ORIGINES
Les commencemeDS des peuples sont presque tous fabuleux. Il se passe toujours un long temps avant qu^un peuple s'aperçoive qu'il a une histoire, et avant qu'il songe aux moyens de la conserver. Cette première formation, qu'on recherche plus tard avec tant de curiosité, n'acquiert d'intérêt qu'à la longue, lorsque de progrès en progrès une tribu faible et obscure a été changée en une grande nation. Mais, quand le désir en vient , les ressources manquent pour remonter vers ce passé inconnu. On n'y pénétre que par des traditions vaines et confuses qui ont tout aussi peu de vraisemblance que d'autorité • On n'y a pour guide que des fables qui s'accréditent par leur absurdité même. Car, en ce point, les peuples vieux ou naissans ne diffèrent guère, et ils ont un penchant égal pour le merveilleux ; ceux - ci par simplicité , ceux-là par orgueil.
Les Portugais ont voulu descendre d'Ulysse ; les Galiciens, de Teucer (1); les Anglais, de Brutus, petit-Bis d'Enée (2); les Espagnols , de Tubal, fils de Japhet ;
(i) Justin, lib. 44? ^P* ^>
(a) Ces chimères passaient encore pour des faits si certains dans le quatorzième siècle, que le roi Edouard U, écrivant au pape Boniface VIII, les suppose comme établissant ses droits sur l'Ecosse. (M. de Buriçnv, DUèerUUion iur la origine i dea nations. }
les Ecossais, de Gatelus, fils de Gecrops ; les Irlandais , de Cesara, petite-fille de Noé ; les Hongrois , d'Hannor, fils de Nçmbrod. Les Gaulois, plus Tain& encore, voulaient être de la race des dieux et fils de Pluton (I).
Dès le temps de César , les peuples de F Auvergne se prétendaient frères des Romains , et issus de race troyenne (2); ceux de la Bretagne nommaient pour chef de leur race , un petit-fils d'Enée , Brutus fils de Sylvius ou d^Ascagne ; les Francs faisaient venir la leur tantôt d^Anténor, tantôt de Francion ou Francus, fils d'Hector et petit-fils de t^riam (3). Il s'est passé plusieurs siècles pendant lesquels on contait sérieusement qu'Anségise, filsd'Arnulphe, de qui descend Charlemagne , descendait lui-^même d'Anchise, père d'Enée (4). Il y avait, chez ces peuples de race celtique, une singulière émulation à se faire semblables aux Romains pour en égaler la grandeur. *
Quelle est cependant la véritable origine des Francs ? Il est difficile de le dire avec certitude ; car les Romains n'en ont rien écrit, et les nations celtiques n'écrivaient rien (5). Les un^ les font descendre
(i) Cœsaris Commen., lib. 6, cap. 18, dç Bell. 6all. (a) Lacain.
(3) Raoul df Preste.
(4) Paal , diacre.
(5) Nunc pmnia in Unebris latent injuria temporum^ patriâque àuâ Gain perigrinari videntur, soli propè omnium rerum suarum ignari» Itaque instrumentum regni nullum ne publicum quidem habemUt; quod quideni oertè magnoperè mémorandum sh. Séd hic est perpéiiius hujus teghi genius rerum gestarum monumenta ut nihil ad rêmpubUeam perHneré videantur, ( Budée , in Pandee. , pag. 89 )
8 HISTOIftE DES FRANCS.
desTroyeins; d'autres des Scythes; d'aulres.des Cîmbres; d'autres des Gaulois; d'autres des Germains, On les fait venir de F Asie ^ des Palus-Méotides , de la mer Baltique, de la Pannonie, des Gaules, de la Germanie. Qu'y a-t-il de vrai? qu'ils étaient Germains.
C'étaient les mêmes mœurs, les mêmes lois, les mêmes armes, le même langage ; les mêmes habitudes au combat ; les mêmes règles pour l'élection de leurs chefs ; la même autorité sur leurs femmes ; la même préférence pour leurs enfans mâles ; le même traitement pour les prisonniers et pour les esclaves.
lues Germains, selon Tacite (1), avaient les yeux bleus , la chevelure blonde , une haute stature , de la vanité , une grande ardeur au premier effort, une égale promptitude à se rebuter et à se lasser. Leurs habits n'étaient point flottans à la manière des Par^ thés et des Sarmates ; mais étroits , et exprimant toutes les formes du corps.
