tous fl^hi sous l'ascendant du roi de Soissons, Plusieurs restaient incertains ; d'autres s'étaient fidèlement d^ voués à la race du roi Sigebert. Parmi ces derniers était Gontran-Boson , celui qui partageait, avec Godégésile le commandement de l'armée d'Austrasie , quand Tbéodebert fut défait , et à qui même on attri-

buait la mort de ce prince (!)• Parmi eux était encore Gondebaud , ce même duc qui avait combattu Théodebert à Poitiers, sans succès, mais non sans audace.

Ce généreux serviteur méditait une hasardeuse résolution. Il corrompit ou trompa peut-être les gardes de là prison où Ton enfermait Childebert, et le jour convenu étant arrivé, sitôt que la nuit fut assez profonde, il enveloppa le prince dans une corbeille et le fit courageusement glisser le long du mur du donjon. Que d^espérances suspendues à ce frêle osier , par où (descend, pour monter au trône , un si jeune enfant! Quelles destinées attachées à cette étroite corbeille qui contient toute une lignée dé rois ! C'est où se balancent pourtant les vastes desseins d'un grand prince ; c'est où se décide à qui restera un puissant rovaume.

La Providence favorisa cette pieuse entreprise. Aucun obstacle ne Tembarrassa ; aucun accident ne l'interrompit. L'innocente victime échappa aux terribles mains de son ennemi. La distance était grande ; les chemins , semés de périls ; la poursuite des gens de Chilpéric, acharnée et infatigable. Tout fut inutile : l'industrieuse activité de Gondebaud l'emporta sur l'aveugle empressement des persécuteurs. Un succès complet et presque inespéré paya son courage. On peut imaginer plutôt qu'exprimer sa joie, lorsque, arrivé aux portes de Metz, il les eut vu franchir par son roi sauvé.

(i) «Accusé de 1» mort de Théodebert.i» (Grég. de Tours, liv. 5, ch. a.)

L'Austrasie^ s'émut. Elle se sentait délivrée par la délivraneede son jeune roi. Tous les seigneurs accoururent. Siggo, Godin, la plupart de ceux qui avaient passé au parti de Chilpénc, lui retirèrent leur foi. La solennité de Noël approchait; on en fit une fête encore plus solennelle. Ce fut le jour qu'on choisit pour proclamer cet enfant qui naissait à la royauté.

Cen était fait du second dessein de Frédegonde et de Chilpéric : leurs espérances de conquêtes et d'usurpation s'évanouissaient. Tout à l'heure, les obstacles s'aplanissaient devant eux ; ils en rencontrent maintenant aux moindres affaires. Rocolène , à qui l'expédition de Touraine était confiée , aspirait surtout, selon l'ordre que lui en avait donné Chilpéric, à se saisir de Gontran-Boson. On sait déjà quelle accusation faisait encourir à Contran l'inimitié de ce prince. C'était d'ailleurs l'un des plus artificieux conseillers dei Brunebault et de Chiidebert. Redoutant donc, et non sans sujet, la vengeance du roi de Soissons, Contran, qu'avait surpris en Touraine la subite apparition des troupes de Rocolène et de Mérovée , s'était jeté dans l'église de Saint-Martin. L'occasion de fuir se perdant , il s'était fié au droit d'asile.

Rocolène menait son armée par la rive droite de la Loire, et il arriva enfin devant la ville de Tours. Sitôt ^u'il y fut, il fit passer le fleuve h des messagers, qui allèrent dire à ceux de la ville qu'ils arrachassent Boson de l'église, et le lui livrassent, sinon il brûlerait et saccagerait tout. Grégoire était évêque de Tours en ce temps. Le courageux évêque ne se laissa

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point ébranler. Il repoussa le& tnenaces de Rocolène par d'autres menaces : la majesté des lieux saints , le respect du aux asiles, Fautorité des lois qui les proté«geaiènt,^ le bienheureux saint Martin qui ne manque*raît pas de venger Finsulte faite à son tombeau. « Il » n'y en a point d'exemple dans les temps anciens ^ » s'écriait Gr^oire. Malheur à vous, si cet ordre » impie est exécqlé ! malheur au roi ! » (1)

(i) Le droit d'asile était consacré par lés conciles. (Concile d^Orléaiis, en 5^11.)

