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CHAPITRE XII

DERmÈRES ENTREPRISES DE GHLOVIS (609*511).

Chlovis prend d^autres desseins ; son ambition ne se lassait pas. Mais s'il y a encore, dans »i vie , de la politique et des succès, il y a des meurtres : il ne reste rien pour sa giok*e.

Après que les Francs , ayant défait Syagrius à Sois* sons , eurent résolu de former dans les Gaules un établissement permanent , plusieurs de leurs chefs , de la famille de Chlovis, Toulurent s'y foire des souverainetés séparées et indépendantes. Sîgebert était à Cologne; Chararic à Thérouanne; Ronomerau Mans; Rag&achaire, toujours payen(l), à Cambrai; d'autres, plus obscurs, en divers lieux ignorés.

Dans le temps qu^il faisait la guerre à Théodoric , Chlovis eut sujet de soupçonner leur fidélité. Il prévoyait qu'au moins à sa mort , si la fortune leur en faisait attendre jusque-là l'occasion , ils entrepren-

(i) Frodoard.

draient sur ses Etats et s'efforceraient d'étendre les leurs. Lies contrées qu'ils occupaient dans le voisinage du Rhin lui faisaient obstacle et redoublaient ses inquiétudes. C'était une situation dangereuse , et qui rendrait trop. facile à des princes du même peuple , l'envahissement des provinces qu'il possédait audelà (!)•

Il délibéra de dépouiller tous ces princes ; mais par quels moyens? Il envoya secrètement vers Chlodéric, fils de Sigebert , lui faisant dire : « Voilà que ton père V est vieux et infirme : ne te retire pas de mon amitié; » s'il meurt , je t'assurerai son Etat. « Ce message troubla Chlodéric et lui suggéra d'horribles dessejins. Un jour que son père, après avoir chassé long-temps dans la forêt de Buronia, avait fait dresser sa tente pour se reposer, lui que tourmentait sa détestable am-^ bition, y introduisit des hommes armés qui le tuèrent pendant son sommeil.

Sigebert mort, Chlodéric en fit informer Chlovis ; et il ajouta : « Fais pattir au plutôt quelques-uns des » tiens , afin qu'ils prennent dans les trésors de mon ». père la part que tu prescriras. » Chlovis répondit: 9 II me suffît de la volonté que tu en as témoignée.

(l) Geax qui ont cru que Mérovée n'était pas fils de Ghiogion , et qui ont attiibué trois autres fils à ce prince, ont ajouté que Sigebert, Ghararic et Ragnachaire descendaient d'eux. (. Pasquier, livre 5, chap. i .)

S'il était yrai, ils avaient de plus légitimes droits à la couronne des Francsi que les descendans de Mérovée j et c'eût été un bien plus pro bable motif pour Ghlovis, de craindre qu'ils ne méditassent d'envahir !'£•> \^t après lui.

» Montre seulement ces trésors à mes envoyés; après » quoi, ils t appartiendront. »

Oilodéric se réjouissait , et il s'empressa d'exécuter cet ordre facile. Mais pendant qu'il se courbait sur le corTre ou For de Sigebwt était enfermé : « Plonge » les mains plus avant, dit Pun des envoyés de Chlo- » vis, et sachons bien tout ce que comprend ce trésor. % Le prince^ ne se défiant point, se courbe en effet plus profondément, et tout aussitôt Tenvoyé le frappe de sa francisque et lui fend la tête : juste châtiment de son parricide , si ce châtiment fût venu d'ailleurs et d'une autre main.

Cependant, Chlovis s'était avancé sur l'Escaut. Quand il eut appris le succès de ses artifices, il vint à Cologne, assembla les chefs de ce peuple, et leur dit : « Ecoutez ce qui est arrivé. Chiodéric, qui s'efforçait » dé persuader à son père que je voulais lui ôter la vie, » la lui a fait ôter lui-même par des meurtriers. Il a » péri, à son tour, de mort violente, et l'on ne sait par » la main de qui. Je suis étranger à ces meurtres ; car » il est défendu de répandre le sang des siens. Mettez- » vous toutefois sous ma protection. Si ce conseil 9 vous est agréable, croyez-moi, il est aussi le plus » sûr. »

Le peuple le crut , et l'éleva sans plus différer sur le pavois. Et ce fut ainsi que les trésors et les Etats de Sigebert accrurent lès trésors et les Etats de Chlovis. /

Cette 'entreprise achevée, il marcha à Thérouanne contre Chararîc. Son prétexte était qu'à la bataille de

7« HISTCHRE DES FRANCS.