Les Fi'rancs , selon Sidoine Apollinaire (2), avaient
(i) Mor, Germ. 4 et 17. — Hiat, a3.
(2) Panégjrr. de Majorien.
Voici d'autres détails d'une époque un peu moins reculée, sur les vôtemeos des Francs :
« Les ornemeoa des anciens Francs , quand ils se paraient^ étaient des » brodequins dorés extérieurement, retenus par des bandelettes longues » de trois coudées ; pjir-dessous, des chausses de lin d'une seule couleur, » mais d'un travail précieux. Ensuite, une tunique de toile très-fine. Un » baudrier soutenait Tépée enfermée dans une enveloppe qu'on endui- » s«it d'une cire brillante et durcie. Par-dessus les autres vêtemens, un » manteau blanc ou bleu de saphir, double, à quatre pointes , et coupé » d'une telle forme, qu'attaché aux épaules, il retombait derrière et de<r » Tant jusqu'aux pieds, et des deux côtés ne descendait qu'aux genou]^^
la taille éleyéej, les cheveux blonds , les yeux bleds; leurs yêteinens courts et serrés s'attachaient eitactement à leur forme , et la montraient plutôt quUls ne la couvraient.
C'était une belle et illustre race ; audacieuse , prompte , indomptable ; aimant les périls outre mesure , et qui fit voir par Tévénement qu'il n'y avait point de route inaccessible à sa témérité (1).
S'ils étaient venus de la Pannonie , commç on lé croyait au temps de Grégoire de Tours (2), voici de quelle manière s'expliquerait cette double transmigration (3)-
Les Istevons, les Hermions et les Inge vous formaient là principale division dçs. Germains : les pre*
» Dans la main droite un long bâton de poqimier, marqué de nœuds » symétriques, et surmonté d'une boule d'or et d^àrgent, ornée de riches » ciselures. » ( Le moine de Saint-Gall » Gest, Carol, Magn. reg. Franc, et imper, )
(i) Nobilis^ corporis Jbrma egregia^gens velox, audax et aspera^ periculorum prœter modum amansy eventu temeritatis ostenderunt nihil esse clausum pirattcœ desèsperationL (Ëiimenius et caeteri. )
Voici un singulier reproche que fait aux Francs Salyianus de Marseille :
Si perjuret Francus^ quid novi faciety qui perjurium ipsum sermonis çenus putat esse y non criminis ? {De Gubernat. Dei, lib. 4t cap. i^.)
Sur quoi Montaigne ajoute , pour son temps : >< Qu'à se parjurer, on » s'y forme, on s'y &çonne comme à un exercice d'honneur ; car la disj* simulation est des plus notables qualités de ce siècle. » (Livre 2 , chap. 18).
(2) Tradunt muUi eosdem de Pannoniâ fuisse, digressos , et primùm fjuidem littora JUieni amnis incoluisse. (Grég; de Tours, Ht. a.)
(3) Gibert.
miers établis sur les bords du Rhin ; les seconds, au milieu des terres ; les derniers , dans le Nord et vers rOcéan.
Chacun de ces peuples en comprenait plusieurs autres , et tous ensemble s^alliaient fortuitement et diversement pour la guerre , selon le danger ou selon leur inclination.
Sous le règne d'Auguste , fut faite une de ces alliances entre les Chérusques , les Suèyes et les Sicambres. Il s'agissait d'aller assaiUir les Romains (1).
Ils furent vaincus (2), et ils se soumirent. Quarante mille furent transportés en-deçà du Rhin. Le reste, se dérobant au vainqueur , abandonna le voisinage du fleuve , et s'en alla chercher d'autres terres (3), conduit par Maroboduus (4). '
Ce prince s'arrêta dans la forêt Hercynie , et y fonda un nouvel Etat (5).
Après quelques années , Catualda , autre chef germain, forma contre Maroboduus une conspiration et le renversa (6). Le roi fugitif se retira sur les terres de TEmpire, emmenant avec lui un bon nombre de ses partisans.
