CHAPITRE PREMIER
Tableau de la Germanie antique.
Le Celle et après lui l ibérien qu'il refoula vers les cotes les plus occidentales de l'Espagne, furent, avec le Pélasge, les peuples primitifs de l'Europe. Les Celtes se répandirent dans le Nord de l'Italie, jusqu'au Danube, dans la Gaule , en Espagne et en Angleterre , laissant intactes les forêts sombres qui recouvraient tout le cœur du continent européen , où apparut ensuite la race germanique dont les deux grandes tribus s'échelonnèrent depuis le Danube jusqu'aux contrées les plus septentrionales. L'une d'elles occupait toutes les terres qui se prolongent vers le Nord au delà de la Baltique, l'autre la
Germanie proprement dite où ses diverses peuplades se groupaient dans les trois grandes familles désignées sous les noms d'ingewones , d'Hermiones et d'Istewones , noms que leur transmirent , dit Tacile , les trois (ils de Mann , mais que plutôt ces peuples semblent avoir pris de la position respective du territoire qu'ils occupaient. Ils venaient de l'Orient, de celte contrée où le genre humain prit naissance, entre les hautes . sommités de l'Inde et du Caucase, origine que nous trouvons signalée dans les mythes du Nord.
Selon l'Edda et la Heimschringlasaga, les plus anciens écrits des Islandais, des Norwégiens et des Suédois, l'aîné des Ases (fils sans doute de Mann , cité dans la mythologie grecque, à côté d'Asius et de la nymphe Asia), habitait Asgard, en deçà du Don, c'est-à-dire dans le Caucase même ou prés de la mer Noire. C était là aussi que les Grecs plaçaient l'Asie ou le pays des Ases dans le sens le moins étendu , nom qui , plus tard , fut donné à tout le vaste continent qui s'étend à l'Orient du Don. C'était dans le Caucase aussi qu'ils plaçaient le séjour de Borée, et au delà habitaient, selon eux, les Hyperboréens qu'ils regardaient comme les plus justes des Iwmmes.
Or, dans le mythe des peuples septentrionaux , il est dit que le fils de Buri , Boer, eut trois fils, Wile, Wé et Odin, lequel, chassé par les dieux du pays, émigra vers le Nord, emmenant avec lui l'élite des guerriers. C'est le même mythe à peu prés que celui de Buddha , identique avec le Wodan des Germains et l'Odin des Scandinaves, qui , lui aussi , après avoir eu à combattre pendant mille ans, fut enfin chassé par les Dieux du pays et fut contraint de s'eipatrier vers le Nord. La religion de Brahma qui établit les castes et qui donna à celle des Brahmines ou prêtres la prépondérance sur les autres , exclut le
culle de Buddha jusqu'à ce que les castes asservies se soulevant contre eux , l égalité se rétablit , et avec clic apparut un autre Buddha , figure mythique, identique avec la première par sa nature comme par son essence. C'est encore son culle qui tient asservi une grande partie de l'Asie.
Ces deux mythes, à défaut de notices historiques, nous permettent de suivre la marche que durent tenir les guerriers qui , chassés par une révolution qui nous est inconnue , des plateaux de l'Hymalaya , vinrent d'abord s'arrêter sur le Caucase, d'où ensuite leurs tribus se répandirent dans le cœur et dans le Nord de l'Europe. Ce sont les Germains dont le culte en effet était copié sur celui des Orientaux dont ils descendaient, et dont la langue , quoique tant de siècles se soient écoulés depuis leur migration, offre encore tant d'analogie avec la langue sanscrite.
A quelle époque du monde cette migration eut lieu . c'est ce que rien ne permet de préciser. Seulement savons»nous que chasseurs et guerriers , tous les peuples des trois grandes tribus germaniques mentionnées par Tacite , n'avaient point encore , lorsque les Romains commencèrent à être en rapport de guerre avec eux*, quitté les mœurs agrestes des peuples nomades ; et c'est là ce qui peut expliquer surtout cette turbulence continuelle que l'histoire leur assigne dans l'Antiquité, et qui les porta, lorsque, par la suite du temps, leur nombre s'accrut au point de trouver à peine assez de terres pour paître leurs troupeaux, à courir sur les terres des nations plus civilisées où la nature était plus douce et la vie plus facile. L'isolement dans lequel ils vivaient dans ces forêts vierges , dont était alors recouverte la plus grande parlie de leur pays, leur donna ce caractère aventureux qui
distingua toutes leurs entreprises , et en même temps entretint chez eux cet amour de l'indépendance qui , chaque fois qu'elle était menacée , leur mit les armes à la main.
