‹ Histoire des Germains depuis les temps les plus reculés jusquà̕ Charlemagne. Pour servir di̕ntroduction à lh̕istorie de le̕mpire germaniqueChapitre 115 sur 123 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

État politique de la Germanie à l'avènement an trône de liarl»le-C3rand.

L'histoire de la Germanie se concentre davantage» dés cette époque, sur son propre territoire.

Les nations qui avaient porté leurs armes au loin sur les terres de l'empire romain, et y avaient fondé des royaumes , les uns déjà écroulés , * les autres existant encore, avaient cessé d'exercer une influence directe sur la mére-patrie, à l'exception des Francs qui, conquérants de la Gaule, avaient à la fois étendu leur puissance jusqu'aux Pyrénées, et pris dans la Germanie l'assiette que les Romains avaient en vain tenté d'y conquérir. Les Thuringiens, les Souabes, les Bavarois, c'est-à-dire l'immense étendue de pays qui depuis le Rhin se prolonge jusqu'à la Bohême, étaient soumis à leur suzeraineté. Au Nord, les Frisons, depuis les bouches du Rhin jusqu'à celle de l'Ems , avaient été obligés de reconnaître leur puissance. Les seuls peuples germains qui avaient conservé leur indépendance, quoique quelques tribus voisines des frontières eussent été obligées, comme nous venons de le voir, de se rendre tributaires , étaient les Sa mis , dont la coalition réunissait toutes les nations du Nord , depuis le Bas-Rhin et la Baltique jusqu'à la Moravie. C'étaient toutes ces peuplades qui avaient vaincu Varus , et qui, aussi redoutables que leurs ancêtres l'avaient été aux Romains, aussi jalouses de leur liberté ^ vaincues par les rois francs, mais jamais soumises, avaient conservé

l'ancien culte de leurs pères, leurs lois, leurs coutumes et leur farouche intrépidité.

Plus à l'Est-Nord, d'où étaient sortis les Hérules et ces autres peuples errants, dont les colonies du Pont-Euxio, du Danube et de l'Italie avaient fini par se confondre parmi les habitants de ces lointaines contrées , leurs descendants avaient été refoulés par les populations slaves, qui , à mesure que les grandes migrations des peuples germains avaient eu lieu au Sud, s'étaient , après leur départ, répandus dans le Nord et dans le centre de l'Europe. Depuis l'Elbe et la Baltique, toutes ces terres qui à l'Orient et au Nord avaient été abandonnées par les Germains, s étaient repeuplées de Slaves , dont La principale tribu était celle des Serbes ou Sorabes, qui s'était avancée jusqu'aux frontières delà Thuringe. Un autre peuple, sorti du Palus-Méotide , et connu sous le nom de Tschèkes ou Tschékiens, du nom du chef aventureux qui le conduisit, s il en faut croire la tradition, avait pris possession du bassin de la Bohême, sans toutefois que l'ancien nom imposé par les Boïens à cette province, et qui s'était conservé sous rempire des Marcomans, s'éteignit sous ces nouveaux maîtres. A côté d'eux , les Slaves-Polonais , unis par le sang aux Tschékiens, mais dont le nom ne fut plus tard mentionné pour la première fois dans l'histoire qu'au dixième siècle, avaient pris possession des vastes plaines de la Vistule1 et des rives du Dniester, s'étaient avancés jusque dans les montagnes de la Silésie.

Entre ces peuples slaves du Nord et ceux qui, au Sud, avaient pris possession de l'Ulyrie et de l'ancienne Dalmatie romaine et y avaient, comme nous l'avons vu, fondé les divers États de Dalmatie , de Croatie , d'Escla-

1. Le mot Pohle, Pologne, semble lui-même dériver du mot esctavoa Pote, qui exprime un pays plat , tel que Test en effet la Pologne.

vonie el de Servie, les IIuns-Abares tenaient toujours les plaines de la Pannonie, et s'étendaient sur le Danube jusqu'à l'embouchure de l'Enz, au delà de laquelle commençait le territoire de la Bavière, dont ils étaient voisins. Tout leur pays était partagé en neuf cantons ou enceintes fortifiées, dans lesquelles campaient leurs hordes, et dont la principale avait vingt milles de circonférence 1 .

Le mouvement de migration au Sud s'était arrêté, et déjà la civilisation remontait du Sud au Nord.

