LIVRE I (600-607). G
Mais ces apparences étaient fausses, et durèrent peu. Des conditions avaient été prescrites à Alaric ; il les éluda. Paterne, qui en réclamait Inexécution au nom de Chlovis, eut à souffrir des dégoûts et de mauvais traitemens. Enfin on découvrît qu' Alaric sollicitait, et même espérait les secours du roi d'Italie.
Chlovis ne différa plus. 11 lui importait de saisir ce moment où Théodoric, menacé lui-même par une flotte que l'empereur Anastase avait envoyée dans l'Adriatique, ne pouvait manquer d'être lent à secourir Alaric.
Les Gaulois d'ailleurs l'appelaient. Les Gaulois des provinces occupées par les Wisigoths souffraient impatiemment leur domination. Ardens ennemis de l'arianisme, le père d'Alaric les avait durement opprimés et persécutés. Alaric lui-même venait de renouveler la persécution. Deux évêques de Tours allaient successivement en exil. Celui de Rhodez, chassé comme eux de son siège , fuyait h la faveur de la nuît , se dérobant à la mort qu'on lui préparait. Chlovis , catholique , serait leur libérateur.
Ce prince , informé de leurs dissensions, en profila pour exciter dans son armée plus d'ardeur et plus d'enthousiasme. « C^était une guerre sainte qu^il en- » treprenait. Il ne pouvait voir, sans une amère dou- » leur, qu^une si belle portion des Gaules fiit la proie » de ces ariens. Marchons avec Faide de Dieu, dit-il » aux soldats, et, après les avoir vaincus, que leurs » terres restent en notre pouvoir , et nos frères sous » notre protection. »
Suivant de plus en plus son dessein , il ordonna qu^une église serait bâtie à Paris, et dédiée aux apô-^ très saint Pierre et saint Paul, afin d^acquérir leur, intercession et leur faveur. Saint Rémi était dès ce temps en grande autorité dans le peuple; il voulut, avant son départ, recevoir solennellement sa bénédiction. Il envoya au tombeau de saint Martin de riches offrandes. Il prescrivit (car on en tirait alors d^importans présages [1) qu'on fût altentif aux paroles que chanteraient les clercs au moment où les offrandes entreraient dans la basilique; et il arriva (grand sujet de joie «t de confiance) que ces paroles étaient celles-ci : a Vous m'avez revêtu de force pour M la guerre, et vous avez mis sous mes pieds ceux qui )) s^élevaient contre moi (2). » Enfin, pour plus grande marque de vénération envers saint Martin, quand son armée se fut mise en marche, il défendit de rien enlever sur le territoire de Tours, si ce n^est de Therbe et de l'eau; et comme un soldat eut transgressé la défense, il le frappa lui-même de son épée, disant avec colère : « D'où nous viendra l'espérance de la » victoire , si nous offensons les saints qui ont la fa- » veur de Dieu? »
Alaric ne défendit point le passage de la Loire. Il
(i) C'est ce qu'on appelait les sorts des saints, sortes sanctorum. Cette superstition fut condamnée , dès le cinquième siècle , par le concile de Vannes ; dans le sixième, par les conciles d'Âg^de, d'Orléans et d'Auxerre ; enfin, dans le huitième, par les capitulaires de Charlemagne.
(a) £t prœcinzisti me virtute ad bellum, et supplantasti insurgèntes in me subtus me. (Psaume 17, v. 4^0
se replia vers Poitiers, et s'y retrancha. Il avait dans son armée, indépendamment de ses Wisigoths, un corps nombreux de soldats venus de F Auvei^e , et il en attendait un autre dltalie envoyé par Théodoric. Chlovis avait avec lui , outre ses Francs , des troupes de Ripuaires conduits par le fils de ce Sigebert blessé à la bataille de Tolbiac , et des Bourguignons quV vait fournis Gondebaud, tenu, depuis sa défaite, du devoir militaire envers le vainqueur.
Chlovis . avançait , impatient de combattre avant Tarrivée des auxiliaires d' Alaric. Mais il fallait passer la Vienne, et cette rivièr^î, inopinément débordée, était un obstacle qu'on ne pouvait pas surmonter. Pendant qu'ils délibéraient, consternés d'un si fâcheux contre-temps , voilà que tout-à*coup, soit qu'il ne faille l'attribuer qu'au hasard ^ soit que la Providence , comme le crurent les Francs , voulût leur donner une marque signalée de sa protection , une biche, sortie d'un bois voisin, dirige sa course vers la rivière , s'y précipite , et reparaît presque aussitôt au bord opposé. C'est qu'il y avait un gué dans ce lieu; et Chlovis, admirant de quelle merveilleuse façon il avait été découvert, rendit grâce à Dieu, et fit avancer h l'instant toute son armée.
