PREMIERS EFFETS DE LA MORT DE SIGEBERT
La scène change, et tout se déplace. Il se fait, des deux parts, un rapide échange d'élévation et d'abaissement, de consternation et de confiance. Jamais renversement plus profond, ni plus promptement achevé. Rien de préparé, ni de prévu; rien de ce qui s'accom-
plit D^avait commencé. Aucun événement de ce monde, où la fortune se soit mieux affranchie du pouvoir du temps. Elle a voulu, et il a suffi.
Chilpéric attendait, dans de mortelles angoisses. Il ne se pouvait guère assurer en un dessein si douteux. Et cependant, il s'y agissait de sa vie; il le voyait bien. Il voyait qu'ayant osé condamner son Frcre, il s'était lui-même condamné.
Il se fit tout-à-coup un assez grand bruit dans le palais. C'étaient des messagers venus du camp du roi d'Austrasie. Les perplexités de Chilpéric furent au comble; mais elles s'apaisèrent bientôt. Les messagers racontèrent les détails du crime, et son horrible succès.
Frédegonde et Chilpéric triomphaient; mais ils n'étaient qu'à peine hors de péril , et leurs espérances s'étendaient bien au-delà. Ils ne manquèrent point à leur funeste fortune. Un double dessein , vaste , profond, peut-être facile, s'offrait à eux; ils n'eurent garde de le repousser. Recouvrer d'abord leur royaume, c'était leur premier intérêt et leur premier soin; envahir celui d'Austrasie fut l'autre objet que se proposa leur ambition.
Dès le lendemain Chilpéric sortit de Tournai, La confusion , l'irrésolution , la stupeur étaient au camp d'Austrasie. Le Moment était décisif; il ne le laissa point échapper. Il voulut aller à ce camp ; il y vint , non en suppliant , mais en maître ; non en ennemi , mais en roi. Il parla : c'étaient des volontés et des 'ordres. L'armée n'hésita point et exécuta. Cette ar-
mée, qui le pressait de toutes parts et Fallait détruire^ au premier commandement qu'il lui en fit, s'éloigna et se sépara. Elle obéissait en tremblant au meurtrier de son roi ; Ténormité même du crime rayait subjuguée.
Les seigneurs du royaume de Soissons se hâtèrent aussi de reprendre le joug dont ils s'étaient dégagés. Aucun ne montra le moindre désir de persévérer dans sa défection. Ce fut au l'ontraire une merveilleuse émulation de bassesse et de repentir. Chilpé:. rie, jugeant la vengeance peu sûre , feignit d'y renoncer ; il la différait. Cependant il ne laissa pas d'assouvir sa cruauté sur le malheureux Sigila. Il ne lui suffît pas qu'il mourût des blessures reçues en défendant la vie de son maître. 11 prit plaisir à hâter sa fin ; il la voulut ignominieuse et cruelle. Sigila donc fut traîné moui'ant au supplice. On lui brûla les jointures avec des lames de fer flamboyantes ; on lui brisa et trancha les membres ; on le fit expirer dans les plus horribles tourmens. Peut-être Chilpéric vengeait- il de sinistres conseils donnés à Sigebert par son chambellan; peutrêtre, car Sigila étai( de la nalion des Goths , recherchait-il l'odieuse joie d'accabler Brunehault par la ruine de ses serviteurs ; peut-être se proposait-ii que cet effroyable exemple fût un avertissement et une menace pour tous ces seigneurs , dont la douteuse fidélité ne lui pouvait plus être garantie que par la crainte.
Le premier dessein était accompli. Pour accomplir Tautre, Chilpéric, persuadé qu'en une si grande
entreprise, il n^y a û frivole soin qui se puisse indiffé^ remment négliger, refusa d'abord de souffrir que les restes de son frère fussent rapportés en Austrasie , et donnés en spectacle au peuple de ce royaume. Il les fil ensevelir précipitamment dans le boiirg de Lambres , et un peu après il les en retira pour les transporter dans sa propre ville de Soissons.
En même temps il s'efforçait de séduire les plus influens d'entre les seigneurs d'Austrasie. Le premier qui se donna à lui fut Sigulph, ce même officier si dévoué naguère au roi Sigebert , qui avait retiré Bordeaux des mains de Chlovis , et qui poursuivait ce jeune prince avec tant d'opiniâtreté. Le second , plus considérable encore , fut Siggo , qui remplissait dans le royaume d'Austrasîe l'important office de référendaire (Ij. Avec eux fut aussi Godin , vaillant chef de
(i) Qui referendàrias id«6 dictus est quod ad eum univers» public» conferrentur conscriptiones ; ipseque eas aooulo régis sive sigillo sibi ab eo commisso, muniret seu firmaret. (Âymoin, lib. 4*)
Suspicari licet, hoc saltem teiupore et posteà , referendarios iu au!» fraocica plures âiisse, qui scilicet libelles supplices et diplomata subscribenda regibus o£Eerrent... nisi forte conjicias ex referendariorum ordioe UQum aliquem. anniili principis custodem Cuisse.. (Jérôme Bignon, Notes sur Marculfèj liv. i.)
(c Ceux qui écrivaient les lettres de» princes , sous la première et la » seconde race, s'appelaient notariiy et quelquefois cancelUrii ou refè^ a» rendarU. Ils avaient plusieurs départeuicns, selon la nature des diffê- » rentes affaires. De là ils se nommaient, du temps des empereurs ro- )» mains, primi , secundi^ teriii scribini et notarii, et cette dëoomina- » tien s'était.conservée sous nos rois . . . Ces notaires étaient subordonnés » au grand -référendaire , ou grand-chancelier.» (Bonamy, Mém» sur le trésor des Chartes,)
guerre, à quiChilpérie, croyant Tacquérir, donna de vastes domaines dans le territoire.de Boissons.
Mais la corruption , quelque puissance qu'elle ait , ne suffisait pas. D'autres dispositions concoururent : Mérovée , 61s aîné du roi , eut une armée, et reçut l'ordre d'aller occuper le Poitou. Rocolène, chef audacieux et hautain , fut envoyé dans le Maine pour y lever des soldats et marcher ensuite en Tourainç.' Outre cela, des courriers partaient pour Paris avec de secrètes instructions. A leur arrivée , l'émotion fut nniverselle, et une révolution soudaine çclatà. La portion de la ville , que Sigebert avait enlevée à son frère, se remit à l'instant sous l'autorité du roi de Boissons. Celle qui dépendait du royaume de Sigebert né se soumit pas volontairement , mais ne laissa pas d'être soumise. Ceux d'Austrasie ne résistèrent à rien. Un étonnement stupide les tenait comme enchaînés et anéantis. Ils ne délibéraient même pas , et cependant le temps d'agir se perdait. Ceux de Chilpéric, au contraire, osaient et agissaient sans délibérer. La plus hardie et plus décisive entreprise , celle qu'on devait espérer le moins , mais par qui l'on pouvait le plus espérer, ils l'essayèrent et la menèrent à fin. Sigebert , lorsqu'il était sorti de Paris , y avait laissé Brunehault avec ses deux filles et son jeune fils ChiU debert , qui n'avait encore que cinq ans. Les surprendre et les retenir, retenir Brunehault et le jeune roi , c'était h la fois la plus parfaite vengeance et le plus efficace moyen de déconcerter les résistances de l'Austrasie. On l'eût pu croire impossible ; on ne
le crut point , et l'éyénenieiit justifia cette confiance. Toute cette famille de roi fut réduite en captivité ; ses trésors mêmes tombèrent au pouvoir de son ennemi*