‹ Histoire des Francs (volume 3)Chapitre 44 sur 135 · CHUTE DE L'ÉTAT DES SAXONS · texte numérisé non relu

CHUTE DE L'ÉTAT DES SAXONS

I. La fortune de Charles croissait, rapide, irrésistible, éclatante, et elle était encore loin du terme. Menacée un instant par les tentatives du prince Lombard , cette épreuve, toute favorable , avait été d'ailleurs décisive : elle ne s'y était pas seulement étendue, mais affermie; elle n'y avait pas confirmé seulement ses premiers progrès , mais assuré tous ses progrès à venir. C'était a Pavie que Charles avait achevé la dépossession des fils de Carloman et de la race de Eudes; en Lombardie, que s'était terminée la conquête de l'Austrasie et de l'Aquitaine; mais c'était aussi où s'étaient décidées la chute prochaine de la Bavière , la ruine plus Icnle des Saxons, la restauration plus étonnante encore de l'empire. Les Lombards , qui étaient comme le lien entre les Grecs , les Bavarois , les Saxons , les Austrasiens même et les Aquitains, pour tous leurs desseins contre Charles, tombés maintenant sous le rude joug de ce prince, ôtaient toute volonté aux Austrasiens et aux Aquitains, toute puissance aux Grecs , toute espérance aux Bavarois , et tout appui aux Saxons. Charles au contraire, roi do Ix)mbardte, Exarque à Ravenne, cl Pairicc ii Home,

piT'cservé des Grecs, garanti des diversions qui Taupsi.îent pu retenir, n'avait plus qu'à choisir entre ses d^Tniers ennemis , celui qu'il lui plairait d'accabler. K-oi presque incertain d'abord , d'une moitié du royaume Franc, les dépouilles d'Hunoald ,de Carlo xnan et de Didier avaient déjà triplé son territoire et augmenté sans mesure sa vraie puissance ; car la^ plus réelle valeur de ce qu'il avait acquis était dans ce qu'il lui permettait d'acquérir. Et quel temps avait-il fallu, pour de si importantes choses, à ce prince ? Il lui avait suffi de six années , tant la pi*omptitude de ses résolutions en avait précipité les succès, tant le succès avait répondu à sa proniplîtude.

II. Charles donc n'interrompant point ses progrès, et n'achevant jamais que pour recommencer d'entreprendre , sitôt que la perte imminente de ûîdier lui eût rendu la liberté d'embrasser d'autres intérêts , il se ressouvint des Saxons , et prépara dès ce moment même le châtiment qu'il s'était proï^îs de leur infliger. On le savait arrêté dans la Lombardie ; comment n'eût-on pas été en sécurité ^u-delà du Rhin ? On le croyait tout entier au soin de sa nouvelle conquête ; qui eût pu prévoir qu'en ïnéme temps qu'il décidait du sort de cet état à peine vaincu , il méditait et commençait déjà d'autres guerres ? Il les commençait cependant ; car il /li savait le danger d'enhardir de tels ennemis par m ^'op de patience , et quelques grandes que fussent

sa |)uis(laiiC6 et sa renommée , il ne les jvgeait pas néanmoins si gl^andes qu'dles ne pussent pas s'affaiblir dans ces longs retards à venger de telles provocations. Uinaciion, même volontaire^ a toa« jours de &ux-semblans d'impuissance, qui trompent et énorgiieillissent aisément les peuples barbares. Trois GOips d'armée marchaient, sortis, non de l'Italie , d'où on les aurait plutèt attendus, mais de la France même, où l'on n'eût guère soupçonné ces préparatifs. Réunis tout-à-coup sur la Seltz , non loin delà cité d'Ingettieim, ce fiit alors seulement qu'on putreconnattre leur destination, et que les Saxons abusés commencèrent à pressentir le danger qui les menaçait. Ils ne se découragèrent pas néanmoins, car ce peuple, ardent à la guerre , yétait toujours préparé , et quoique surpris , leur résistance ne fat ni tardive , ni faiblement soutenue. Partout où pénétrait l'ennemi , ils lui résistaient généreusement, mais à la hâte , et avec tout le désavantage de la précipitation et du petit nombi*e. Ils farent vaincus , c'est-à-dire forcés comme fl aftrivait d'ordinaire dans Ces sortes d'incursions , de se retirer progressivement devant l'agresseur. Les fruits , toutefois , n'en furent point nombreux , tii considérables : on ravagea , on tua, on emmena des prisonniers, on amassa du btitin ; après quoi , ia saison ne pennettant déjà rien de plus, on rétrojgrada. On avait reporté aux bords du Weser les mêmes maux que les Saxons avaient apportés dans la Hesse; on avait rendu massacre "pour massacre,

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et desbtietion ^^ew destruction ; on s'était yeDgé , et ee fiit Jtoul le résultat de cette entreprise : il est vrai que c'était aussi le seul qu'on se fût ]profnilk Les projets de Charles sur la Saxe n'étaient jusque là (pi'une imitadon de ceux des anci^is rois francs, ils xie4$'étendaient pas encore à l'ass^vissement •et à la conquête; mais le moment approchait.

