PARTAGE DU NOUVEL EMPIRE
I. La puissance n*a dé réalité que dans son usage; c'est en en usant qu'on lui donne vie, éîl en usant qu'on la confirme et qu'on la maintient. Charles était empereur, il ne différa point d*en exercer les prérogatives ; il avait le titré, il voulait les marques. Rome avait relevé l'empire, elle recueillit, sans retard, les témoignages et leâ effets de son œuvre. Son empereur lui accorda les premiers temps de sa nouvelle grandeur, et ne sembla rni instant régner que pour elle. Il commença, ainsi qu'on l'a vu, par le jugement de Pascal et de CampuUe; jugement pénible pour lui, parce qu'il s^a^ssait des neveux d'Adrien ; difficile d'ailleurs , et considérable, parce que c'était le jugement d^une faction. Mais il voulait une action continue, des faits généraux, divers, répétés : bientôt on le vit embrassant et accomplissant toute chose, reprendre tour à tour jusqu'aux moindres droits de sa suprême souveraineté. Prince à la fois et législateur, administrateur, et juge des juges, il réforma, rétablit, constitua, condamna. L'état politique, l'état clcrî-
iS6 HISTOIRE DES FRANCS,
cal, Fétat domestique et civil, le peuple, les grands, l'Église, le pontife devinrent également Tobjei de ses hautes et absolues décisions. Il pourvut aux droits, aux prétentions, à la sûreté de chacun, et ne dédaigna même pas de descendre aux litiges privés (1). Enfin, et ne voulant négliger aucun signe de cette domination acquise au prix de tant de travaux, des monnaies furent frappées (2) pour en répandre le symbole, de riches et ingénieux ouvrages furent entrepris pour en reproduire l'image.
IL Pendant ce temps la Saxe se taisait^ les peuples de l'Elbe se divisaient, les Nordmans incertains restaient dans l'inaction, les Grecs offensés agitaient timidement quelques portions isolées de 11talie, l'heureux Alphonse poursuivait courageusement ses succès, le calife de Cordoue, retenu par Abdallah qu'il n'avait pas encore surmonté, n'osait se montrer sur les bords de l'Êbre, les Aquitains, au contraire, s'y montraient confians et victorieux. Leur roi Louis , détourné un instant de cette guerre par le voyage de Charles dans les provinces maritimes de l'empire , était venu vers ce prince , pen-
(1) « n régla toutes les affaires , non-seulement publiques ,
> mais aussi ecclésiastiques , et même privées , de la ville de » Rome, du siège apostolique, et de toute l'Italie , ce à quoi il
> employa tout l'hiver. » (Eginhard.)
(2) Le Blanc , Dissertation sur les monnaies de Charlemagne, etc.
LIVKE XÏX (800 806), ^51
danl qu'il était à Tours, et ne s'était séparci dû lui qu'àVerrion. Mais Fontrevue finie, il avait promptement repassé la Loire, était reiourné à Toulouse, et de Toulouse s'était mis en marche pour les Pyrénées. Se souvenant des promesses et des scrraens de Zaddon» il mena son armée sur le territoire de Barcelone :j ne doutant point que Témii' ne lui ouvrît cette ville, comme il s'y était obligé. Mais Zaddon, déloyal arabe, ne s'était proposé que de tromper le roi franc , ainsi qu'il trompait le calife , et de se maintenir, enlre ces espérances contraires, toujours paisible et indépendant.
Louis donc avançant, et ne déguisant plus son dessein, Zaddon, qui noanissait de bien différentes pensées, sortit de sa ville et accourut, avec de grandes démonstrations d'empressement et d'o* béissaucCf au camp de ce prince. Il apportait des présens, des soumissions, des protestations, mais des craintes en même temps, des représentations, des sollicitations, des refus : « Il était l'allié^ le vassal,
* le sujet, l'esclave du roi; il l'avouait et en laisait * » gloii^c. Mais l'occasion était mal choisie, le jour
* favorable n'était pas venu; Barcelone, ville » puissante, résistait encore à ses conseils; 0 se » perdrait lui-même s il précipitait Texécution du 1 traité. » Louis offensé, réussit néanmoins à déguiser ses ressentira en s. Barcelone avait en effet une forte enceinte (!}, de larges fossés, d'épaisses
(i) 4 Quoiqu'on déployai coBtre elle la force des arinç? > fa-
^KB UtSTOmE DES FRANCâ.
