LIVRE DIX-HL'ITIEME. 3S
laient sur sa pensée et confondaient sa physionomie avec la pensée même ; c'était la transfiguration du génie. Le jour de Yergniaud, c'était la parole; le piédestal de sa beauté, c'était la tribune. Quand il en était descendu, elle s'évanouissait : l'orateur n'était plus qu'un homme.
Tel était l'homme qui monta le 3 juillet à la tribune de l'Assemblée nationale, et qui, dans l'attitude de la consternation et de la colère, se recueillit un moment dans ses pensées, les mains sur ses yeux, avant de parler. Le tremblement de sa voix aux premiers mots qu'il proféra, et les notes graves et grondantes de sa parole, plus profondes qu'à l'ordinaire, son geste abattu , l'énergie triste et concentrée de sa physionomie, indiquaient en lui la lutte d'une résolution désespérée, et prédisposaient l'Assemblée à une émotion grande et sinistre comme la physionomie de l'orateur. C'était de ces jours où l'on s'attend à tout.
« Quelle est donc, » murmura Yergniaud, « lé- » trange situation où se trouve l'Assemblée natio- » nale? Quelle fatalité nous poursuit el signale cha- » que journée par des événements qui , portant le » désordre dans nos travaux, nous rejettent sans » cesse dans l'agitation tumultueuse des inquiétudes,
» des espérances, des passions? Quelle destinée pi*é- » pare à la France cette terrible effervescence au sein » de laquelle on serait tenté de douter si la Révolu- » tion rétrograde ou si elle avance vers son terme? » Au moment où nos armées du Nord paraissent » faire des progrès dans la Belgique, nous les voyons t) tout à coup se replier devant Tennemi. On ramène » la guerre sur notre territoire. Il ne restera de nous » chez les malheureux Belges que le souvenir des » incendies qui auront éclairé notre retraite. Du côté » du Rhin les Prussiens s'accumulent incessamment » sur nos frontières découvertes. Comment se fait-il » que ce soit précisément au moment cVune crise si » décisive pour l'existence de la nation, que Ton » suspende le mouvement de nos armées et que, par » une désorganisation subite du ministère, on rompe » les liens de la confiance, et on livre au hasard et à » des mains inexpérimentées le salut de l'empire? » Serait-il vrai qu'on redoute nos triomphes? Est-ce » du sang de l'armée de Coblentz ou du nôtre qu'on » est avare ? Si le fanatisme des prêtres menace de » nous livrer à la fois aux déchirements de la guerre » civile et à l'invasion, quelle est donc l'intention » de ceux qui font rejeter avec une invincible opi- » niàtreté la sanction de nos décrets? Veulent-ils i) régner sur des villes abandonnées, sur des champs ») dévastés? Quelle est au juste la quantité de larmes, » de misères, de sans;, de morts qui suffit à leur