III. La Providence avait suscité dans ce temps , parmi les Saxons» un homme étonnant, prodigieux, {supérieur si on l'ose dire , à l'admiration ; un homme tel , que peu d'autres pourraient lui être comparés , et qu'il n'en est point auxquels il ne puisse l'être: doué d'un indomptable courage, d'une invincible constance , d'une ame haute , d'un génie vaste et fécond : terrible à la guen*e; prompt et habile à profiler, pour la guerre, même de la paix ; pour la victoiî*e , même de la défaîte; de la dépendance, même pour la liberté: prince glorieux, qui, s'il ne préserva pas son pays, le défendit au moins t)ien au-delà de ce qui pouvait être prévu , et le ^arda libre bien après le terme assigné : souvent accablé, jamais abattu ; abandonné fflusieurs fois , toujours plus attadhé à ceux qui l'abandonnaient ; espérant seul dans le désespoir unanime des siens, et créant aussitôt d'inouïes ressources pour justifier ses espérances : illustre , et même rédlemeïit grand par ses défaites, autant, il s'en faut de peu, que les plus fameux hommes de guerre par leurs plus belles victoires; et pour dire enfin ce qui pêtrt

être dit de plus élevé, sans dire toutefois plus qu'il n'appartient, le digne ennemi du roi le plus grand Merveilleuse faveur de la Providence , s'il suflSsaîi de la gloire pour dédommager les peuples de lem ruine ; funeste faveur , puisqu'on rendant la chute de cette vaillante nation plus lente et plus mémorable , Wiiikind (1) , tel était son nom , la rendit aussi plus profonde et plus désastreuse. Mais qui oserait interdire aux peuples menacés, Fespérance, et condamner les généreuses résolutions qu'db leur inspire ? Il n'y avait que l'événement pour résoudre ce terrible problême de guerre , d'ambitk» et de liberté.

Witikind , outre les avantages du plus heureux naturel , avait encore ceux du rang et de la piri»-

(1) On a dit fard, mais on a répété longtemps qae la troisièM dynastie de France descendait de Witikind. J'ai même retrotff^ non sans surprise , cette assertion dans un ouvrage publié il y a peu d'années. Aimoin, cl le bénédictin Witekind, les pn* miers» avaient avancé aux dixième et onzième siècles, queUO' bert-le-Fort élait de race saxonne. L'abbé Conrad , après eus» ajouta, dans le douzième siècle , que Robert-le-Fort avait poff père un second Witikind. venu de la Germanie, qu'il avait qoKtée en fugitif. D'autres ensuite imaginèrent de donner pourpèrt à ce nouveau Witikind un Tbéodoric, qu'ils donnèrent Ini-mêS* pour fils au grand Witikind. Cette opinion a même en sa fafttf l'autorité de Pasquier. (Kecb., liv. 6, cbap. 1 ) Maison netroQi* dans les écrivains antérieurs à Conrad , aucune trace de XfSSt leuce du dernier Witikind; on n'en trouve aucune non plus, irt* me dans Conrad, de sa filiation. (Voyez Mémoire de l'Acad. dtf Inscrip. et Belles-Lettres , tom. Si^, p. 417) Quelques écrivaini allemands ont mis un Witikind H à la place de Théodoric ; « sorte que chez eux, le père de Robcrl-le-Fort , devicut un Vfil kind m.

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sance : il était du sang des premiers ducs qu eussem reconnus les Saxons, et il en exerçait lui-même Vaotorité dans TAngrivaiie (1) ; la troisième partie de cet immense pays de Saxe lui obéissait. Puis , quand leur lutte contre Charles se fut déclarée avec son vrai caractère et ses inépuisables périls, Fascendant que lui donnait son habileté lui fit bientôt déférer le commandement général de l'armée (i). Il était le chef militaire de tous les Saxons^ et le chef politique d'un grand nombre (5).

(1) J'ai suivi sar cela Dreux du Radier , qui a suivi lui- Bème les écrivains allemands. 11 faut savoir cependant qu*Egiohard dit de Witikind , qu'il était < Tun des chefs Westphafiens. > f Annales, ann. 777.)

(3) Dreux du Radier, qui a écrit une vie du héros saxon , supfioie que ce fut en 772 qu'on donna à Witikind le commandelient général. Je ne crois pas qu'il faille remonter si haut : la piissance de Charlemagne n'était pas encore assez grande, avant beooqaète de la Lombardie, ni le danger de la nation assez im- Miaent poar que ses chefs sacrifiassent si tôt leurs rivalités , et leioomissent généreusement aux ordres d'un seul. Cela ne put ttriver que depuis 774, et vraisemblablement après des défaites; iVfoe là Witikind n'avait dû combattre qu'avec ses Angriva-

'flj Le tombeau de Witikind était dans l'église delà petite ^d'Enger. En 1377, Fempereur Charles IV le fit réédifier; en *tl4 on le transporta à Herford; en 1822 il a été restitué à Ënger. l^%Htaphe de Witikind lui donne te titre de roi. Les coupes dans li^pieUes il avait coutume déboire, sont religieusement conserlies é Enger, et son livre d'évangiles, à Paderborn. Un auteur altttuuid, que cite du Radier, raconte que tous les ans^ le jour de !l(êCe des rois, les paysans du territoire d'Enger venaient entre de son temps, apporter leur offrande sur le tombeau de ce raiid homme. Ce$ offrandes étaient distribuées ensuite aux pau^ 'es de la yiUe par le magistrat.