Il alla offrir le combat. Mais Alaric, en sùi^eté derrière ses retranchemens, ne voulait rien hasarder. Les Francs alors se répandirent dans le pays , et le ravagèrent. Bientôt s^émurent, au camp d' Alaric , de grandes rumeurs, a Devaient-ils, oisifs et timides, » laisser ainsi désoler leurs terres? Qu'importe l'ab- I. 5
» ftéaee de leurs alliés? soDt-ils moins Dombreax qiM » les Francs, oa moins courageux? N^oseronl-ils » combattre , qu'on ne les aide et ne les défende? Me » sont'-ils plus de cette race des Goths , qui triompha m d^s Romains ?»
Alarie, assez habile pour juger ce qu'il y avait de plus expédient, ne fut pas assez sage pour y persister. Les reproches des Wisigoths l'âiranlèrent* Il qukta ses retranchemens • et du même soin dont il évitait Fennemi , il marcha pour le chercher et Tatteindre.
Ce fut à Yivonne (I), dans une vaste plaine coupée par le Clain, que se rencontrèrent les deux armées. Les Wisigoths , si ardens la veille et si confians , sont, à cette heure , incertains et découragés. Au premier choc, ils s^ébranlent; encore une épreuve, ils reculeront el céderont. Mais la troupe d^Auveipoie s'obstûde et résiste. Les efforts sont prodigieux de ce côté, et l'avantage douteux. Au plus fort du combat, les deux rois, amenés par le hasard dans le même lieu, 'se reconnurent et se provoquèrent. Ils combattirent avec une grande valeur. Plusieurs coups frappés de part et d'autre furent d'abord inutiles» Mais bientôt €hlovis , faisant un dernier effort, arrache Alaric de son cheval , et abattu qu'il est , le perce de son épée, et le tue. .
Au même moirlent, se précipitaient deux cavaliers virisigoths qui , voulant sauver ou venger leur maître^ frappèrent à la fois Chlovis de leur épieu, et fail-
(i) Et non pus à Vouillé, chose fort bie» pronyéc par Tabbé Lebceuf
lireBt à le reoTerser. Il résista cepeDdani « soutînt quelques instans Tinégale lutte, et fiit enfin tiré du péril par les siens, qui mirait à mort les deux agr«^ seurs«
Ce ne fut plus que fuite et carnage. Les Wisigolhs consternes rompirent leurs rangs , et ne cherchèrent plus leur salut que dans leur vitesse. Ceux de l'Auvergne au contraire achevèrent comme ils avaieol. commencé» On ne les surmonta qu'an les accablant. U fallut les mettre en pièces pour les vaincre. La plu-^ part des chefs, y périrent , et le plus important de tous , le neveu de Sidoine Apollinaire , qui les con* duisait.
Chlovis recueillit d'immenses fruits de cette vic-^ toire. Il parcourut à pas de géant le Poitou, la Ton* raine, le Limousin, l'Angoumois, le Périgord, la Saintonge, le Bordelais, leRouei^ue, l'Auvergne. Les Wisigolhs s'étaient ralliés auprès de Bordeaux : c'était leur dernière armée ; il la rompit, et l'anéantit. Ensuite , il pénétra dans la ville ; marcha de là sur Toulouse, où il trouva les riches trésors d'Alaric; revint assiéger Angoulême , dont les murailles , par un étrange hasard, s'ouvrirent et s'écroulèrent au moment qu'il se préparait à les assaillir ; puis enfin il alla h Tours , voulant porter lui-même au tombeau de Saint* Martin ses actions de grâces et de nouvelles offirandes.
Ce fut alors que se manifesta la politique de l'epi* pereur Anastase. Ses ambassadeurs attendaient à Tours le rival de Théodoric. Ils le saluèrent du titre
d'Augusle. Ils luiportaientlesomemeiis consulaires*' et la dignité enviée de patrice.Chlo vis, reconnaissant, célébra cet événement par des fêtes et des largesses ; et 6t retentir avec éclat l'utile alliance dont il était la preuve et le gage.
Théodoric avait obtenu les mêmes honneurs ; mais avant de s'être fait roi d'Italie. Chlovis les recevait à son tour ; mais après avoir envahi les Gaules. L'usurpation du premier ne cessait point d'être contestée ; la conquête du second était reconnue. Différence considérable : le royaum.e des Francs était désormais affermi.
Boissons en avait été , jusque-là , la capitale. Mais, trop éloignée de la nouvelle frontière, cette ville ne pouvait plus conserver sa suprématie. Paris l'obtint, et lui succéda ; Paris, placé maintenant au centre de la domination de Chlovis , des confins de la Septimanie aux bords du Weser.