La civilisation guerrière des Romains, et leur colonisation protectrice n'avait pas dépassé le Danube et le Rhin. Celle que les Francs vinrent chercher sur le sol de la Gaule , et qu'ils s'approprièrent, reflua par eux dans les cantons d'où ils étaient sortis.

De tous les peuples qui, comme eux, et à la même époque , s'étaient rués sur les provinces de l'empire romain et y avaient créé de nouveaux États , ils avaient seuls, avec la conquête, gardé une position formidable dans la Germanie. En étendant leur pouvoir sur les peuples du centre, du Sud et du Nord de cette vaste contrée , ils avaient préparé les éléments du nouvel empire qui , sur la chute de celui d'Occident, devait être rétabli par Charlemagne.

Karl , à qui ses conquêtes, la fondation de son empire et la gloire de son règne ont fait donner le nom de Grand, fut, par le testament de son père, nommé son successeur, de concert avec son frère Karloman. Us furent, l'un et l'autre, reconnus rois par l'Assemblée de la nation. Car, quoique la couronne fût héréditaire, que le pape Étienne, en la posant sur la tête de Pépin , eût expressément défendu de ne la confier à aucun autre hors de la famille

\. Voir Manach Sa nga liens, L. Il, c. 2, et Gebhardi , Hungarische Gcnhichte , t . page 328.

des Karlovingiens, la nation se réserva toujours le droit de nommer les princes , ou du moins de les reconnaître.

Le partage des Étals fut la conséquence de ce double choix, qui donna la Neuslrie, la Bourgogne, 1* Aquitaine et la Provence à Karl, et l'Austrasie, la Thuringe, l'Àllemanie, avec les autres pays qui en dépendaient, à Karloman.

Cependant les deux frères ne furent jamais bien unis. 729. Karl, dès le commencement de son règne, ayant eu à soutenir la guerre contre Hunold d'Aquitaine, qui, après la mort de son fils Waïfar, avait quitté son couvent et avait repris Fépée pour reconquérir son duché, reçut quelques renforts de son frère Karloman. Cependant , sans que les raisons nous en soient connues, Karloman le quitta avec ses troupes avant que la campagne ne fût même commencée.

Karl poursuivit seul celte guerre , qui se termina par la fuite et la prise d'Hunold, livré au roi par le duc Loup de Gascogne, auprès duquel il s était réfugié, et qui, sur les menaces de Karl, le lui remit entre les mains.

La conduite de Karloman indisposa son frère contre lui. Malgré les soins que Bertrada, leur mère , prit de les réconcilier, il exista toujours entre eux une haine secrète, qui en troubla l'harmonie.

L'un et l'autre prince avaient déjà été mariés du vivant de leur père.

La reine- mère tenta de les rapprocher par une nouvelle union , dont la politique leur fit adopter le projet.

Elle se rendit elle-même à Pavie, pour négocier avec Didier le triple mariage de Karl et de Karloman avec * les deux filles de ce prince , et de sa propre fille Gisela avec Adelgis , fils du roi lombard et héritier de la couronne.

Rien ne pouvait èlrc plus sensible au pape Etienne III, que ce rapprochement entre les deux puissances après que le Saint-Siège eût tout tenté pour se faire un soutien de la cour de France contre les Lombards. Il mit tout en œuvre pour l'empêcher , et écrivit même une lettre aux deux rois francs, qui ût assez d'impression sur Karloman pour le faire renoncer à cette union, mais qui toutefois ne put rompre la négociation du mariage de Karl , qui répudia sa première femme et épousa Sibille , fille de Didier. Cependant le pape n'en continua pas moins ses intrigues , et elles lui réussirent au point , qu'une année ne s'était pas encore écoulée depuis le mariage de Karl , que la malheureuse princesse fut à son tour répudiée. 771.

Karloman mourut subitement peu de temps après, peut-être victime d'un crime politique que les historiens du temps n ont point osé nous dévoiler. Sa veuve Silberga ne se fia pas du moins à son beau-frère et , pour éviter d'être jetée avec ses deux fils dans un couvent , elle prit la résolution, d'après les conseils de plusieurs seigneurs qui la suivirent dans son exil et lui restèrent fidèles, de se réfugier avec ses enfants auprès du roi des Lombards, où elle fut reçue avec une hospitalité d'autant plus grande que la honte faite à la fille de ce prince l'animait davantage contre le roi franc. Karl se rendit donc maître sans résistance des États de son frère que les barons et les prélats intimidés n'osèrent point lui disputer.