IV. Charles cependant, la saison favorable étant revenue^ sortit de sa maison royale de Quiezy, où il s'était arrêté tout Thiver , et se dirigea vers Duren. C'était le lieu qu'il avait choisi , cette fois, pour la grande assemblée des Francs. Une seule affaire y éevait être agitée, celle de la gueiTe; une seule guerre, celle des Saxons, c Que servirait de temporiser? Ils hésiteraient d'autant moins qu'on se montrerait plus irrésolu ; s'ils n'étaient pas attaqués, ils attaqueraient. On pouvait choisir, il est vrai , mais seulement entre la défense et l'agression; il n'était question que de voir lequel convenait le mieux à la puissance des Francs et à leur gloire. Mais c'était peu de vouloir la guerre quand on ne la pouvait plus éviter , et de la vouloir même active et prochaine , afin de la rendre moins dangereuse et plus profitable , il en fallait régler la nature et le but , la vraie cause et le terme. Le temps était passé de ces incursions sans suite et sans fruit, qui n'obviaient à aucun péril , ou plutôt les multipliaient. Les Francs ne devaient plus combattre pour vamcre seulement , mais pour n'être plus obligés de vaincre; ils devaient vaincre de telle façon que cet ennemi, toujours menaçant, ne pût plus être ennemi. Les Saxons ne seraient plus alliés , ni tributaires; ils seraient sujets, et ils ne pouvaient être sujets sans être chrétiens. Alors seulement, il y aurait paix et sûreté avec eux: jusque-là , et tant qu'au téméraire orgueil de rindépendance , s'ajou-

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irait leur aveugle et furieuse haine du christia- BSine, on ne pourrait se promettre que trahisons ïl malheurs. Jusque là donc , aversion et guerre ; jusqu'à leur conversion ou leur extermination, guerre sans relâche, aversion sans terme (1). L'entiq^rise était grande, mais digne des Francs; elle étaii dangereuse, mais Dieu la seconderait. >

Y. On ne contredit point aux desseins de Charles; ils flattaient trop l'humeur entreprenante de ses leudes, et le zèle religieux de ses évêques.Tout était conclu, il ne restait qu'à exécuter ; mais il n'y eut pas plus d'incertitude dans l'action que dans le conseil. L'armée était en marche déjà, elle fut bientôt sur le Rhin ; bientôt elle eut traversé le fleuve et pénétré dans la Wesphahe. Sa première attaque, et en même temps son premier succès, fiirent contre la citadelle de Siegbourg: la garnison qui la défendait ne pouvait pas opposer de bien redoutables obstacles à de si nombreuses et si puissantes for- , ees. Maîtres de ce lieu , les Francs s'avancèrent ^ers la position d'Ehresbourg , place favorable , et îû'il importait d'occuper. Les Saxons , qui en avaient imprudemment ruiné le fort l'année d'a- ^^t,ri'y purent tenir que le temps nécessaire pour ^replier sans trop de dommage. Charles y arrêta

(}) n résolut de ne s'arrêter qu'après leur entière extermina- &0 ou leur conversion au christianisme. > (Eginhardi Annales^ ■11.775.)

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un înslant sou armre , releva le château , y établit quelques troupes pour maintenir derrière lui le pays qu'il allait quitter, et ces précautions prises, il se remit en chemin. En peu de jours , il eut atteint les bords du Weser; mais les Saxons , réunis en grand nombre à Brunnesberg, s'étaient préparés à lui disputer le passage. Il fallut rompre cette barrière d'hommes avant d'aller au-delà; les Francs la rompirent, et même sans de longs efforts, a-t-on dit, mais non sans carnage. Le Weser franchi , Charles hésitait ; il s'inquiétait des difficultés du retour, et la résistance déjà éprouvée , lui en faisait prévoir , pour ce temps , de plus dangereuses. Il l)rit le parti de diviser son armée : une moitié campa et se fortifia à Hudbeck , pour garder les abords du fleuve; l'autre moitié poursuivit sa marche , tourna vers la droite, et remonta jusques à rOcker.

VI. Les Saxons cependant, quand ils curent vu cos dispositions, ce partage d'armoo, Charles persistant dans son irruption, d'immenses espaces séparant déjà les deux corps de Francs, les Saxons songèrent à tirer profit d'une occasion si heureuse. Une attaque ouverte sur le camp fortifié d'Hudbeck, eût été trop lente et d'ailleurs douteuse; Charles eût eu le temps d'accourir, et l'avantage delà division eût été perdu ; ils préférèrent le hasardeux expédient des surprises et des stratagèmes. Un soir, comme une troupe assez nombreuse d'ennemis se relirait, mal

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