‹ Histoire des FrancsChapitre 62 sur 214 · LIVRE Vn · texte numérisé non relu

LIVRE Vn

marquent leurs progrès. Chlo taire, long-temps inaclif, convoque enfin son armée. Dagobert, plus blâmable encore de s'être laissé prévenir, assemble précipitamment ce qu'il a de soldats en-deçà du Rhin , traverse le fleuve, accourt, plein de courage au moins^ sinon de prudence, pour retarder l'ennemi s'il ne peut le vaincre. Cependant arrivera peut-être le roi de Neustrie. Mais Tardeur des Saxons redouble au lieu de se ralentir. Bien loin de s'arrêter devant Dagobert, ils l'attaquent. Le combat s'engagci se prolonge, devient furieux. Les Saxons ne déploient pas moins de persévérance que de courage. Ils résistent invinciblement partout où ils sont assaillis^ où ils assaillent eux-mêmes, rien ne leur résiste. Leurs progrès, d'abord insensibles , deviennent de moment en moment plus rapides. Ils pressent, ils gagnent, ils pénètrent ; tout à l'heure ils auront vaincu. Les Francs ne fuient pas encore, mais ils ont déjà reculé. Dagobert toutefois leur donne de plus généreux exemples. Il ne commande pas seulement, il combat; il est soldat aussi bien que roi. Enveloppé, il ne cède point ; accablé, il brave encore le péril. La hache d'un Saxcm l'atteint; il lui répond de sa hache. Mais il est blessé,* son casque est rompu , la hache a tranché quelques lambeaux de sa chair et quelques parties de sa chevelure. Il tombe, et les siens l'entraînent. Les Francs se retirent , quoique sans désordre ; la fortune de cette journée est pour les Saxons.

Mais celui qui avait frappé Dagobert n'eut pas )a joie de remporter son trophée. Adtira , écuyer du

prince, recueillit ces débris sanglans. a Pars sur » rheufe 9 dit le jeune roi ,. et va les montrer à mon » père. Ce seront pour lui de fidèles preuves de nos 9 dangers et de nos efforts. » Chlotaire arrivait dans la forêt des Ardennes, quand l'atteignit enfin Ad tira» Saisi de douleur , mais en même temps de colère et d'impatience , sitôt la nuit venue , il lève son camp. Le jour i^eparait , et il ordonne de marcher encore ; il ne prend et n'accordé plus de repos « L'armée, animée du même courage , dévore les distances , et ne s'irrite que de l'absence de l'ennemi. Enfin se découvrent , dans l'éloignement , les pavillons du roi d'Austràsie. Un long Cri de joie les salue ; le camp délivré l'entend et répond.

' Dagobert avait occupé, après le combat^ une position assez favorable , que protégeait le Weser.. Sut* la rive opposée, campaient les Saxons. Ceux-ci, au bruit imprévu de ces menaçahtes acclamations , s'étonnèrent; mais quand ils en eurent entendu le motif, et que c'était seulement pour célébrer l'arrivée du roi de Neustrie, leurs premières craintes se tournèrent en dédain et en dérision. Car Fopinion s'était répandue depuis quelques jours dans leur armée , que ce prince , comme il se préparait à marcher contre eux , en avait été inopinément empêché par la mort , et ils ne virent plus , dans la tumultueuse joie de leurs ennemis , qu'une impuissante et grossière feinte. Berthoald lui-même partageait leur sécurité. Voulant toutefois juger de plus près de ce mouvement inaccoutumé qui se faisait chez les Francs, il était accouru sur

le bord du fleuve. Il y arrivait, quand loul*à-coup parul au bord opposé Chiotaire lui-même , suivi d'un petit nombre des siens. Le fleuve, peu large en ce lieu , permettait l'échange des provocations et des menaces. Berthoald donc, commençant, adressait aux Francs d'ironiques et injurieuses félicitations sur Theureuse apparition de leur prince mort. A ces motâ , Chiotaire , détachant son casque et laissant retomber sa longue chevelure de roi : « Me recoiinais-tu à » cette heure , lui demanda4-ii , et n'espérais-tu qu'en » ma mort? Me voici vivant , moi , ton maitre, et tu » le connaîtras mieux au châtiment que je te pré- » pare, b Le duc étonné , mais forcé de croire h ce qu'il voyait , ne laissa pas de poursuivre , et passa bientôt de l'arrogance froide et railleuse à l'injure la plus violente et la plus ignoble. Il comparait « dans sa brutale témérité , le roi de Neustrie à un cheval de rebut , usé avant l'âge , et dont le fouet même ne pouvait plus réveiller l'ardeur. Lés plus impétueuses passions bouillonnaient au cœur de Chiotaire. Révolté , transporté , ne se pouvant plus contenir, il s'élance , il est dans le fleuve , il nage , il passe , il aborde. Ses serviteurs l'ont imité et le suivent ; l'armée à son tour s'émeut et s'ébranle, et tente et franchit les profondes eaux du Weser. Lui cependant ne retarde point ; il court à Berthoald , qui déjà balance et à reculé. Le duc craint de fuir, et n'ose combattre. Il se trouble à ridée de frapper ce roi , contre lequel il s'est pourtant révolté. Mais il le faut , et il y va de sa vie ; car Chiotaire le presse et déjà l'atteint. La lutte s'engage : ter*

rible mais courte , elle finit par un merveilleux coup de fortune ; ce prince si faible , qu^outrageait et dédaignait l'orgueil du Saxon , n^a pas fait voir cependant moins de force et d'habileté que de courage. Son épée a vaincu ; Berthoald est mort.

On coupa la tête aur rebelle ; on la mit au bout d'une lance j et on Talla montrer au:s soldats. En même temps les Francs achevaient de passer le fleuve et chassaient devant eux tout ce qui tentait de les arrêter. Les Saxons consternés ne savaient plus que résoudre. Il n'y avait plus parmi eux ni conseil ni autorité. Vaincus par la seule défaite de leur chef, à peine S'ils crurent possible de résister et de se défendre. Ils cédèrent avant que d'être attaqués , et se dispersèrent sans qu'on eût la peine de les rompre. Ce fut une grande victoire sans ennemi, un carnage affreux sans combat. On ne triomphait point , on tuait.

Chlotaire ne s'arrêtait plus. Profitant de ces premiers momens d^épouvante , il arriva promptement jusqu'au territoire des Saxons. Bientôt ill'eut envahi, désolé, couvert de ruines. D'effroyables massacres y furent commis. Etrange moyen de soumettre ce peuple; on l'exterminait! Quelques-uns rapportent, mais qui voudrait croire à de pareilles fureurs ? que Chlotaire avait impitoyablement ordonné de mettre à mort tous ceux d'entre les Saxons dont la taille passerait la hauteur de son épée. Il n'est pas besoin d'ajouter ces cruautés inaccoutumées et douteuses à tant d'autres qui le sont si peu. Chlotaire efiaça sa gloire dans le sang. Les Saxons, si près d'être libres ,

retombèrent en peu de jours sous k plus intolérable oppression ( 1 ) .

Page 1