CHAPITRE XI
I talus, roi des Chérusques. — Révolution des Quarte*. — Guerre des Cattes et des Hermon-
La mort d'Hermann augmenta l'anarchie sanglante qui divisait tous les peuples de l'intérieur de la Germanie, dont alors chacun prit part pour ou contre l'ambitieux qui voulut saisir le pouvoir.
Sur le Rhin tout resta tranquille.
Mais en Van 28, les Frisons qui, depuis Drusus, étaient 28. tributaires des Romains, se révoltèrent contre eux. Le tribut annuel qu'ils devaient livrer consistait en une certaine quantité de peaux de bœufs, destinés à l'équipe-
ment des troupes. Us avaient jusqu'alors fidèlement livré le nombre stipulé par le traité, sans que les commissaires romains eussent fait d'objection sur la qualité. Mais cette année, le primipilaire Olennius, homme qui voulait s enrichir, exigea que toutes les peaux fussent de la force et de la dimension de celle d'un taureau sauvage. Les troupeaux des Frisons n'étaient point d'une si forte taille, et pour satisfaire aux exigences du fisc , et afin de se procurer chez les nations voisines des peaux de cette qualité, beaucoup d'habitants se virent obligés de vendre leurs terres et de mettre en ôtage leurs enfants. Toutes les remontrances du peuple furent inutiles. Exaspérés à la fin de ne pouvoir avoir justice de ces vexations, les Frisons se soulevèrent contre la tyrannie , et courant aux armes, mirent en croix les soldats romains chargés de la perception du tribut. Olennius se sauva dans le fort de Flevum1, où bientôt il fut assiégé. Apronius, qui commandait dans le Bas-Rhin , rassembla aussitôt ses légions auxquelles il joignit celles du Haut-Rhin ; il descendit le fleuve. A son approche , les Frisons levèrent le siège et se retirèrent dans l'intérieur du pays. Les Romains les y poursuivirent, et, par une manœuvre habile, parvinrent à jeter sur leurs derrières l'aile des Canifates et les Germains auxiliaires. Un combat s'engagea. Mais Tacite, qui décrit cette campagne, laisse assez percer dans son récit que les Romains n'eurent point l'honneur de cette journée. Le lendemain, neuf cents hommes de cavalerie romaine, surpris dans un bois, furent presque tous massacrés. Un autre détachement de quatre cents hommes, contraint de se réfugier dans une ferme, et cerné de
1. Sur le lac Flovo. Voyez sur ce lac mes Établissements romains sur te Rhin et sur le Danube.
toute part, plutôt que de se rendre prisonnier, prit la résolution dune mort généreuse, et Ton vit ces «soldats s'entre-égorger pour ne point tomber vivants au pouvoir de l'ennemi. Par cette résistance vigoureuse, les Frisons dont le nom devint depuis célèbre dans la Germanie, reconquirent une liberté que le gouvernement de Tibère n'osa plus attaquer.
Cet empereur, retiré à Caprée, mourut quelques années 37. après. Caligula, fils de Germanicus, lui succéda. Si Tibère, malgré toute son énergie, son courage, avait été forcé de renoncer au plan que Germanicus avait conçu de faire de la Germanie une province romaine , à plus forte raison les peuples de cette contrée n'eurent -ils rien à redouter de son successeur, cruel , mais lâche despote qui ne parut sur le Rhin que pour donner des marques de son stupide orgueil. Les Canifates, dont le corps de cavalerie, au service de Rome , avait pris une part active à la guerre des Frisons , et qui habitaient la côte la plus septentrionale de l'île des Bataves, se révoltèrent, mais furent bientôt remis sous le joug. Lorsque Caligula, deux ans après, 4i . fut assassiné, sans que personne songeât à venger sa mort, que la garde germaine qui, depuis Auguste, entourait le corps des empereurs, Galba commandait les légions de la Haute-Germanie. Quoique ses amis lui conseillassent de s'emparer du pouvoir, ce général respecta le choix que le Sénat fit de Claude , et il passa le Rhin la même année pour châtier les Cattes, tandis qu'au Nord Gabinius marcha contre les Marses et reconquit une aigle, la dernière qui était restée en la puissance des Germains de toutes celles qu'ils avaient prises sur Varus.
