CHAPITRE IL
Depuis le règne d'Alyatte jusqu'à la mort d'Alexandre, il n'est question, en Asie, ni de Cimmériens ni de Celtes. li ne reste ici, pour remplir cet intervalle, qu'à reconnaître quelles étaient alors, en Europe, les positions les plus avancée» de la race gauloise vers l'Orient, positions d'où nous les verrons déborder sur la Grèce. Pour cette partie du Mémoire, je me bornerai souvent à exposer, à critiquer ou à développer, par l'étude des textes complets, les résultats rais au jour dans le travail de M. Léopold Gontzen. [Die Wandeningen der Keltm, Leipzig, 1861.)
Mais , avant d'en venir aux détails topograpbiques et historiques, je rappellerai que Strabon consacre aux Kimris, Cimmériens ou Cimbres, une partie de son septième livre, et les représente comme ayant poussé leurs courses aventureuses, d'une part jusqu'au Palus-Méotide, de l'autre jusqu'au Danube et au territoire des Gaulois Scordisques, qui sera déterminé tout à l'heure; puis il ajoute : tr On ra- <r conte que les femmes des Cimbres les accompagnaient <rà la guerre, et que, parmi elles, étaient des prêtresses « à cheveux blancs et vêtues de blanc qui prédisaient l'atr venir; elles avaient des saies de gaze, une ceinture d'ai- «rrain, et marchaient nu-pieds. Elles abordaient, l'épée à ffla main, les prisonniers amenés danjs le camp, leur met-
(riaient une couronne et les conduisaient vers un cratère cr d'airain, d'environ vingt amphores. Gravissant des decrgrés, elles se penchaient sur cette urne, coupaient la cr gorge au captif, qu'elles tenaient renversé, et tiraient (rdes présages du sang qui coulait; d'autres, ouvrant le cr corps, prophétisaient à haute voix, d'après l'aspect des cr entrailles, la victoire au soldat. Dans les combats, elles fc frappaient des peaux tendues sur les claies de leurs chacrriots, et produisaient ainsi un grand bruit ^^ On reconnaît sans peine le culte de ces Druides que Diodore nous montre, chez les Gaulois, chargés des sacrifices humains et tirant de là des présages^; ces prêtresses sont les Druidesses des Cimmériens, queStrabon, comme Posidonius, nous dépeint errant à travers l'Europe ^.
Dans la description de l'illyrie gauloise, M. Contzen* nous montre en première ligne les Scordisques, puissante tribu celtique^ qui s'étendait en lllyrie et en Pannonie, et dont quelques fractions s'étaient même établies en Thrace®. C'étaient, dit l'auteur allemand, les descendants des compagnons de Sigovèse; et il cite le passage où Jus-
* Strabon,VII,ii; t. II, p. 69-70 de l'ëdit. Tauchnitz.
' UeGràvTOS rov "SfXrfyévros èx rffs "Bndjaecas xai rov (nrctpayfio^ rœv jjLeXœv, ért Si Tffs rov atyLoros piiaetûs Ta [léXkov vooxitTi, (Diod. V, xxxi.) Le même autem*, au chapitre suivant, déclare comprendre parmi les Gimbres les Gaulois qui ont pris Rome et ceux qui se sont établis en Asie Mineure.
^ Plut. inMar, xi.
* Die Wand, der Kelt. allgemeiner Theil,S9i.
^ Strabon (liv. VU, ch. v; t. Il, p. 1 1 de l'édition Tauchnitz) dit que le Parisus coule des montagnes vers rister, xarà tous iKop^tcrxoùs xa- Xov(Aévo\Js VaXéTas,
® Suivant jStrabon {ibtd, p. 1 00) , les populations de la Thrace pouvaient être mêlées de quelques tribus scythiques ou celtiques {ei Ttva tov- Tots àvafié^tKTat).
tiii (XXIV, xiv) représente ces émigrés de la Gaule domptant la Pannonie et livrant, durant de longues années, d'innombrables combats aux peuples voisins. C'est à eux que M. Contzen (§22) attribue aussi les combats nombreux rapportés par les chroniques de Pologne comme livrés entre les Slaves et les Celtes de la vallée du Danube.