et hautes murailles, des troupes nombreuses, ttn peuple navigateur et femiliarisé avec les périls, la mer enfin qui lui promettait Tabondance et redoublait sa sécurité. Rien n'était prêt chez les Aquitains , pour un siège si important et si hasardeux; on y renonça en apparence , et en réalité on le di^ fëra.
On feignit de croire à la sincérité de Zadd<m, de se résigner aux délais qu'il disait utiles, de vodeir attendre avec confiance l'accomplissement dee promesses qu'il renouyelait. L'émir s'applaudit ; dW très places conquises , d'autres territoires rwa^ dédommagèrent, mais imparfaitement, les Aquitains de l'infidélité de l'Arabe et du fâcheux soeeès de leurs espérances.
III. Il y a quelque joie et moins de déloyauté, i ce qu'il semble, à trahir ceux qui trahissent. Louis, lorsque l'hiver revenant, il fut revenu lui-même en Aquitaine, çut regret à la générosité presqu'impnidente qu'il avait montrée, et se repentit d'avoir souffert que Zaddon rentrât librement dans Barcelonne. Il voulut essayer si l'occasion perdue ne pourrait pas être retrouvée, et s'il n'y aurait aucune espérance de faire expier, par des artifices, les frau-
» dresse, et (oate espèce de machines , fortifiée comme oHeTi-
> tait, de murs d'oae énorme épaissenr, et constraits de toold
> ancienneté, du marbre le plus dur , eUe repoussa loin d'die » les efforts de la guerre. » (Ernold-le-Noir;, chant 1.) — « Lc«
> m^n entourés d'ttA qaadniple revtt6DWirfdaiiwrJljff0»<(B9' dm.)
lies et les artifices de Tëmir* Des propositions fuirent faîies, des amis de Zaddon furent ou corrompus "ou séduits; Fémir, encouragé par leurs exhortations et par la sécurité qu'on lui avait déjà laissée au camp de Louis^ consentit à quitter de nouveau Barcelone, et même à passer les Pyi'énées. Il se fiait à lui-même, et ne doutait point qu'il ne lui fût facile encore de tromper. On le trompait, au contraire , et il se trompait. Jusqu'à Nai'bonne, l6s chemins lui furent ouverts, et aucun fait apparent n'éveilla ses craintes; mais sitôt qu'il eût franchi les portes de cette cité, ce fut le tenue de ses trahisons et de sa fortune; il n'était plus libi*e, Louis l'envoya aussi' I
tôt à Charles, et celui-ci, croyant juste et sage de le châtier, n'ajouta cependant à la perte de son rang ipieTexil (î).