Aux temps où commencent les notices historiques , la première des trois grandes tribus que nous avons mentionnées, recouvrait de ses hordes les contrées que ■ baignent la mer du Nord et la Baltique jusqu'à l'Oder; la seconde s'était arrêtée dans le cœur même de la Germanie , et la troisième se prolongeait au Sud et à l'Orient de cette dernière , c'est-à-dire entre la Vistulc et l'Elbe.
Les principaux peuples compris sous le nom d'Ingewones étaient les Cimbres , les Teutons , les Angles , les Jutes , les Chauques et les Frisons.
Les premiers habitaient la presqu'île qui porta leur nom. Les seconds avoisinaient les cotes de la mer et peuplaient ses Iles. Les Chauques qui, eux-mêmes comprenaient plusieurs nations et entre autres celle des Saxons voisins des Cimbres, s'étendaient le long des côtes de l'Océan , et ce sont eux qui , lorsque la coalition franque s'établit, furent collectivement nommés du nom de ces mêmes Saxons, dont l'influence sur ces nombreuses peuplades était devenue prépondérante .
Dans la famille des Hermiones étaient les Suèves , auxquels la Souabe doit son nom , les Marcomans , les Quades , les Hermundures sur la Saal , les Cattes sur le Mein et dans la Hesse , les Chérusques sur le Weser et les Ba laves au Nord.
Les Suèves recouvraient une grande partie de la Germanie. Une de leurs tribus avait passé jusqu'en Suède qui en a conservé le nom et où , trois siècles avant 1ère chrétienne, habitaient les Suiones qui, lorsque les Inge-
wones s'emparèrent de la Baltique, s'établirent dans les montagnes de la Norwègc. Le culte du dieu Thor y passa avec eux , tandis que celui d'Odin passa en Suède avec les Ynglinger, guerriers qui , selon le mythe , suivirent le héros , après qu'il eût vaincu les Saxons.
Du reste , les Suèves se partageaient en une inGnité de tribus, dont la plus noble, dit Tacite, était celle des Semnones qui habitaient entre l'Elbe et l'Oder.
Sous le nom d'Istewones étaient compris les Guttones ou Goths, les Gépides, les Bourguignons et autres peu» pies, que Pline place dans la grande famille des Vindiles1, d'où sortirent aussi plus tard les Vandales, les Rugiens , les Hérules et les Lombards qui jouèrent un si grand rôle. Ce fut à eux que s'unirent dans la suite des temps les Peucéniens , nom collectif qui comprenait les Bastarnes, les Gètes, les Pœoniens, les Triballes et les Daces, tous peuples d'origine slave, que la coalition gothique enelava dans ses rangs, et qui, avec elle, sous le nom commun de Goths , se partagèrent ensuite dans les deux grandes sociétés de Wisigoths et d'Ostrogoths à l'Ouest et à l'Orient de la Vistule et du Dniester3.
1. Vindiles, Vandales, noms collectifs de peuples et de tribut qui ne signifient rien autre chose que peuples errants, tribus errantes , du verbe allemand wandeln , errer.
î. Tacite , Germania, G. XL VI , est, dit-il , dans le doute s'il doit placer ces Peucéniens ainsi que les Venèdes et les Finncs parmi les Germains ou parmi les Sarmates. Pline, L. IV, 14', dit que les Peucéniens et les Bastarnes sont le mémo peuple; Strabon, au contraire, L. VII , que les Peucéniens sont une des cités des Bastarnes , divisés eux-mêmes en Âdmoniens , Sidoniens et Peucéniens , lesquels derniers habitaient l'Ile de Peucé, a l'embouchure du Danube. Ptolémée, qui leur donne une origine sarmate , prétend que le nom de Peucéniens leur vient de leur assiette sur le mont Peucé , et les place au nord de la Dacie où effectivement habitaient les Bastarnes. Je ne chercherai point à concilier ces différentes opinions. Ce qui est certain , c'est que toutes ces naUons peucéniennes finirent par être en-
Tous ces peuples , depuis le Rhin jusqu'au fond de l'Hyrcinie, depuis le Nord jusqu'aux Alpes, furent appelés collectivement du nom de Germains par les historiens de Rome. Ce nom» probablement» n'avait d'autre signification que celle de leur organisation guerrière.
Tout homme, en effet, capable de porter les armes, était guerrier. Primitivement , en cas de guerre , c'était les guerriers rassemblés qui, sous la présidence du plus âgé de la tribu , choisissaient le chef qui devait les conduire à la victoire. Élevé sur le bouclier et promené dans le camp, il recevait le serment d'obéissance pour tout le temps que la guerre devait durer. Ceux que leur voix venaient de mettre sous ses ordres étaient appelés Wehr-mœnner, guerriers confédérés, nom qui plus tard passa à la nation entière.