Le nom de Scordisques est emprunté, sans doute, à la chaîne du Scordus, siège de leur établissement principal; les limites de leur pays sont suffisamment déterminées par les écrivains de l'antiquité. trLa Save, dit Strabon, se réu- (rnit au Noaros vers Segestica (près de la Sciscia), puis, (rayant reçu la Colapis, qui coule des monts Albius, à tra- «r vers le pays des Japodes, Celtes eux-mêmes ou mêlés de ff Celtes \ les deux rivières vont se jeter dans le Danube, ïT en longeant le territoire des Scordisques. ^ Or la Colapis , c'est la Kulpa^. Une page plus loin, Strabon désigne ce mont Albius, où résidaient les Japodes, comme formant l'extrémité de la chaîne des Alpes, telle que l'entendaient les anciens, c'est-à-dire le chaînon intermédiaire entre les Alpes Juliennes et les Alpes Dinariques. Plus loin encore, il désigne les Pannonîens comme limités, au nord, par le Danube, et, à l'orient, parles Scordisques*. Ptolémée* met ces derniers dans la partie sud -est de la basse Pannonie, située à l'est de la haute et s'étendant jusqu'à l'embouchure de la Save. Il semble qu'il y ait ici contradiction avec Strabon; mais Ptolémée ne fait pas de géographie
* Liv.V,ch.v(t.lI,p.io2);cf.ioo. ' Strabon, liv. VII, cbap. v (t. II,
* Voyez V Atlas antiquus de Kie- p. 108).
pert, tab. IX. * II, xvi.
historique, et les Scordisques avaient pu, Jors de la conquête romaine ou depuis, passer au nord de la Save. On voit précisément dans Appien^ que, vaincu par les Romains, ce peuple s'enfuit dans les îles du Danube; l'auteur ajoute que, plus tard, quelques-uns revinrent sur les frontières dePéonie. Ce furent les Scordisques* qui ruinèrent la nation illyrienne des Autariates, qui elle-même avait assujetti les Triballes, voisins du Danube, comme on sait.
Les Scordisques étaient partagés en deux nations : les grands Scordisques, entre deux a£9uents du Danube, savoir : le Noaros (la basse Save actuelle ') et le Margos (la Morawa de Servie^), les petits Scordisques, au delà de ce cours d'eau jusqu'aux frontières des Triballes et des Moesiens ^. Ils possédaient plusieurs îles du Danube et désolèrent divers territoires voisins, qui, dépeuplés, se couvrirent d'immenses et impénétrables forêts ^. Gomme M. Gontzen nous montre, d'après Hérodote (IV, xl), les Triballes sur la Morawa, on voit qu'entre cette époque et
' Ittyr. m. qae vers les frontières de Macëdoioe ,
' Strabon, tdn supra. — Polyen selon Wemsdorf (De rep. Galat. ch.
{VII, XLn) dit simplement fefCe/te9, n, S ii), qni cite, avec Strabon,
et raconte, de lemr invasion dans le Justin (XXXII, m) , Athénée (VI),
pays des Autariates, un stratagème Tépitome du cmquante-sixième livre
semblable à celui qu'Hérodote ra- de Tite-Live .et Appien (Guerres
conte des Perses dans la guerre contre d'IUyrxe), Tomyris. * Wemsdorf {ibii.) les met aussi
^ Strabon ne donne le nom de Save près de la Save , ce qui est cme er-
qu'à la partie supérieure de cette ri- reur.
vièrc. * Voyez Strabon, liv. VII, ch. v
* Ils s'étendaient du nord au sud, ( t. II , p. 1 08-1 09 de l'édition Tauch-
depuis l'embouchure de la Save jus- nilz).