Somom 9 ce prince wmk été , ph» de vingt ans auparavant , sur le point de .PalMutidonneF et de le traUr. Le iMurbare gardait^ oomnië on voit, un long souvenir ées njuMS. Gkaraiic se défendit faiblement^ et ne tarda guère à tombwdans les embudbestiue lui faisait tendre Ghlovis. Son fils et lui ayant été faks prisonniers , on leur coupa les cheveux et on les œferma dans un monastère. Ce n'était pas le ta*me de leur malheur^ Il arriva que Qiararic regrettSHit sa chute , et pleurant, son fils lui dit : « Reprei^is oours^e : » ces brandies coupées étaient d'un arbre vivant ; il » en poussera de nouvelles , et Farbre ne séchera » point. » Ces paroles ayant âé recueillies , Chlovis affecta de les prendre pour une menace , et» dans sa colère feinte ou réelle , il fit trancher la tête aux deux prisonniers* Après <^a leur royaume se perdit et se. c^ifondit dans le siai.

Ragnachaire n'avait pas Taffection de ses sujets. D'effrénées débauches et une extrême faiblesse pour aon favori Farron les avaient détadbés de lui. Chlovis corrompit par des présens un bon nombre de fes serviteurs, et vint ensuite avec une armée sur le territoire de Cambrai. Comme elle approchait, Ragnachaire envoya pour ia reconnaître. Mais déjà enveloppé par la trahison , ses envoyés lui persuadèrent que c'était un renfort de soldats qu'on lui amenait. Il fut donc surpris. Cependant il ne laissa pas de combattre. Vaincu , il se préparait à prendre la &ite, lorsque ses soldats Vêtant saisis de lui et de Bichaire , son frère, les menèrent chargés de liens à

. LlYRE I (S09.&11). 75

Cblovis. Ce prince e& le voyant s'éoria: « CSoimBMt » as-tu fait cette honte k notre race, de te kisser » endiAhier? Ne te valait-il pas mieux de iwrarir? » £t disant ainsi 9 il l'abattit d'im coup de francisque. Allant ensuite & Richaire: «Lâche, lui dit-il, ai tu » avais porté secours à ton frère , on ne Pe&t pas en- » chaînée • Et, à son tour , il Tdbattit d'un coup de francisque.

Parmi les présens qu'il avait distribués aux serviteurs de ces princes, il se trouvait des baudriers et. des bracelets de faux or. Les traîtres trompés s'en plaignirent. « lis se plaignent? répondit Ghkrvis : « Cdni qui livre son maître ne mérite pas un meilleur « salaire. Qu'ils me rendent grâce plutôt, si je leur » épargne le châtiment dû à leur trahison. 7> Grande leçon àla fois, et méprisable action ; basse tromperie envers des misérables qu'il avait séduits. Trahir le traître qu'on a rendu tel, double trahison^

Cambrai n'eut point un autre sort que Tkérouanne et Golc^e. Le Mans, à son tour, le subit. Chlovis fit jmttre àinortson roi Ronomer , et après loi tous les autres chefs de sa race. Joignant ensuite l'hypocrisie à la cruauté, on l'entendit, dans Tassembléedu peuple, déplorer son isolement, disant: « Malheur à moi qui • suis resté comme un voyageur chez deé étrangers , 9 et qui n'ai plus de parens pour me secourir dans » l'adversité , si elle venait !» '

L'œuvre de Chlovis était achevée. Son empire qui ^ du côté du midi, s'étendait maintenant jusqu'au-delà de Toulouse, était paisible, stable et puissant. L'a-

.mille d'Ânastase , la paix de Théodoric , rabaissemeirt des Bourguignon^ et des Wisigoths, la ruine de ceux qui parmi les siens pouvaient encore inquiéter son ambition, tout 'concourait à sa grandeur et à son repos.