Rome, au troisième siècle avant J. C. , alors que sa puissance ne s'étendait encore que sur le centre de lltatalie, connut les premières hordes germaniques, qui unies à d'autres, hordes sorties de la Celtique et attirées par la douceur du climat , fondirent sur la Péninsule et s'y établirent (389 avant J. C). L'histoire nomme les Cénaumans , les Saluviens, les Boïens et les Lingones, deux derniers peuples qui descendirent des Alpes pœniques, et auxquels succédèrent les Celtes du Rhin, qui, dit Appien, se trouvant trop à l'étroit dans leur pays , cherchèrent de nouvelles demeures. A des époques antérieures étaient déjà entrés en Italie des Bituriges , des .Eduens , des Ambarres , des Carnutes , des Sénones , toutes peuplades des Gaules, qui furent plus tard connues sous le nom général dTnsubres, et qui sans doute s'unirent maintenant
clavées dans la coalition gothique, cl que leur nom disparut dans cette coalition dont le peuple principal qui lui donna son nom était incontestablement d'origine germanique.
^ à ces nouvelles bandes qu'attirait le pillage , et qui sout citées dans l'histoire sous le nom de Sénones. Un voile d'incertitude couvre leur origine, et nous ne chercherons pas, dans l'impossibilité où nous sommes de le faire» 4 le soulever. Une partie descendait sans doute des Suèves dont les Boïens , peuple qui habitait la Bohême et la Bavière, étaient voisins, et ils ont du moins laissé en Italie un souvenir de leur origine par la fondation qui leur est due d'Ariminium , le moderne Rimini , qui rappelle le nom d'Hermiones dont faisait partie leur tribu. Par les Romains , à cette époque, tous ces peuples étaient indistinctement désignés sous le nom de Gaulois, soit qu'eu effet ils vinssent de la Celtique, soit qu'ils descendissent des forêts germaniques. Ce ne fut guère que lorsque César eût atteint les îles du Rhin , et que la conquête de la Gaule eût étendu leurs notions géographiques, que la différence respective de ces deux populations fut bien connue.
L'Italie entière eût pu changer de face , et Rome , en perdant l'empire du mpnde qui devait plus tard lui échoir, n'aurait jamais sur lui étendu sa civilisation, si, après la prise de la ville par ces Germains et ces Gaulois, sous la conduite de Brennus, Camille n'eût, en les repoussant, sauvé sa patrie. Cependant ils se soutinrent encore pendant près de deux siècles dans les plaines fertiles qu'ils étaient venus conquérir ; et ce ne fut qu'après avoir cent fois repoussé les armes des Romains qu'ils furent enfin contraints de recevoir leur loi. Beaucoup de ceux que le fer du vainqueur avait épargnés , préférant à l'esclavage la noble liberté dont jouissaient dans leurs forêts les tribus auxquelles le sang les liait, reprirent vers le Nord la route que leurs ancêtres avaient suivie.
Mais tandis qu'au Sud cette population germanique
était refoulée, une autre s'étendait au Nord dans la Gaule; et sur les bords du Rhin , de la Moselle et de la Meuse, dix-sept nations s étaient successivement assises. Leurs mœurs s'étaient peu à peu conformées à celles des Gaulois , parmi lesquels elles s'étaient mêlées . et de nomades quelles avaient été jusqu'alors , elles devinrent agricultrices et sédentaires. Ce fut d'elles que les plaines de la rive gauche du Rhin prirent le nom de petite Germanie , pour les distinguer de la grande Germanie , où les Suéves aussi , après avoir longtemps erré , s'étaient fixés et avaient partagé, entre les cent tribus qui composaient leur nation , le territoire qu'ils s'étaient approprié.
Comme, dans les longues guerres dont le récit va nous occuper et qui commencent l'histoire proprement dite de la Germanie, sur laquelle, avant cette époque, nous n'avons en effet rien d'écrit , la civilisation romaine sera sans cesse en contact avec la mâle énergie de ces peuples, il ne sera pas sans quelque intérêt, avant de les décrire , de tracer en grand le tableau, que présentait alors la contrée.