U le fut aussi par les Gapitulaires. — Si cuipabilis aliquis confugium ad eccîeaiamjhcerit^ nullus eum vi abstrahere ausus sit, Nulla sit culpa tant graidi ut vita non concedatur propter timorem DH et reverentiam sanctqrum. (Dagoberti régis capit, tert, Tit. i, çh. 7, art. 1 et 3. — Capitulatio de partibus Saxoniœ, n. 3. — KitroU Magni capiiul, secundy n. 3.— Capital.' Karoli Magni et Ludouici Pii^ UB, qiiint. n. i55.) ïl.

On portât même la peine de mort contre ceux 4^1 tenteraient ^euntcher les fugitifs de leur asile. — Et quicumque eos de porticibus et de atriis et de hortulisjde balneisvel de adjacentiis ecclesiarum abstra'» hère prœsumpserit , capite puniatur. (Capital. Kar. Mag. et tjudoif» Piiy lib, sept, n. i74-)

Le droit d'asile fut encore reconnu, mais considérablement rédait par les établissemens de saint Louis.

C'était une institution de Tantiquité. A Jérusalem, le temple et le tabernacle étaient des asiles inviolables > à Rome, les statues des^dieuz et des empereurs ; chez les Agryppéens, leur pays entier. A Sparte, les criininèis condamnés à mort étaient en sûreté dans le temple de Pallas; en £toUe , les banqueroutiers frauduleux^ dans le temple de Caljdon ; à Epbèse, les esclaves fugitifs, dans le temple de Diane.

'L'al)us devint excessif. Tibère, s*il en fallait croire Suétone, en aurait profité pour détruire même le droit. Jbolevit' et jus moremque as/iorum qaœ usquàm erant, {In.Tib. vit.^ 37.) Mais Suétone exagère.Tibère réduisit seulement le nombre des asiles. Magna ejas diei speciesjuit , quo senaius . . . ipsorum numinum religiones introspexit , libero ut quondah^y quid firmarbt, mvtarbtve. (Tacit, Ann, lib. 3, capi 60.}

livré: IV (57.5-576). 567

Mais Rocolène méprisait les avertissemensde l-é* vêque. Il mit le feu dans les champs de h\és , et epmme il y avait une maison épiscopale de ce côté de la Loire, il la renversa jusqu^aux foïidemens. Il n^avait pas achevé , qu'un horrible mal le saisit. Il persista néanmoins, çt voulant éprouver si ces premiers essais de destruction n^auraieni pas rendu les habitans de Tours plus dociles, il leur répéta ses ordres, et redoubla ses menaces , disant qu'il ne leur laissait plus^ qu'un jour pour se ré^udre, et que ce jour écoulé, il mettrait leur ville en un tel état que la charrue passerait dessus.

On ne céda point, et le mal de Rocolène faisait en même temps de nouveaux progrès. Mais TËpiphanie app}*oehait, et l'implacable chef résolut de consacrer ce saint jour à l'exécution de son sacrilège dessein. La fête venue, il traverse le fleuve, entre dans la ville, se mêle à la foule des prêtres qui dans ce même moment se rendaient, en chantant les psaumes, de la cathédral^l à la basilique, et se plaçant auprès de la croix ^ comme sous un abri secourable, il la suit, et semble lui demander sûreté pour la profanation qu'il médite. Mais sitôt qu'il a touché le seuil de l'élise , voilà que tout-à-coup les forcés, le souffb et la voix lui manquent ; une soudaine frayeur le glace et l'en-* chaîne; son impuissante fureur l'abandonne et s'éva- Bouit. Il s'enfuit de Tours ; il sortit même de son camp ; il ne se crut en sûreté qu'à Poilicirs. Mais il n'y avait plus de sûreté pour lui nulle part. Quelques jours passèrent, et il expira. Les peuples de Tours en •

rapportèrent la gloire à leur protecteur saint iMartin, et leur délivrance fut mise par eux au rang des miracles. ' ^ .