IV* Le projet de recouvrer Barcelone n'était pas récent; les ruses de Zaddon n'avaient réussi qu'à Tin terrompre, et toutefois en feignant de le seconder. On s'était imprudemment fié à ses soumissions; on ne se fiait plus maintenant qaa la guerre. Mais pendant qu'on la préparait, des d&ordres înté-
<l^ ErDol(i4e-Nair raconte loat autremeal la captivité de Zaddon. C'était pendant le eiége; I émir était sorti secrètement de la YÏlle pour aller implorer fassistance du calife. 11 avait p^mé déjà les premierg postée des Aquitains ; maiâ'j trahi par le lieaûi^sement de son cheral , il Tat suivi et enveloppé* Ernold écrivait un poème, et s'attacliait peu à. l'exactitude des faiti^ 11 est plus Bûr d>Q cr»re U chronique de f Astronome-
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rieurs embarrassèrent un instant le roi d'Aquitaine, et l'obligèrent à d'autres retards. Fezensac, riche comté en ce temps et fort populeux, était gouverné par un chef que Ton nommait Bourguignon, et dont on <3Stimait dans la contrée le désintéressement et rindulgence. Bourguignon mourut, et peutr être quelqu'un des siens avait-il conçu l'espéranoe de conserver après lui son commandement; peutêtre aussi que les suffrages du peuple autorisaient et fortifiaient cette espérance. Malheureusemrat elle fut trompée, et ce fut au comte Luithard que Louis donna Fezensac. Les Gascons, race ardente et toujours prompte aux menaces, repoussèrent ce choix et refusèrent insolemment de le reconnaître. On persévéra, ils refusèrent avec plus d'opiniâtreté ; on voulut les contraindre, ils se soulevèrent Il y eut un combat que soutinrent mal les soldats du comté; plusieurs périrent par les armes ; plusieurs, moins heureux, et tombés vivans au pouvoir du peuple, souffrirent toutes les fureurs de cet inexorable ennemi; ils allumèrent un immense bûcher et les y jetèrent. Il fallut triompher de cette révolte, et après en avoir triomphé, la punir; le terrible jour arriva de la justice et des représailles : un jugement solennel, des supplices nombreux, encore un bûcher ; quelques-uns expiant l'exemple donné, subirent cette affreuse mort, qu'ils n'avaient pas craint de faire subir; d'autres, plus favorisés, reçurent celle du glaive ; le reste frémit, et toujours indocile, cessa néanmoins do dé;sobéir.
V. Ces troubles ainsi apaisés , toutes les pensées se tournèrent de nouveau vers la guerre. Louis, suivant les exemples de Charles, avait convoqué à Narbonne un plaid général, où cette importante résolution avait été unanimement approuvée (1). On était d'accord, on était prêt, on marcha. Mais les dangers étaient plus nombreux à cette heure qu'ils n'eussent été antérieurement Abdallah avait succombé ; le calife délivré enfin de cette rivalité domestique n'avait plus d'ennemis que le roi Alphonse et les Francs; on prévoyait qu'il ne négligerait plus de secourir Barcelone. Hamur d'ailleurs, parent de Zaddon, et qui lui avait succédé, n'annonçait ni moins de prévoyance.ni moins d'habileté que l'ancien émir.
La confiance n'était plus si grande , les précautions furent plus nombreuses et plus sages : l'armée de Louis forma trois armées; l'une, dont il se réserva le commandement, et qui s'arrêta dans le Roussillon; l'autre, où l'on fit entrer des troupes d'élite et qui passant Barcelone» alla» sous la direction du comte Adhémar et du duc Wilhelm, attendre et défier le calife ; la dernière enfin , que menait Rostanges, comte de Gironne, et à qui était assignée la glorieuse charge des travaux du siège.
. (i) L'Astronome.— «Alora le fils de Charles, suivant la vieilte * coutume des Francs , mande et rassemble autour de lai la » foale des hommes les plub êminens de son peuple , les grands » du royaume» doat les eonseils déeïdent des dètermlnatioBB à » prendre pour llnlérèt de l'£(at,( » ÇBnM'MUébr, eb. l.). IV. ' «
lUStomR DES rRANCS- Kon content de ces formidables disposîtiom^ChâW les înquîcli el ne voulant pas laisser le succès incertain, faisaîi rassembler une quatrième armée à Lyon , et Faîne do ses fils se préparait à marché avec elle sm* la Catalogne^ si les événemens de la guerre le rendaient ntile.