Les Romains qui , habitant le beau climat de l'Italie , virent les premiers le ciel gris du Nord et s'avancèrent dans ce pays presque partout inculte, furent comme frappés de terreur à l'aspect de la sombre horreur des bois qui, en grande partie, le recouvraient. Nulle ville n'y apparaissait; nulle route, nul pont n'en favorisait les communications. Vous n'y rencontriez que des chemins affreux que les hivers rendaient souvent impraticables et qui seuls cependant pouvaient conduire d'une peuplade à l'autre. L'espace qui les séparait était presque toujours désert; car toujours en guerre ensemble, lorsque le même intérêt ne leur mettait pas les armes à la main
contre un ennemi commun, elles ne se croyaient en sûreté qu'autant qu'elles avaient mis entre elles un espace. La chasse était l'occupation des hommes, lorsque la nation était en repos. Le peu de culture qu'on y donnait aux terres était abandonné aux Slaves qu'ils allaient, dans leurs expéditions à l'Est , enlever à leurs foyers et qu'ils transplantaient dans leûrs forêts pour les servir. Aussi le mot d'esclavage, chez les Germains, n'eut-if point d'autre origine. L'homme et la femme étaient généralement d'une taille élevée, forts et musculeux. L'un et l'autre avaient généralement les yeux bleus , les cheveux blonds ou dorés. Ils se mariaient tard, car l'union des sexes n'était permise que lorsque le corps avait atteint toute sa force. Cette sage institution , jointe à la manière de vivre de ce peuple , entretenait la vigueur et la santé des générations. L'homme qui ne pouvait se résoudre à prendre une compagne , perdait l'estime de ses concitoyens; car une des principales gloires des Germains était d'avoir beaucoup d'enfants. Us les élevaient d'une manière austère , écartant d'eux tout ce qui eût pu provoquer la mollesse. Chez quelques peuples même, l'enfant mal constitué et qui, loin d'être utile à la société, n'eût été pour elle qu'un fardeau , était mis à mort. Venaitil au monde sain et robuste , on le plongeait dans l'eau, et il était ensuite livré aux soins de sa mère jusqu'à l'âge où ses petits membres étaient capables de porter des armes et où, pour l'endurcir aux fatigues , on lui faisait suivre les chasseurs dans les forêts. Souvent aussi le vieillard infirme , las de vivre et d'être a charge à lui-même et aux siens, se donnnait une mort volontaire en prenant congé de sa famille. Les filles, en se mariant, n'apportaient point de dot au mari ; mais le mari, au contraire, faisait à sa fiancée un présent, la plupart du temps en bé-
tail, dont elle disposait sa vie durant, et qui restait sa propriété exclusive ; elle, de son côté, lui offrait quelques armes, et souvent un cheval de bataille. C'était devant les parents assemblés que cet échange se faisait. Nulle fille n'osait se marier sans le consentement de son père ou de son tuteur ; en acceptant son époux, elle s'engageait à devenir sa compagne, dans toutes les circonstances de sa vie , et à partager son ' repos comme ses dangers ; aussi n'était-il point rare de voir la femme en temps de guerre suivre son mari et combattre ou mourir a son côté. Si , malgré le refus de ses parents, la passion chez elle l'emportait , elle était contrainte de s'expatrier avec son ravisseur pour échapper à la sévérité de la loi.
Les demeures étaient simples et presque toutes construites en bois et recouvertes de chaume. D'un côté la famille , de l'autre les besliaux et les instruments aratoires trouvaient refuge sous le même toit. Rarement ces maisons étaient groupées. Mais c'était sous l'ombre des chênes touffus ou des sapins, sous l'avance d'un rocher, ou prés d'une eau vive dont le murmure invitait à la rêverie, que, selon le caprice du fondateur, elles étaient placées. La mère de famille y présidait , et elle commandait à la fois aux autres femme*, aux esclaves et aux enfants. C'était elle que regardait toute l'économie domestique , la préparation des repas, celle de la bière et de l'hydromel, et la confection des habits. La plus noble des femmes filait elle-même le tissu qui devait couvrir son corps. Elle était avec cela le médecin de la maison, préparant les remèdes en cas de maladie , et les baumes nécessaires à guérir les . blessures du guerrier. Sa parole était toujours crue , et c'était elle aussi qui, dans toutes les occasions, était chargée d'invoquer les dieux et^ d'annoncer leur réponse. Il y avait dans la femme quelque chose de religieux , de
sacré pour le Germain ; aussi la violence envers cet être faible était-elle chez l'homme punie au double , au triple et même neuf fois autant que celle commise envers un autre homme capable de lui résister.
