LIVRE VINGT-QUATRIÎilME
la main dans l'adminislralion de tous ses collègues. Il dirigeait la guerre, les finances, Tinlérieur, les négociations sourdes avec Tétranger. Roland murmurait tout bas et se plaignait en rentrant, à sa femme, de l'insolence et de Tuniversalité d'attributions qu'alTectait Danton. Humilié de la suprématie de son collègue, épouvanté de ses instincts, il sentait que le 1 0 août échappait des mains de son parti, et qu'en se donnant un auxiliaire dans la personne de Danton les Girondins s'étaient donné un maître. Roland pliait pourtant , espérant se relever sous la prochaine assemblée. Il se renfermait en attendant dans les détails purement administratifs du ministère de l'intérieur, et se consolait dans les confidences de Brissot, de Guadet et de Yergniaud.
Danton cependant ne négligeait rien pour ajouter la puissance de la séduction à celle de l'intimidation sur Roland. Il s'attachait à plaire à sa femme, dont il connaissait l'ascendant sur son mari. IMadame Roland voyait, avec cette répugnance délicate et instinctive de son sexe , la présence de Danton dans le pouvoir exécutif. Ce tribun sans grâce , sans mœurs et sans principes, était, selon elle, une concession humiliante des Girondins à la peur. « Quelle » honte, )) disait-elle à ses confidents, « que le coutome m- 20
30f) HISTOIRE DES GIRONDINS.
« seil soit souillé par ce Danton dont la renommée )) est si mauvaise ! — Que voulez-vous, » lui répondait Brissot, « il faut prendre la force où elle est. — » 11 est plus aisé, » répliquait-elle, « de ne pas. in- » vestir du pouvoir de pareils hommes que de les » empêcher d'en abuser. »
Elle rêvait un conseil des ministres composé de républicains fermes, modérés, incorruptibles, tels qu'elle les avait lus dans Plutarque. Elle voyait à la place de ce génie et de cette vertu antiques l'obséquiosité probe mais timide de Monge, qui craignait à chaque regard de Danton d'être dénoncé par lui aux suspicions de la commune ; l'indifTérence de Servan pour tout ce qui sortait de la compétence du ministère de la guerre ; la médiocrité de Lebrun ; la turbulence et l'immoralité de Danton. Elle recevait cependant presque tous les jours chez elle le jeune ministre, dans les commencements de son ministère, tantôt un peu avant l'heure du conseil, que Danton devançait pour avoir le temps de s'entretenir avec elle , tantôt dans les dîners intimes où elle réunissait un petit nombre de convives , pour parler des affaires publiques. Danton amenait avec lui Camille Desmoulins et Fabre d'Eglantine. La conversation de Danton respirait le patriotisme, le dévouement, l'ardent désir de la concorde avec ses collègues. Ses paroles , le son de sa voix , l'accent de sincérité et , pour ainsi dire, de sérénité (]<? son enthousiasme,
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faisaicnt un moment illusion à madame Roland ; elle était tentée d'accuser la renommée de calomnie et de croire à cet honnne les vertus sauvages de la liberté. Mais quand elle regardait sa figure , elle se reprochait son indulgence. Elle ne pouvait appliquer l'idée d'un homme de bien sur ce visage. « Je n'ai » jamais rien vu, » disait-elle, « qui caractérisât, si » complètement Temportement des passions brutales » et l'audace la plus effrénée, à demi voilés sous une » affectation de franchise , de jovialité et de bon- » homie. Mon imagination , qui aime à donner un )) rôle aux personnages, me représentait .sans cesse » Danton un poignard à la main, excitant de la voix » et du geste une troupe d'assassins plus timides ou » moins féroces que lui; ou bien, content de ses )) forfaits, indiquant, par le geste de Sardanapale, » les cyniques voluptés dans .lesquelles son ame se )) reposait du crime. »
A peine élevé au pouvoir sur la catastrophe du 10 août, Danton, dépouillant son rôle d'agitateur, se montrait à la hauteur de la crise. Il s'attachait par des libéralités toutes les ambitions subalternes affamées d'or et de crédit, qu'il avait coudoyées longtemps dans les clubs. Il se faisait un parti de toutes les soifs de fortune. Vénal lui-même, il connaissait la puissance de la vénalité. Il s'en procurait sans pudeur les moyens. Il organisait la corruption parmi les patriotes. Non content des cent mille francs de
fonds secrets affectés, le lendemain du 10 août, à chaque ministère, il s'attribua, sans rendre de compte, le quart des deux millions de dépenses secrètes que l'Assemblée alloua au pouvoir exécutif pour agir sur les cabinets étrangers et pour travailler l'esprit public. Il força même Lebrun et Servan à lui remettre une partie des fonds attribués à leurs ministères. Il envoya aux armées des commissaires , soldés à l'aide de ces fonds, et choisis parmi les hommes de la commune les plus vendus à ses intérêts. Le Trésor public payait les proconsuls de Danton.
La rivalité de pouvoirs qui avait commencé, la nuit du 9 au 10 août, entre l'Assemblée mourante et la commune, se poursuivait et se caractérisait plus insolemment d'heure en heure. L'Assemblée, seul pouvoir légal et seul débris resté debout de la constitution, cherchait à ramener le peuple, après la crise, au sentiment de la légalité et au respect constitutionnel pour l'autorité des représentants de la nation. Elle voulait gouverner par des lois. Le conseil général de la commune, produit d'une insurrection et d'une usurpation , voulait perpétuer en elle le droit de l'insurrection , attirer à soi tout le pouvoir exécutif, et se servir seulement de la représentatiou nationale \mur rédiger en dérrots les injonctions