Aussi profond politique que grand guerrier, il comprit que, pour consolider l'empire que l'injustice venait de lui donner, il fallait que la gloire fît oublier son usurpation.

Les Saxons seuls encore étaient, comme nous l'avons dit, séparés de la grande communauté germanique dont toutes les autres tribus étaient soumises aux Francs ou du moins s'en reconnaissaient tributaires.

Karl résolut de les dompter et de les forcer par les armes à recevoir une civilisation que son père et son aïeul avaient en vain lente de leur donner par les missionnaires chrétiens qu'ils leur avaient envoyés.

Le christianisme jusqu'alors n avait point encore franchi cette barrière.

Les Romains l'avaient porté* sur le Rhin et sur le Danube, où lavaient adopté par politique tous les chefs barbares qui, à la tète de leurs tribus, s'étaient rués sur les terres de l'empire, mais où cependant encore , il n'avait qu'imparfaitement pris racine, lorsque de pieux cénobites anglais et irlandais vinrent l'y consolider.

L'Irlande avait été soumise au christianisme dès le cinquième siècle.

À la Gn du sixième , il avait été porté dans l'île de Bretagne par les missionnaires qu'y envoya le pape Grégoire Ier , et qui, forts de l'appui que leur prêta la reine Bertha, fille du roi mérovingien Charibert, et chrétienne elle-même, y avaient bientôt fait les plus rapides progrès.

L'Austrasie était encore à cette époque en grande partie païenne.

Ce fut de l'Hibcrnie, de cette Ile où les instituts cénobi tiques furent si nombreux, et d'où déjà était sorti à la fin du cinquième siècle St. Fridolin*, qui, pendant ses prédications et ses pieuses fondations dans le val de la Moselle, en Lorraine et en Alsace , dans la Bourgogne et dans la Suisse, avait aussi dans une lie du Rhin placé le monastère de S&ckingen, non loin du gouffre de Schaffhausen, où le culte d'Odin était surtout en honneur? et où le dieu du fleuve recevait annuellement le sacrifice de chevaux lancés dans ses flots , que vinrent , au commence-

1. Mort en 51t. Voy. Yita sancti Fridolini, abb., dans les Act. Sanct. Boll. Mari., t. !<■«, p. 47>3 — 441.

ment du septième siècle, prêcher St. Colomban et ses compagnons, parmi lesquels se distingua surtout St. Gai.

Leur influence religieuse s exerça sur l'Helvétie septentrionale, où les Suèves allemanes étaient, comme nous' l avons écrit, venus se répandre autour des villes désertes et des camps écroulés, seuls restes de l'occupation romaine.

Chassés par ces Allemanes des environs du lac de Zurich, où ils avaient voulu s'opposer aux sacriGces de Wodan, ils s'étaient réfugiés sur le lac de Constance, où ils renversèrent ses idoles. Colomban se rendit ensuite en Italie auprès du roi lombard Agilulfe, et y fonda le monastère de Bobbio dans la Ligurie.

Gai resta dans les environs du lac, et à trois lieues d'Arbon, bâtit, dans le val sauvage de Steinach, la cé* lébre abbaye qui porta son nom, et d'où le christianisme se propagea dans toute la contrée, en même temps que la hache des pieux cénobites qu'il y assembla en fit tomber les forêts pour les livrer à la culture.

L'impulsion donnée par ce pieux missionnaire ne se ralentit point au septième siècle , et continua pendant le huitième. Tandis que St. Amand détruisait le culte d'Odin sur le lac de Genève , Éligius convertissait les prisonniers 1 saxons, et prêchait en langue teu tonique au milieu «des dunes de Dunkerque, et sur les bords de l'Escaut et de la Meuse , ceux de cette nation qui , au cinquième siècle , avaient donné leur nom à toute cette côte , et bannis de leur patrie, s'y étaient, au milieu des Moriniens, et avec le* consentement des rois francs, établis sous le nom de Flamands1. Wigbert, Wolfram, Willebrofd, portaient

foi chrétienne chez les Frisons , et le moine Eckbert jusque chez les Danois.

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