(i) Florus.
(a) TaciU.
(3) Straboo , liw, 7.
(4; Miaroboduus y génère nobilis^ eorpore pren^alenê ^ animojkrox^ natione magis quàm ratione BarUwuê,,,. ( Velleios Patercalut» lîb. )» cap. lOf .)
(5) En Bobéma. (Strabon.)
(6) Tacite, Jnn, Ut. a, cbap. 62.
A son Cour , Catualda fui chassé , et, réduit à feiré comme Maroboduus avait fait , il se réfugia dans les provinces do TËmpire , suivi de ses amis et de ses soldats.
Tibère régnait. Il accueillit ces deux princes, envoya Tun à Ravenne , relégua Tautre h Fréjus , et assigna à leurs troupes un établissement dans la Moravie (i).
Trente ans écoulés, Yannius, devenu leur roi, fut dépouillé par les deux fils de ça propre scieur. Il imita Texemple donné avant lui , et s'en vint, avec ceux qui s'étaient attachés à sa fortune , demander asile aux Romains.
Ceux-ci leur accordèrent des terres dans la Pannonie (2), où des troupes de Sicambres auxiliaires avaient déjà leurs quartiers (3).
Voilà donc ces anciens compagnons de Maroboduus, débris redoutables des Chérusques, des Suèves et des Sicambres, qui se divisait et se dispersent successivement en Bohême , en Moravie et en Pannonie(4).
A quelle époque retournèrentoils en Germanie ? On Tignore. Mais ce qui est certain, c'est que, deux siècles après, cm ne les retrouve plus <ians la Pannonie.
(i) Tacite, Jnn» liv. a, chap. 6^.
(a) Secuii eUm m&x clientes ^ et acceptis agns in Pannoniâ locati êunt, (Tacite I Arm^ Uy. la, chap. 3o.)
(3) Tacite.
(4) Les Gaulois eux-mêmes étaient ?enus bien auparavant dans la Pannome -^ Ar tus (Galli) portio Ilfyricos sinus penetravit^ €t tu Pannoniâ consedit. (Justin, lib. 24» cap. 40
Sous Marc- Aurèle , tous ces barbares voisins dé la frontière romaine se soulevèrent , depuis la Pannonie jusque dans les Gaules , et Tépoque ne tarda guère où d'innombrables troupes de Germains faisant de tous cotes Irruption dans les provinces de FEmpire, y formèrent, à titre d'abandon ou de conquête, de nouveaux établissemens. On ne peut guère se défendre d'assigner celte cause à la disparition dans la Pannonie , des Germains de Maroboduus et de Yannius.
Cest au siècle de Yalérien que le nom de Frane commence d'être en usage (1).
Ce nom , comme ceux qui désignaient autrefois les grandes divisions de la Germanie , appartenait à plusieurs tribus unies entre elles par une égale haine contre les Romains : les Salions , les Sicambres, les Celtes , les Chérusques , les Bructères et d'autres encore.
On lui a donné plusieurs origines : tantôt le nom d'un de leurs chefs ; tantôt le nom d'une arme dont ils se servaient avec une singulière dextérité ; tantôt un mot tudesque; tantôt un mot grec. Le plus vraisemblable est qu'il vient de/rancky mot allemand qui veut dire iibre ; car, en effet , l'époque où on le donna à ces peuples , est celle de leurs succès dans leur hardie eutreprise de secouer le joug des Romains.
Au temps où commencèrent leurs irruptions dans les Gaules , ils occupaient entre les Saxons , les
(i) Vopisquc, au commencement de la seconde moitié du troisième siècle.
Tkuringiens et les Allemands , les pays bornés par le Mein(i) , le Rhin , l'Océan et le Weser.
Quand ils eurent passé le Rhin , ceux qui restèrent aux bords de ce fleuve, aux bords de l'Escaut, aux bords de la Meuse, prirent le nom de'Francs Ripuaires ; ceux qui pénétrèrent plus avant et ceux qui étaient demeurés au-delà du fleuve, conservèrent le nom de Francs Saliens.