CHAPITRE PREMIER
ETABLISSEMEKT DE PXPIN (ÔSS-^ÔdO).
La conquête était acheréé; mais les plus embarrassantes difficultés demeuraient : il s^agissait de conseryer et de maintenir. Jusque-là, il eût peut-êlre suffi de la fortune: désormais il faudrait surtout de L'habileté* Les regrets du prince , les désordres profonds du pays , l'humeur inquiète et guerrière de ces peuples, les exigeantes importunités des bannis, quelques restes humiliés , mais toujours puissans, de la faction de Berthaire, tout était obstacle, et rien ne se pouvait accomplir qu'en transformant la plupart de ces obstacles eux-mêmes en instrumens de succès.
Pépin le comprit et l'exécuta. Satisfaire , occuper, désarmer, rendre impuissant, ce fut où tendirent toutes ses pensées. Oter la couronne au roi était impossible ; se servir de lui, nécessaire ; éviter qu'il ne nuisît, difficile. On avait besoin de son nom, et Ton ne pouvait lui laisser que son rang. Ce prince, dont Ja destinée était si étrange , roi d'un jour après la mort de son père, roi dépouillé par l'ambition de son frère, roi incertain avec Léodgar et Leudésie, roi dépendant avec Ebroïn, s'il lui restait quelque chose de sa dignité, à peine, en serait-ce l'ombre. 11 serait roi, mais esclave ; il serait esclave, et cependant roi.
On le relégua dans une maison éloignée, à Maumaques, entre Compîègne et Nbyon (1). Des gardes toutefois lui furent laissés, quelques marques dlionneur, quelque faste ; dérisoire ornement de son malheur. Auprès de lui fut placé Nortbert , homme vigilant , dont Pépin avait dès long-temps éprouvé ratteclion et le zèle. On déguisait, mais on assurait sa captivité. Quand venaient des jours de solennité ou de délibération importante, on Ty amenait; on montrait cette muette figure de roi ; on reproduisait en lui ce litre sacré, mais stérile, d'6ù Ton avait retranché la puissance et la volonté. Ensuite, et l'insolente représenta* tion terminée, ce triste simulacre de prince élait enfermé de nouvieau dans sa retraite. Il assistait à ce qui était fait en son nom; il était témoin de son règne (2). -
(i) L*abb^ de Vertot dit et prouve que c'était une maison royale située dans le territoire de I9oyon. ( Dissertation sur les rois /ainéans),
(2) La condition de ces rois devint encore plus fâcheuse après la mort de Théodoric.
« Les trésors et les forces du royaume étaient passés onx mains d a » préfet du palais, qu'on appelait maire du palais, et à qui appartenait » réellement le pouvoir souverain.. Le prince était réduit à se contenter » de porter le nom de roi, d*ayoir les cbevenz fjottans et la barbe longue,* » de s'asseoir sur le trône et de représenter l'image du monarque. Il m donnait audience aux ambassadeurs de quelque lieu qu'ils vinssent, et » leur faisait, à leur départ, comme de sa pleine puissance, les réponses » qui lui étaient enseignées, ou plutôt commandées. A l'exception du' » vain titre de roi, et d'une rétribution mal assurée que lui réglait le » maire. du palais à sa volonté, il ne possédait quune seule maison de m campagne d'un fort modique revenu, et c'est là qu*it tenait sa cour, » composée d'un très-petit nombre de serviteurs chargés du service le
^10 HISTOIRB DBS HUkNGS.
^ ' En «change^ Qt comiiie pour dédoœfllâgttr de ees méfiances nécessaires à son ambition ^ Pépin prodi* gfuait 9 pour ainsi parler, les acles de générosité et do justice. Tous ceux qui avaient été i^ntrainls de fuir pendant la longue rivalité d'Ebroin et de Léodgar ^ tous ceux qu^avaient expulsés Gisleniar et Bertâiaire^ furent rappelés. Ceux à qui Ton avait ôté leurs biens en obtinrent la restitution. Les églises que Voû avait dépouillées furent dédommagées de leurs pertes* On pardonna même à ceux d^enlre les leudes qui s'étaient montrés les plus ardens ennemis de Pépin. Plusieurs avaient cherché un asile dans les églises de Saint* Quentin et de Saint-Fourci ; les abbés dé ces monastères intercédèrent pour eux, et le duc, en leur i*en* dant même leursierres, n'exigea d'autre garantiei que leur promesse de ne rien entreprendre contre lui. Il agissait en maître assuré de sa puissance, et l'affermissait en efîet, en évitant de s'en faire voir in^ certain.
