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LIVRE VIll

gnées, Dagobert se résignerait à lui rendre le gouvernement dont elle regrellait la présence.

Ces combinaisons , sî elles sont véritables , ne furent point démenties par l'événement. Dagobert, que pressaient à la fois la nécessité de satisfaire ces peuples , et le désir de fonder la grandeur du seul fils qu'il eût encore obtenu, se- détermina tout-à-coup, quoique ce prince n'eût passé qu'à peine sa troisième année, à relever pour lui le trône d'Auslrasie. C'était un retour vers les anciens usages des Francs , si violemment changés par Chlotaire; car Sîgebert, fils de Ragnelrude , n'était pas né d'une reine , et ses droits étaient tout semblables aux droits méconnus des fils de Théodoric. Mais il n'y avait pas alors d'autres princes pour lui disputer l'héritage. Il n'était question d'ailleurs que de l'Âustrasie , et dans les populations germaines de ce royaume , les rigoureuses règles de la discipline chrétienne établissaient plus lentement leur autorité, que dans laWeustrieet dans la Bourgogne, où prédominaient les Gaulois.

Le roi donc , ce dessein formé , se rendit à Metz avec Sigebert. Là se trouvèrent réunis par son ordre tous les évêques et tous les leudes de l'Austrasie. S'adressant à eux , il leur dit : « Voici mon fils que je » vous donne , et qui sera votre roi. Prenez-le à ma » place, et soyez-lui de fidèleâ et bons serviteurs. » Rien ne pouvait mieux répondre à leurs vues ; car ils trouvaient deux avantages à ce changement : que leur pays cessât d'être subordonné à la Neuslrie , et qu'ils

fussent eux-mêmes délivrés d'un maître dont le r?g09 leur était devenu odieux. Aussi, mQntrèrent«ilg une grande joie , et s'empressèrent-ils de proclamer Sigcbert. En même temps Dagobert lui assignait des oflGr ciers , lui constituait un trésor , lenviroonaU d^ toute la splendeur de la royauté. Le gouvernement du palais et la direction des affaires furent remis au duc AdaU gîse, à l'évçque de Cologne et a Pépin (!)• J)©n chartes scellées du sceau de Dagobert constatèrent et confirmèrent ces dispositions.

On en vit bientôt les effets. Depuis ce jour, \q$ Austrasiens reprirent leur ancienne ardeur pour la guerre, et ne soufirirent plus indinéremment les m^ suites et les agressions de leurs voisins, l^es frontièr^^ furent défendues avec vigilance. Les Vépèdeii eurent

(i) Frcdegaire et l*auteiir des Gestes de Dag^obert n» Bomment pat Pépin en ce lieu. Mais d'aborj Pepio uNiVAÎt pas cessé d^ôtre njair^ du palais d'Austrasie, et cet ofiice lui donnait la principale purt au gouverr* nenicnt. De plus, il est forineilement compris avec (Jiunibertet Adalgise dans le récit do Tauteitr des Gestes des rois francs. Il est même qualifié de tuteur de Sigebeit, el de régent, par fauteur anon3'nie dç sa vie, Enfin on voit* même dans FréJegairc, qu*â la mort de Dagobert, Pépin, toujours maire d^Austrasie , exerçait la plus- active intluence sur les aHitires de ce royaume. >

' Ces détails méritent qu^on y fasse attention ; car si Pépin c^t été exclus du gouvernement à Tcpoque de l'clévatioD de Sfgebert, ce serait une grande marque d'affaiblissement dans Tautorilé «les maires du palais» et tout porte à croire au contraire qu'elle s'était déjà relevée de Tab^isisement incomplet et momentané qu'elle avait souffert pendant les dernières années de Clilotairc.

Peut-être Frédegaire n'a-t-il pas jugé nécessaire de citer Popin , précisément à cause de son office, qui le mettait nalurèllement Çt sans nomination nouvelle, au premier rang parmi les ministres de Sige«

enBn un ennemi qui ne fuyait plus , et , décourai^és à leuji tour, ils respeclèrent comme autrefois la terre des Francs.

