LIVRE VINGT-TROISIÈME
que les chambres du roi, s'alarma aussi des respects et de l'attendrissement du petit nombre d'amis qui entouraient la famille royale. Il crut à un projet d'enlèvement. Il en fit part à ses collègues. La plus ombrageuse des tyrannies, c'est la plus récente. Le comité partagea ou feignit la peur de Grangeneuve. Il ordonna l'éloignement de toutes les personnes étrangères à la domesticité immédiate de la famille. Cet ordre consterna les généreux courtisans de sa captivité. Le roi fit appeler les députés inspecteurs de la salle. « Je suis donc prisonnier, messieurs! » leur dit-il avec amertume; « Charles I"" fut plus heureux » que moi, on lui laissa ses amis jusqu'à l'écha- » faud. » Les inspecteurs baissèrent la tête. Leur silence répondit pour eux.
On vint prier le i-oi de passer dans la salle où le souper était préparé. On permit à ses amis de l'y suivre. Ce fut le dernier jour où le roi et la reine furent servis avec l'étiquette des cours par ces cinq gentilshommes debout : étiquette touchante ce jourlà, car elle était volontaire. Le respect redon])lait avec l'infortune. Une tristesse muette assombrit ce dernier repas. Maîtres et serviteurs sentaient qu'ils allaient se séparer pour toujours. Le roi ne mangea pas. Il retardait à dessein l'heure où l'on enlèverait la table, afin de prolonger les minutes où il lui était permis de voir encore des visages amis. Ce long adieu lassa la patience des officiers de garde. Il fallut
déchirer cet entretien. Le roi savait que les cinq gentilsliommes couraient risque d'être arrêtés au has de l'escalier. L'inquiétude sur leur sort ajoutait à l'horreur du sien. Enfin, fondant en larmes en les regardant, il essaya de parler, son émotion le rendit muet. — « Séparons-nous, » leur dit la reine; « ce » n'est que de ce moment que nous sentons toute l'a- » mertume de notre situation. Jusqu'à présent vous » nous l'aviez voilée par vos respects et adoucie par » vos soins. Que Dieu vous paye une reconnaissance » que... » Ses sanglots lui coupèrent la voix. Elle fit embrasser ses enfants par les derniers serviteurs de leur famille. La garde inflexible entra et leur disputa les minutes. Les gentilshommes descendirent par un escalier dérobé. Ils sortirent un à un sous des habits empruntés pour se perdre inaperçus dans la foule.
M. de Rohan-ChaiiOt, aide-de-camp de La Fayette, avait passé les deux jours et les deux nuits, à la porte du roi, en costume de simple garde national. Reconnu et arrêté en sortant des Feuillants, il fut jeté dans la prison de l'Abbaye , qui ne s'ouvrit qu'aux assassins de septembre. La reine, madame Elisabeth, les enfants de France, dénués de tout par le pillage des Tuileries, reçurent de l'ambassadrice d'Angleterre le linge et les vêtements de femme nécessaires