celle de Strabon ils avaient été refoulés soit par les Aulariates, soit par les Scordisques eux-mêmes; et cet événement peut fort bien être identique^ comme le pense fauteur allemand, à Témigration que Diodore signale, dans id première moitié du iv* siècle, à l'ouverture de la loi* olympiade ^; Au temps de Philippe^ on voit les Triballes entre la Scythie et la Macédoine, et, dès le règne d'Alexandre au moins, des Celtes se trouvent en deçà de la Save , entre le Danube et le mont Scordus ; à l'ouest, ils vont jusqu'à la mer Adriatique ou à peu près , puisque Arrien appelle Celtes des bords du golfe ionien ceux qui , députés près du jeune roi de Macédoine, pendant son expédition vers le Danube, lui dirent qu ils ne craignaient que la chute du ciel, mais estimaient au-dessus de tout l'amitié d'un homme tel que lui^. Les Celtes de l'Occident allaient plus loin encore, s'il est vrai qu'ils se piquaient de né reculer ni devant la marée montante ni devant l'incendie^. Du reste, quoique Strabon, racontant, d'après Ptolémée, l'anecdote sur Alexandre (VII, m), désigne aus^i, par l'appellation
' Diod. XV; voyezCoQtzeD,S 91. dëjà. Élien dit, dans ses Histoires
C'est au delà du Danube qu'Appien variées (XII , xxiu) : 0<}T«iff hè akr-
coodoit les Triballes vaincus par les XP^ voiUiovai rà ^(ryew d)s fivfiè
Scordisques (Itt. III ) ; mais les deux ix tâw oixiAv xaxoXurdaivova&v xai
faits ne s'excluent pas nécessairement, èfivm^ovaàiv ^oXXéxis dhroSiSp^a-
Un siècle plus tard, les Autariates xsiv, dXXà firfiè ^a^iivpafUvwv aO-
étaient contraints d'ëmigrer en Péo- râiv... UoXXoi hè icai èwaîkvioùaav
nie. (Contzen, S sa ; cf. Polyen, IV, t^ Sd'étXaVIcof inroiiévownv, (Voyez
m , et VII , XLU. ) Contzen , S a i . ) Diodore parie aussi
' Voyez Contzen, S ai. (V, xxyhi) de leur mëpris systéma-
^ Strabon (VII , u) nie qu'ils dé- tique de la mort, et Posidonius va
fiassent la marée et Tinondation, ce plus loin encore (p. 1 38- 189 des
qai prouve qu'on le leur attribuait Posidonii reUquiœ , de Bake).
de Celtes de F Adriatique ceux qui fireut cette fière et adroite réponse au futur conquérant de TAsie, M. Contzen paraît avoir raison de remarquer que cette tribu n^habitait pas loin du Danube, puisqu'elle envoya son ambassade pendant la courte expédition des Macédoniens vers ce fleuve. Strabon (t. Il, p. 76, 85, loi) compte, parmi les peuples celtes, les Boîens et aussi les Taurisques, qui furent vaincus par les Gètes, au temps de César ^
Les Scordisques paraissent avoir conservé toujours les mœurs belliqueuses de leur race. Justin nous Ta dit un peu plus baut, et, comme nous Ta vous vu aussi, des cbroniques polonaises, mentionnées par M. Contzen, parlent de guerres entre les Celtes et les Slaves dans la région du Danube, sans toutefois dire à quel peuple celte il. faut rapporter ces faits ^. Polybe raconte aussi que huit cents mercenaires gaulois trahirent les habitants d'une ville d'Epire , dans une guerre contre les lllyriens, au m* siècle'; et
* WerDsdorf(tf^frapra) place les Taiirisqaes aaprès des Scordisqaes , dont ils étaient séparés par des hauteurs , et les Boîens , entre la Drave et le Danabe, près du lac Neusield; les fugitife de la Cisalpine vinrent, en 190, s'établir pi*ès d'eux, dans le Norique.
^ Ce seraient peut-être les Basrtames, s'il faut croire ce quen dit Pelioutier dans son Histoire des Celtes, lîv. 1 , ch. vin : «rLes Bastarnes étaient (Y reconnus pour une nation celte. Us rrne différaient des Scordisces ni pour rrla langue ni pour la coutume; mais
rrle voisinage des Sarmates leur fit tr adopter plusieurs coutumes de ce (r peuple, et, à la fin, ils passèrent rrpour Sarmates. La plus grande parer tie des Bastarnes demeurait au delà (rdu Danube, du c6té de la Pologne.
crDe là vient qu'ils sont appelés tantôt ffSeythes, tantôt Gkes, tantôt GerrrmatW.» Les passages allégués par Fauteur ne sont pas tous concluants; mais , du moins , Tite-Live ( XL , lvh ) affirme que les Bastarnes demeuraient au delà du Danube et qu ils étaient frères des Scordisques.
' Liv. n,ch. V.
Appien ^ parle d une expédition des Scordisques et autres Celtes dans la Macédoine et la Grèce devenues romaines, expédition qui fut châtiée par un Scipion, peu après le temps de Marins.
Je terminerai cet aperçu de la Gaule illyrienne par le passage d'Ammien Marcellin auquel renvoie M. Contzen, et qui résume l'état social du principal de ces peuples. (rLes Scordisques, dit Ammien, ont autrefois habité une (f partie de la Thrace. . . Nation cruelle et farouche, au (f témoignage de l'antiquité, immolant des captifs à Bêler lone et à Mars, buvant avidement du sang humain dans (fdes crânes, ce peuple barbare, incommode aux Romains (tpar des hostilités multipliées, finit par détruire une arffmée romaine tout entière avec son général^. iî
» ///yr.V. — ' XXVII, IV.