» plus indispensable et soumis à ses ordres. S'il fallait qu'il allât tfoelqnè m farty il Yoyag«ait ménié tar un chtriM tnlné par dèt karafs^ et qu'un y bouTÎer comluisâlt à là manière des paysan»* Cest aiosi qu'il âtail » «OtttaflM de ie rendre au palais et à lai senMée génémlé de ht natioui » qui se réunissait une fois chaque année pour les besoini d« r£tat. t ( Eginbard, fïe de Ckarle&taçne, )
L'abbé de Yertot réroque en doute la fidélité de ce récîti H trouve Egiabard suspect, et dit de lui qoeee n'est pas on bistorien conteaipiiraio' Cependant Eglahard était secrétaire de Gharlemaf ne, dont râvènettieal n'est postérieur que de dix huit années à ia dépossessioli du dernier roi mérovmçien. Et pourquoi Fera{l<*ii suspect? Parée qui! était stcrétaire de Cfcarlenaçne. Est-ce en effet an ttottf de soupMiser son esaetîtttde ea un le! sujet?
LiVRÈ XI (688-690). 311
D'autfeÉ soins l'appelaient. Un incroyable désordre régnait dans toutes les parties de l'adraitiisiralion; il le fit cesser. D'innombrables abus avaient pris partout la place du droit et des lois ; il ne £t grâce à aucuti. Tous les ressorts de l'autorîté étaient rompus; il leur rendit leur activité. La subordination fut rétablie dans l'intérieur, la fidélité dans la perception des impôts , la discipline dans l'armée. On vit tout-à-coup ce qu'on n'avait vu de long-temps , l'obéîssànce, le repos, la sécurité. Les peuples se félicitèrent et bénirent celui^ par qui se faisaient de si heureux changeraens. Cette fortune , doublement redevable aux malheurs publics, s'était formée et étendue par leur durée , et se perpétuait par leur interruption.
Les intérêts de l'Eglise eurent leur tour. Pépin était trop habile pour ne pas tirer avantage de toutes les fautes commises avant lui. Ce n'était pas assez des anciennes offenses réparées ; il ne l'eût pu refuser, et l'on en eût été peu reconnaissant. Ce qu'il lui fallait, pour se concilier l'appui des évêques , était qu'il empêchât le retour de ces spoliations répétées dont ils se plaignaient avec tant d'aigreur. Il convoqua d'abord. un concile, et parmi les sages réglemèns qui s'y firent pour le soulagement des pauvres, la protection des veuves, la tutelle et l'éducation des orphelins, on n'omit rien de ce que pouvait une telle assemblée pour la sûreté des établissemens religieux.
Après les réclamations de l'Eglise vinrent celles , non moins importantes, des grands de l'Etat. L'an-
tique prérogative dont les chefs des Frs^cs étaient si Jaloux, de se réunir chaque année pour délibérer sur leurs principaux intérêts, avait éprouvé dans ces derniers temps de fâcheuses altération^, Ebroïn, le premier, Tavait audacieusement méconnue, et cet exem*pie n'avait que trop fréquemment tenté l'ambition de. ses successeurs. C'était une grave cause de m^contentemens et de murmures ; mais qui en échange offrait à Pépin une infaillible occasion de flatter les leudes et de se concilier leur affection. Une la laissa point échapper. Par lui furent rétablies ces convocations solennelles, heureuse et ineffaçable tradition des vieilles libertés du peuple franc. Par lui fut conGrmé , sinon concédé , le droit que prétendaient les évêques , de siéger dans ces assemblées. Elles reçurent de lut des règles, des formes, une vie nouvelles, et il recevait d'elles à son tour un accroissement de sécurité et d'influence, égal au moins à l'autorité qu'il leur départait.
Lés premiers fruits de cette importante rénovation en firent encore mieux reconnaître l'utilité. Ce fut elle qui rendit facile à Pépin de réformer les plus défectueuses parties de la législation. Grâce au secours que ces assemblées lui accordèrent, il acheva et il affermit tout ce qu'il avait déjà commencé. Ses réglemens pour la formation et la discipline de l'armée reçurent l'inviolable caractère des lois. Les propositions du concile pour la garantie des biens et des droits de l'Eglise obtinrent une nouvelle et plus puissante sanction. Les désordres, les violences, les crimes les