Les ablutions du corps étaient journalières, même pendant l'hiver, et elles précédaient les repas, qui cependant ne se prenaient point en commun. Chacun avait sa table et son siège particulier. Un étranger était toujours bien reçu. En l'acceptant sous son toit , on le prenait sous sa sauve-garde , et on lui devait protection aussi longtemps que durait 1 hospitalité. Il était défendu par l'usage de s'enquérir de son nom ni de son pays ; — et lorsqu'aprés un séjour quelconque il partait, on lui faisait encore un présent, on lui indiquait la route, on faisait des vœux pour sa conservation. L'arrivée d'un étranger était presque toujours une fête pour la famille , dont l'uniformité de la vie était alors peu interrompue, et qui, au sein de sa solitude, prenait intérêt aux récits qu'elle entendait faire des pays lointains.
Ces mœurs , simples en général , étaient cependant ternies chez l'homme par son amour pour la boisson et pour le jeu, auxquels il s'abandonnait sans frein lorsque la chasse ou la guerre ne l'occupait point. Mais la première était-elle ouverte, c'était un temps de réjouissance à la fois et de danger qui se présentait à lui. Le buffle et l'ure sauvage , l'ours et l'élan , le loup et le sanglier habitaient les forêts, et c'était sous le dôme blanchi de frimats des arbres séculaires qui les composaient, que, l'épieu à la main el l'arc sur l'épaule , il s'aventurait à leur piste , les poursuivant des jqurnées entières ou les cherchant dans leurs retraites les plus isolées. C'était le produit de ces chasses qui, avec la chair et le lait des troupeaux, faisait la principale nourriture des anciens Germains. C'était
dans ces aventureuses expéditions aussi que le courage naissant du jeune guerrier se développait, et qu'il attirait sur lui les regards de ses compagnons. — De même en effet que la chasteté était regardée comme la première vertu chez la femme , le courage était regardé comme la première qualité chez l'homme. Cette exaltation dans le péril était, au retour dé la nation, chantée dans les vers du Barde ou du Scalde , et faisait passer dans les esprits un commun enthousiasme de gloire. Être un héros, se distinguer par ses exploits, était le rêve de tous les Germains ; et de là les nombreuses expéditions de ce peuple provoquées souvent par un guerrier enthousiaste non moins que par la nécessité où l'y portait son surcroît de population ou le manque de vivres.
L'organisation politique de toutes ces peuplades était à peu près la même chez toutes, quoique les circonstances qui les transplantèrent souvent du Nord au Midi aient aussi influé sur leur gouvernement. La plupart des Étals étaient composés de tribus réunies fédérativement sous un même chef. Tels apparaissent du moins dans l'histoire les Suèves, les Saxons, les Boïens, les Vandales, les Goths et les autres peuples qui s'établirent à demeure fixe sur le sol qu'ils conquirent.
Les premiers, dit Tacite, étaient partagés en cent tribus, dont chacune, en cas de guerre, fournissait un contingent de mille hommes. Chaque tribu avait donc son gouvernement particulier, et toutes ensemble, liées fédérativement, elles choisissaient le chef politique auquel elles accordaient le suprême commandement. Aux temps primitifs, les deux pouvoirs civils et militaires avaient été séparés. La dignité de juge pendant la paix, celle de capitaine pendant la guerre , sont mentionnées dans le Nord sous les noms de reiks et de thiudans, dont le pre-
mier parait avoir une racine commune avec le rix des Gaulois et le rex des Latins ; car chez tous les peuples , la charge primitive du roi ne fut d'abord que judiciaire. Ces deux dignités étaient données , la première au plus noble et au plus sage, la seconde au plus courageux. A la téte des Saxons apparaît un Heerzog, chef d'armée dont l'autorité ne devait durer que le temps de la guerre. Le mot Kœnig qui , enfin , exprima la dignité royale , ne fut en usage que lorsque cette dignité, d'abord élective, devint héréditaire dans des familles qui , après avoir longtemps exercé une influence aristocratique parmi leurs tribus , finirent par usurper la puissance et réunirent en elles les deux pouvoirs civils et militaires. Le mot lui-même exprime cette hérédité1. Lorsque les nations qui composèrent la coalition franque eurent un Kœnig, les Heerzogen des tribus qui leur étaient soumises ne furent plus considérés que comme des espèces de vice-rois qui, en leur nom , continuèrent de les (égir.
C'était dans les assemblées générales de la nation que l'élection des princes et des capitaines avait lieu. C'était dans celles des tribus que se rendait la justice et que s'élisaient les vieillards à qui l'on confiait le soin de la . rendre.
Dans les premières se célébrait en commun le culte des Dieux et se débattaient les grandes questions de paix ou de guerre, les lois et tout ce qui avait pour objet le bien public. Dans les secondes se traitaient les questions de moindre importance qui n'avaient qu'un rapport plus particulier à la tribu. Une flèche envoyée par le chef du gouvernement et qui circulait de demeure en demeure, servait de signe de convocation. Un frêne, un chêne ou