Mais il subvint un événement qui pot faire prévoir de nouvelles résolutions. Sîgcbert régnait déjà depuis une année; la reine Nantcchilde eut un fils. Ce fut une Tive satisfaction pour Daçobert, et toutefois un grave sujet de sollicitude. La naissance de Clilovis (car c'était le nom qu'on avait donné h ce jeune |)rince) était légitime : quelles seraient un jour la fortune et l'ambition des deux frères? Ne prendraient-ils point conseil du passé? Etait il certain que Chlovis oubliât l'exemple donné par Chlotaire ; ou Sîgeberl, l'exemple encore plus récent que Dagobert lui avait donné? Le fils de la reine avouerait-il les droits du (ils de la con« cubine? Le roi d'Austrasie ferait-il k son jeune frère un meilleur partage que son père au roi d'Aquitaine? Mais Nantéchilde eut plus de prévoyance et d'auloi ilé que n'en avait eu autrefois Sicbilde. De leur côté , les leudes de Neustrie, animés du même intérêt que ceux d'Austrasie, et non moins jaloux d'éviter une nouvelle réunion des royaumes, secondaient de tous leurs efforts les justes imporlunilés de la reine, Dagobert n'y résista point. Voulant donc régler le sort de ses fils, et ne rien laisser, s'il se pouvait, aux périlleuses incertitudes de l'avenir, il annonça le dessein de faire sans plus différer un nouveau traité avec Sîgeberl. C'est pourquoi les évéques et les leudes d'Anstrasie étant convoqués, il fit solennellement et en leur présence la distribution de ses royaumes, A Sige-

bert , il lui attribua définitivement et à toujours les vastes territoires dont se composait TancicnEtatd' Austrasie ; à Chlovis , il lui assigna la Meustrie , la Bourgogne , et même le duché de Deutelin. *Ce duché ne ' ' dépendait pas naturellement de TAustrasie. Il n'y avait été réuni qu'après la déroute de Dormelle, et lorsque Chloiaire, réduit à de si funestes extrémités, eut été contraint de donner ce prix, pour la paix que lui refusait Théodebert. Dagobert donc prescrivit quil fût restitué à la Neustrie. Les leudes de Sigebert s'en affligeaient; mais ils se soumirent, et l'on jura sur les re|igues des saints de respecter le partage.

Cette grande transaction consommée, des desseins d'une autre nature entrèrent dans l'esprit de Dagobert. Il semble, quoique jeune encore, que de secrets pressentimens de mort le troublaient. Ce prince, abandonné aux plus condamnables penchans, ne leur obéissait pas néanmoins sans inquiétude et sans repentir. Il y avait dans son cœur un incroyable mélange de terreurs religieuses et d'ardeur pour la volupté. Prêtant une efficacité sans limites à l'aumône et à la prière, pour secourir les pèlerins et les indigens, pour acheter la faveur et l'intercession de l'Eglise, sa ^ cupidité se taisait. Il se croyait absous par ces pieuses libéralités; aussi les répandait-il, commères fautes, avec abondance. Même il eut la crainte que ce fût trop peu de celles qu'il aurait distribuées durant sa vie, et il en voulut préparer encore d'autres pour le temps qui suivrait sa mort. Une seule difficulté l'arrêtait : 11

prévoyait les méconlentemens de ses fils, et n'espérait pas que le seul respect de sa mémoire fût assez puissant pour garantir après lui Fexécution de ses volontés. Elles étaient toutefois si fermes, et, à ses yeux, si légitimes et si nécessaires, qu'il n'hésita point, dans le doute qui l'inquiétait , à recourir aux solennités réservées pour les plus importantes délibérations de TElat.

Ayant donc assigné un plaid général dans la maison qu'il avait à Garcbes, il y fit appeler ses fils, aussi bien que les leudes et que les évêques des trois royaumes. Eux réunis, il vint au milieu d'eux, s'assit sur son trône d'or, se couvrit le front de sa couronne de roi, et, leur expliquant aussitôt sa résolution, il leur dit la fragilité de la vie, l'inévitable jugement de Dieu, la nécessité de désarmer sa justice, les souffrances des pauvres, le dénuement des églises, les miséricordes du ciel promises k ceux qui y subvenaient; enfin ses eiTcurs et ses fautes , le désir qu'il éprouvait de les expier, l'espoir qu'il avait d'en soulager le fardeau, en consacrant à de saintes œuvres tous les domaines privés qu'il avait acquis. Ces paroles dites , il leur fit faire lecture de son testament , leur prescrivit d'y mettre leur sceau , les conjura de n'en pas empêcher l'exécution , et annonça qu'il en serait déposé quatre copies , l'une à son trésor, les autres dans les cathédrales de Paris, de Lyon et de Metz. Personne ne fut assez téméraire pour s'élever contre les pieuses dispositions de ce prince. *