Mais ce n'était pdur Chilpéric qu'un faible incident, et un médiocre mécompte. Il en allait rencontrer de plus graves et de plus merveilleux autre part. Mérovée se souvenait qu'il était fils d'Audovére, et Frédegonde non plus ne Toubliait pas. Ni le prince ne se croyait exempt de péril sous la dépendance de celle qui avait supplanté et trahi sa mère (1); ni la reine ne s'estimait elle-ineme affermie et en sûreté, si les enfans de celle qu'elle avait traîtreusement trompée et chassée pouvaient un jour devenir ses maîtres. Frédegonde, attentive et persévérante, leur préparait patiemment ses embûches. Mérovée, excité par ses pressentimenset par sa haine, n'aspirait qu'à se dérober au joug qui pesait sur lui. Toute occasion et tout dessein le trouveraient prêt.

Il en était à ce point, lorsqu'étant venu à Paris, depuis le meurtre du roi d'Austrasie, la fortune fit qu'il y rencontra Brunehault , et que la voyant si malheureuse et si belle, il fut ému de pitié, et bientôt d'amour. Brunehault bénit la fortune. Quelle étonnante faveur, et quel changement! Pour un royaume perdu, un autre royaume ; contre Chilpéric, son propre héritier ; contre Frédegonde, son ennemi le plus irréconciliable et le plus puissant ! Le bonheur sortait pour elle de l'adversité ; et de sa ruine, son

(i) Frédegaire , cap. 74«

élévation et sa vengeance I Elle accepta ce secours qu'elle n^eut osé souhaiter, et n'omit rien de ce que conseillait la prudence pour se l'assurer et en avoir de bons fruits.

Chilpéric n'avait point pénétré ce secreU Mats quand Childebert eut été enlevé de sa prison, il eut peur que Brunehault essayât à son tour de lui échapper. Paris, dont une partie était du domaine de Sigebert, et qui récemment encore obéissait tout entier aux lois de ce prince, ne semblait plus assez sûr, ni assez Gdèle au roi de Soissons. Il jugea prudent d'en éloigner Brunehault, et par une étrange méprise, il fit choix de Rouen, pour l'y reléguer. Outrant d'ailleurs les précautions et la méfiance, il eut Tincroyable dureté d'ôter h sa prisonnière, sa plus chère et plus légitime consolation. Il sépara les filles et la mère : les filles furent envoyées à M eaux.

Mais à Rouen était un évéque qu'on appelait Prétextât. Si son habileté était médiocre, en échange sa tendresse pour Mérovée était excessive. C'était lui qui avait autrefois présenté ce prince au baptême, et cette sorte de paternité spirituelle lui imposait en ce temps des devoirs de fidélité et de protection dont il s'acquittait religieusement. Sitôt qu'il eut connu ses desseins, il les embrassa et les seconda sans scrupule. Ennemi de Frédegonde puisque Mérovée l'était, il se laissa aisément séduire au désir d'assurer à son fils chéri les conseils d'une habile reine, l'ailiance du roi v^isigoth, l'appui et peut-être même la

succession du jeune roi d'Austrasie. Il oublia que Méroyée était neveu du roi Sigebert, et que les lois de l'Eglise ne permettaient pas à ce jeune prince d'ëpouser la veuve de son oncle. Peut-être se persuada-^il que dans uh dessein où se confondaient tant et de si puissans intérêts, une affinité si faible et si éloignée n'était point un empêchement qui ne se pût pas surmonter.

De son côté', Mérovée laissait languir son expédition du Poitou. De plus graves soins le préoccupaient. Il vint à Tours avec quelques troupes, et en ennemi. Mais rien n'annonça qu'il se proposât de renouveler l'audacieuse tentative de Rocolène. On suppose même que bien loin de troubler la sécurité de Gontran-Boson , il eut en secret de longs entretiens avec lui. Parti de Tours, il alla au Mans, et revit sa mère. S'il se concerta avec elle, on ne le sait point, mais il est difficile d'en douter. Quand il sortit de cette entrevue, on s'attendait qu'il retournerait à Poitiers. Tel était bien l'espoir de son père; le sien était autre. Un soir que personne n'était prévenu, il s'éloigne inopinément. Au lieu de tourner vers le Poitou, il cherche et gagne insensiblement la route opposée. Plus il msirche, plus il se hâte; plus il avance, moins il veut souffrir le repos. Il arrive enfin et s'arrête; mais en quel lieu? à Rouen.

On l'attendait et tout était préparé. La reine n'était qu'impatiente et point incertaine ; l'évêque avait cessé de délibérer ; l'autel était prêt pour cette mystérieuse . et soudaine fête. Elle fut célébrée à

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