VI. Ce qn'ils prévoyaient arriva; pendant que Rostanges enveloppait et assaillait Barcelone ^ les envoyés de Fémir pressaient et fatiguaîeni le calife pour qu'il leur donnât une armée, La prudence Fen sollicitait encore plus; il céda : de nombreuses troupes de Sarrasins se réunirent el se hâtèreni, résolues à attaquer le camp de Rostanges , el se promettant de contraindre ses Aquitains à lever le siège. Adhemar et Wilhetm atteignaient déjà Sarragosse, tpiand la première nouvelle se répandit de la détermination du calife. Aussitôt, et sans délibe* rer, ils marchèrent, se dirigeant vers les Asturies, n'ayant d'au ire pensée f|ue d'abréger le chemin à cei ennemi qui les menaçait. Ils se rencontrèrent tn f^éKtt et bientôt; un premier combat, quoique favora- Meaux Aquitains, n'eut cependant que des résultau incomplets; mais un second, plus décisif succéda. Les Sarrasins accablés, cherchèrent un dangereux secours dans la ftiite; aussi prompts à les suivre qu^ils Fêtaient eux-mêmes à se dérober,les Aquiiaios leur rendirent la retiaitc moins sûre encore et plus désastreu^se que le combat; et le carnage se pfO' longea si longtemps , les pertes forent si granctoi
LrVhfe XIX (800 800). U
la Mlnite était si irroparablc, qu'on cul dit rarméc détnilte; elle n'avait dm*é que bien peu de jours : ^ à peine léunîe, aitaquée; à peine attaquée, vaincue i' à peine vaincue, on cherchait ses traces.
^B YIL Wilhelm* aucun autre danger nerarrêlant ^^lus, ramena ses troupes victorieuses devant Barcelone. Dos ce moment, les hésitations, les ménagemens, les lenteurs cessèrent. Les assîégeans, enhardis par leur nombre, qui s'était accru par la vîctoîi'ê des leurs , qui les délivrait du calife, n'avaient plus d abstacles et ne reconnaissaient plus de périls. Les assiégés , toutefois, perdant l'espoir du secours, gardaient leur constance. Les attaques se perpétuant, la résistance ne se lassait pas. Ce lerrible siège n'était pas, comme ils sont, une succession de combats, mais un seul combat, continu et infatigable. Les murailles , battues en vain , ne s'ébranlaient pas , et défiaient Tinutile effort des béliers ; les assauts se renouvelaient , pour se renouveler encore, et toujours sans fi^uit. Ce n'étaient que d'impuissantes et stériles luttes , où se partageait one vaine gloire, où se faisait un infructueux échange de sang. Mais la mer se ferma pour les Sarrasins, et la famine, dur auxiliaire, vint au secours de leur ennemi : ils ne lui cédèrent point et combattirent môme contre elle. Tout ce qui peut être essayé, le fut ; tout ce qui peut être employé h tromper la faim^ y fut employé. Ils arrachaient aux portes de leurs maisons les lanières de ctiîr desiéohé qui les suspendaient^ et Os s'en faisaiefit un
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misérable îiliment. Plusieurs, dans leur désespoir, furieux eu même lemps et extéaués , se traînaient douloureusemenl pour combattre une dernière fois, et si k mort les trompait, si le combat finissait sans les avoir délivrés, ils se précipitaient du haut des murailles.
Une dernière espérance encourageait leur obstination : l'hiver était proche , et Ton ne prévoyait point que les Aquitains dussent s'arrêter encore à ce siège , pendant une saison si défavorable. Mais ils s'abusaient; la résolution en était prise, on sui^ monterait tout, on ne quitterait plus Barcelone, elle tonii>erait. Le camp prenait déjà un aspect nouveau : on y amenait, pour dire ainsi^ les forêts voisines ; on y bâtissait un nombre prodigieux de cabanes ; c'était comme une ville nouvelle autour de Tancienne, où l'on braverait sans péril les froids et les pluies. Alors enBn, et pour la première fois, Barcelone s'émut; le découragement et la coms^ ternation y entrèrent; les espérances, les illusionSf les généreuses et décevantes pensées se turent; on commençait à reconnaître cette affreuse nécessité de soumission , si longtemps et si fièremeat repoussée- Louis, prévoyant déjà leur chute prochaîne, était venu au camp de Rostangcs pour la i hâter encore et y assister; ils envoyèrent vers lui, s'avouant vaincus, et suppliant sa clémence. La ré- [ponse fiit qu'ils ouvrissent leur ville, qu*ils livras- [sent Témir, qu'ils délaissassent leurs biens, qu'ils f abandonnassent leur pays, qulls ne craignissent ' plus pour leur vie ; on j^enonçâit aux féroces joies du