CHAPITRE III
ROYAUME d'yVETOT (636) (l).
Un vieux chroniqueur a conté une étrange histoire.
(i) C'est la date que donne le chroniqueur. Voyez au reste les Mé" moires de VJcad. des Jnscr. et Belles-Lettres.
Je Faurais omise , à cause de l'évidente fausseté de plusieurs circonstances qu'il y a mêlées, et parce que l'ensemble du récit en est devenu d'autant plus suspect. Mais comme le fond est certainement véritable^ et qu'il n'y a de doute possible que sur l'origine et l'époque, j'ai trouvé préférable de conserver cette tradition, sans l'approuver toutefois ni la garantir* Voici donc ce que rapporte Robert Gaguin (1) t Il y avait à la cour de Chlotaire, un leude qui était de la plus intime familiarité de ce prince, renonmié pour son intégrité et pour ses belles actions à la guerre. Il se nommait Gaulthier, et les terres d'Yvetôt lui appartenaient. De jour en jour croissaient son crédit et son influence. L'envie s'en alarma et se sou«leva. On s'appliqua à lui nuire. On s'attacha à l'une de ses actions, et on la travestit avec tant de perfidie et d'habileté, que le roi, cédant enfln aux préventions qui lui étaient inspirées, jura, dans sa colère, qu'il le ferait mourir.
Tombé ainsi dans la disgrâce du roi y Gaulthier s'empressa de se mettre à couvert de ses menaces. Il alla faire la guerre aux ennemis du christianisme ; on ne dit ni en quelles contrées , ni quels ennemis. Il y obtint des succès. Au bout de dix ans , jugeant la
(i) Lib. 2. — A Robert Gaguiu, moine mathurin , a écrit toute notre » histoire, depuis son commencement jusqu'en i499* Il avait été employé o dans les affaires du gouvernement. Son style est bon pour le temps ; i> mais les moines étaient crédules pour les contes du peuple. 11 donne M pour constantes toutes les fables de nos vieux auteurs. » (Marquis d'Ârgenson , Réflexions sur les historiens français).
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colère du roi apaisée , il crut le aioment venu de faire cesser son exil. Il se rendit à Rome, implora la protection du pape Agapet , et reçut de lui de favorables et pressantes lettres pour Chlotaire. Arrivé à Sois-* sons , où était le roi , il attendit , pour lui remettre ces lettres avec plus de sécurité, la solennité du Vendredi-Saint. Ce fut donc à l'église, auprès de Pautel , au milieu des cérémonies de cette imposante fête. Mais, sitôt qu'il l'eut reconnu, le prince, ne se res^ sou venant , plus <[ue de sa vieille colère , saisit l'épée de l'un de ses gardes , et frappa à mort le malheureux suppliant.
Le pape , indigné , demanda réparation du meurtre et du sacrilège, et menaça , si elle était refusée, d'une sentence d'excommunication. Chlotaire s'en effraya, et prit conseil de ses plus sages et expérimentés serviteurs. On fut d'avis , pour apaiser Agapet, d'étabhV que les héritiers de Gaulthier, et ceux qui posséderaient après eux les terres d'Yvetot, seraient libres de toute dépendance envers le roi, et ne lui devraient ni tribut, ni foi, ni services. Chlotaire, impatient d'expier sa profanation et son injustice , se soumit docilement à la réparation qu'on lui proposait. Il en fut fait une charte, et il la scella de son sceau. C'est depuis ce temps que les possesseurs d'Yvetot, souverains par l'indépendance , sinon par l'étendue de leur empire, affectèrent fastueusement le titre de roi.
Bien des siècles après , quand la Normandie était tombée au pouvoir des rois d'Angleterre , un grand procès éclata entre le seigneur d'Yvetot et l'Anglais
190 HISTOIRE DES FÎIANCS.
Jean Holland, celui-ci prélendant , au nom de son maître, les redevances et les devoirs du vassal. Ce fut en 1428 que l'on porta la sentence. Elle condamna Jean Hoiland, et jugea que les feits étaient tels qu'ils viennent d'être racontés.
Si l'on estime ce récit douteux et invraisemblable , ce n'est ni pour la violence attribuée à Chiotaire, ni pour la perfidie de ceux qui se disputaient sa faveur. Chlotaire était familier du meurtre , et les cours le sont elles-mêmes de la fourbe et des^rahisons. Mais on s'arrête à d'autres circonstances : on doute si, dans le temps marqué par Gaguin , Chlotaire possédait cette partie de la Neustrie où est Yvetot; on trouve que la mort d'Agapet suivit de trop près le jour où il est dit que fut celle de Gaulthier ; on nie qu'à cette époque on admît en France d'autres censures eo clésiastiques que celles des évêques (1) ; on allègue le silence des chroniqueurs antérieurs à Robert Gaguin ;'on objecte enfin que les seigneu]*s d'Yvetot sont nommés , dans les chartes du treizième siècle , parmi les feudataires de Normandie.
Ces objections ne sont pas toutes ^;alement concluantes. Mais Une discussion de ce genre ne serait pas ici en son lieu (2). Que le meurtre de Gaulthier
(i) PasquUr, Faulchct.
(a) Oq peut douter, mais non pas nier, qu'Yvetot fui du royaume de Chlotaire. Le savant M. de Foncemagne lui-même a recule devant la difiiculté de marquer les limites du domaine des fils de Chloyis.
Il se pourrait, sans que le fait principal en fût moins véritable, que Gaçuin se fût trompé ou sur Tannée du meurtre, ou sur le nom du pape qui demanda la réparation.