178 HISTOIRE DES FRiUNCS.

C'était en l'année 636 et le 33 mai ; Dagobert nV vàit encore que trente«cinq ^is.. Cependant quelques mois à peine écoulés, la mort répondait déjà à sa prévoyance. Il était dans sa maison d'Ëpinay quand de premiers signes de dyssedterie se montrèrent. Les progrès en furent rapides ; en peu de jours le pél'il était devenu imminent. Le roi donc , se sentant jnourir, et n'ayant plus d'espoir et de confiance que dans Ja protection de saint Denis, ordonna qu'on le transportât dans la basilique de ce saint. Mais le mal ne se ralentissait point .et l'heure venait. Dagobert alors fit appeler i£ga, et lui c^it : « Voici que je vais » cesser d'être roi. Prends soin, après ma mort, de » mon fils Chlovis et de Nantéchilde. Je les confie à 1» ta fidélité et à ta sagesse. Enseigne à mon fils comme » il faut régner, s Après lui , furent mandés les principaux officiers du palais, a Mon jour est proche, » leur dit-il. Souvenez-vous des droits de mon fils, n Souvenez-vous aussi de sa mère. Jurez devant moi 'B que vous obéirez à Chlovis ainsi que vous m'avez obéi. B Us jurèrent tous. Et lui , il ne parla plus , et l'œuvre de la mort s'acheva. On l'ensevelit -dans la basilique, à la droite du tombeau des saints martyrs.

Cette mort résignée et religieuse sembla réveiller dans le peuple l'ancienne affection .qu'il avait eue pour Dagobert aux commencemens. Le souvenir des désordres et des injustices de ce prince aurait fait douter qu'il pût -trouver grâce devant Dieu ; mais les témoignages de sa foi, les dons faits auxpauvres, les

richesses prodiguées à quelques églises, ne laissaient plus craindre qu'il eûtetér^té. Tels étaient les jugemens de ce siècle. On raconta, et je n'en dédaignerai point le récit, que dans une ile de l'Adriatique, un vieux solitaire, nommé Jean, lequel était en gi*ande réputation de sagesse et de sainteté, un jour qu'après de longues et pieuses Veilles il s'était enfin laissé aller au sommeil, tout-à-coup lui apparut un autre vieillard qui lui dit : « JeaQ9 pourquoi dors«tu? Lève-toi, et » prie : prie pour la délivrance du roi des Francs ; » car c'est le moment qu'il meurt et qu'il va paraître » en la présence de Dieu. » Le solitaire avait obéi, et presque aussitôt il avait vu flotter sur la mer une barque où était attaché le roi Dagobert et que les esprits de l'abîme s'efforçaient de précipiter. Mats trois personnages étaient survenus, qui taiarchaient légèrement sur les eaux, et laissaient derrière eux de longs sillons de lumière. C'étaient les bienheureux Denis, Martin et Maurice. Au même moment, la foudre éclatait, la terre tremblait , la mer était soulevée, les noirs esprits s'évanouissaient, l'amè du roi pécheur était délivrée et s'élevait glorieuse au plus haut du ciel. On citait l'évéque de Poitiers, Ansovald ,. qui avait entendu, disait^on, de la bouche même de Jean^ toutes les circonstances de ce prodige. Le peuple l'accueillit avec empressement et confiance, et l'on vit, chose rare, la mémoire d'un roi haï honorée.

C'était un étrange retour des esprits, et que Dagobert ne méritait pas. Toute sa gloire, s'il en avait obtenu,

élait intérieure et renfermée dans les limites du vieux territoire. Tous ses efforts, quand il en avait essayé, avaient été pour lui-même et pour sa propre puissance. Celle dés Francs ne lui devait rien. Audacieux contre la faiblesse de son père, injuste et ^itreprenant contre Tinexpérience de son jeune frère, actif et prudent contre les Gascons, timide et heureux avec les Bre* tons , quand il fit la guerre aux Saxons , il se laissa vaincre, quand les Yénèdes Tos^ent braver, il ne sut pas le$ punir. Les stens eurent sujet de le craindre ; les étrangers n'apprirent qu'à le hiépriser. Violent et faible, incertain et vindicatif, nonchalant et ambitieux, voluptueux et crédule, fastueux et avare. Charibert dépouillé, Chilpéric tué, Sadrégésile mutilé, Braudulf et Chrodoald opprimés, les Bulgares indignement livrés h Tépée; des trahisons, des usurpations, des exactions, des superstitions, des lâchetés, des assassinats, d'affreuses débauches, ainsi alla tout ce règne. Rien pour balancer tant de fautes, si ce n'est des fondations religieuses, des édifices assez somptueux, des travaux de législation utiles, mais peu importans. On y retrouve cependant quelque éclat, quelque majesté, quelque force. On y voit des restes de l'ancienne splendeur des rois francs. Cette vaste domination rassemblant, par un dernier effort, ses parts divisées, étonne encore . et impose. Dagobert, quoique sans vertus, avait toutefois on ne sait quel fugitif instinct de grandeur. Mais après lui, cette faible lueur ellemême va s'évanouir. Avec lui, déclinait seulement la glorieuse race de Chlovis ; sitôt qu'il n'est plus, elle va

se précipiter. On la reconnaissait encore même dans ses vices ; désormais on n^en l'everra plus rien. Il ne fut pas le dernier roi de cette race, mais le dernier qui r^na.

wm DE LA PHEMIERË EPOQUE.

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