Et ce fut alors qu'il mourut. Il n'avait cependant que quarante-cinq ans, et pouvait se promettre encore un long règne.

Ce prince laissait quatre 61s : Théodoric né, dil-on, d^une concubine , avant son mariage , et trois autres nés de Chlotilde , savoir , Chlodomir , Childebert «t Chlotaire(l).

Soit piété , politique ou reconnaissance , il avait fait de grands dons de tjerres aux églises (3) ; même la couronne que lui avait envoyée Anastase avec les oiiiemens consulaires, il la donna au pape Symmaque. C'est la première des trois couronnes de la tiare. Les deux autres furent ajoutées par Boniface VIII et Jean XXII.

Chlovis , sur le déclin de son règne , prit ou reçut le titre de roi très-chrélien. Ses successeurs Timitèrent. Mais ce ne fut long-temps qu'une quali6cation qui s'exprimait ou s^omettait indifféremment. Il faut descendre jusqu'au règne de Charles V, peut-être même de Louis XI , pour rencontrer l'époque où elle

(ly Chlotarius, ce nom est écrit ainsi dans le traité d'AndIaw et dans le préambule des trois capitulaires de Daçobert.

Il est écrit Chlotocharius , dans la suscription du décret de Ghlo^ taire II, donné en 61 5.

(3) Frodoard.

devint, pour nos rois, un titre exclusif et de préemineqce (1).

A rentrée des Francs dans les Gaules, trois langues y étaient déjà en usage : la langue celtique ; langue primitive des Gaulois; la langue latine, pour laquelle Caligula avait fondé des écoles à Lyon et h Besançon; la langue romane, langage populaire né du mélange et de la corruption des deux autres. Les Francs y en ajoutèrent une quaU-ième , la^ langue tudesque , qui était la leur , et qu'on appelait aussi franctheuch, théotiste , théotique ou thiois. Voilà de quelles sources le temps , après douze siècles , a fait sortir la noble langue de Racine et de Bossuet.

Chlovis éiàit heureux , car il vainquit ; il était habile , car il fonda; il était éclairé, car il plia les vainqueurs à la religion des vaincus ; il était sage , car il accoutuma les vaincus à la domination des vainqueurs; il était prévoyant, car il donna des lois qui durèrent; il était politique, car il se concilia Anastase^ et déconcerta plusieurs fois les desseins de Théodoric. 11 fut donc grand et puissant ; mais il était aiiibitieux^ cruel, implacable : il fut grand de la grandeur qu'exige peut-être rétablissement des empires*

Fut-il si grand, en effet? On a contesté. D'ingénieux esprits se sont récriés, et ont dit : C'était un barbare entre des barbares. Non, non, le petit-fils du prince que le palrice Aétius avait adopté, n'avait pas de si incultes et grossières mœurs. L'enfant

(i) Raoul de Presle.

78 HISTOIRE D^IS FAANCS.

d'une raee de rois établis depuis tant de géoérations sur le rivage du Rhin, n'avait pas été retenu dans Pignorance des choses dont la science était familière aux peuples du bord opposé. Le successeur de trois rois qui pénétrèrent tant de fois et si avant dans les Gaules^ avait recueîni après eux quelques notions des arts qui s'y cultivaient* Ces chefs, possesseurs déjà anciens d^une terre, andeone colonie de Rome, ad-

mis si souvent dans l'alliance, dans l'armée^ dans la familiarité même des empereurs, n'avaient-ils pris de cette vie toute romaine aucune habitude de sa politesse et de ses usages P

Chlovis ne créa point les temps; il en profita. If ne suscita ni la décadence de l'Empire, ni la faiblesse des Gaules,^ ni Pimprévoyance de Sjagrius, ni la présompticm d'Âlaric , ni l'aversion des chrétiens pour ce prince ardent et rigoureux sectateur d'Anus. Mais, dans ces aceidens indépendans de sa puissance, il sut reconnaître et saisir d'heureuses et infaillibles occasions de succès, de conquêtes, de domination, de grandeur. Les Gaulés l'attendaient; il le comprit, et n'y faillit point. Il fit ce qu'avec son peuple et son siècle il pouvait tenter et achever de plus vaste. Il n'y a point d'autre grandeur pour les chefs de peuple, ni d'autre génie.

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