Les Chauques, quelques années après, commencèrent 47. à exercer sur les côtes de la Gaule les pirateries qui, plus tard, lorsque ces peuples firent partie de la confédération
des Saxons, -les rendirent si redoutables. Un Canifate, du nom d» Gannasc, qui pendant de longues années avait été au service des Romains, se mit à leur tête sur de légères embarcations, et parcourut avec eux la mer du Nord dont tous les parages lui étaient connus. Force fut à Corbulon, qui commandait dans la Germanie inférieure, de mettre à sa poursuite la flotte romaine. Gannasc se sauva dans Tintérieur des terres, où sa présence parmi les peuples qu'il excitait aux armes parut si redoutable au général, qu'il ne craignit point de le faire périr par un assassinat. Cette trahison exaspéra davantage encore toute la nation, et sans doute une guerre d'extermination eût eu lieu, si un envoyé de Claude n'eût expressément fait connaître à Corbulon l'intention du Gouvernement de ne point étendre sa domination au delà du Rhin , et ne lui eût apporté l'ordre de faire rentrer ses troupes dans ces limites.
Les Chérusques en même temps venaient à Rome réclamer le dernier rejeton de leur famille royale. Décimés par les guerres, sans chef et sans soutien, ils en étaient venus au point , pour concilier tous les partis et arrêter les flots de sang qui avaient été répandus, d'implorer de Claude la grâce de leur rendre ce prince. C'était le fils de Flavius, frère d'Hermann, qui, né à Rome où il vivait, avait, en naissant, reçu le nom dl talus. Claude lui donna des secours en argent et une garde pour l'accompagner, il lui recommanda surtout, en prenant congé de lui, de se ressouvenir qu'il était né Romain. Ainsi, le même peuple, qui, pour échapper à l'influence de Rome, et conserver intacte sa liberté, avait, pendant tant d'années, fait de si grands efforts, cherchait maintenant dans son sein un prince qui n'avait de germain que le sang que son père lui avait transmis.
Le commencement du règne ditalus fut heureux. Étranger à tous les partis , qui s étaient si longtemps disputé le pouvoir, il fut d'abord agréable à tous. On admira sa personne autant que son esprit, ses qualités du corps autant que sa justice et sa loyauté. Mais peu à peu les factions qui n'étaient qu'endormies se réveillèrent. Ceux qui en étaient les chefs ne pouvant ouvertement se prononcer contre lui, parce que le peuple lui était dévoué, cherchèrent à soulever les nations voisines. De nouvelles guerres eurent lieu , à la suite desquelles , pour couper court à l'anarchie , il prit des mesures tellement sévères que ses adhérents eux-mêmes finirent par se déclarer contre lui, et qu'un soulèvement général le força de fuir de ses Etats. Il y rentra, il est vrai, avec le secours des Lombards ; mais tant de dissentions firent crouler de plus en plus la puissance des Chérusques, et ce peuple, qui avait naguère exercé sur la Germanie une si grande influence, n'y joua plus dès-lors qu'un rôle secondaire.
A mesure qu'ils tombèrent, les Cattes acquirent une puissance plus redoutable. Ils vinrent piller la Germanie supérieure à la même époque où l'épouse de Claude, la fière Agrippine établit sur le Bas-Rhin , au sein de la cité des U biens, la colonie qui porta son nom *. Pomponius qui commandait la province , jeta à leur poursuite les Yangiones et les Némètes, et passa lui-même le Rhin, pour prendre position sur le Taunus, et contenir les autres Barbares qui voudraient se joindre aux premiers. Les Romains se partagèrent en deux divisions, qui chacune fut assez heureuse pour reprendre aux Germains le butin qu'ils avaient fait. Les Cattes, dans une de ces rencontres , ivres de vin et à moitié surpris par le sommeil, furent impitoyablement massacrés.