‹ Histoire des GirondinsChapitre 170 sur 194 · LIVRE VlNGT-CINgUlËMli:. Soi · texte numérisé non relu

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personnes acquittées par le tribunal. Ces hommes refusèrent tout salaire. « La nation nous paye pour » tuer, )) disaient-ils , « mais non pour sauver. » Après avoir remis un père à sa fille, un fils à sa mère , ils essuyaient leurs larmes irattcndrissement pour aller recommencer à égorger. Jamais massacre n'eutplus l'apparence d'une tâche commandée. L'assassinat, pendant ces jours, était devenu un métier de plus dans Paris.

Tandis que les tombereaux commandés par les agents du comité de surveillance charriaient les cadavres et le sang de l'Abbaye, trente égorgeurs épiaient depuis le matin les portes des Carmes de la rue de Yaugirard, attendant le signal. La prison des Carmes était l'ancien couvent, immense édifice percé de cloîtres, flanqué d'une église, entouré de cours, de jardins, de terrains vagues. On l'avait converti en prison pour les prêtres condamnés à la déportation. La gendarmerie et la garde nationale y fournissaient des postes. On avait, à dessein, alFaibli ces postes le matin. Les assassins qui forcèrent les portes vers six heures du soir, les refermèrent sur eux. Ceux qui commencèrent le massacre n'avaient rien du peuple, ni dans le costume, ni dans le langage, ni dans les armes. C'étaient des hommes jeunes, bien vêtus, armés de pistolets et de fusils de chasse.

Ccrat, jeune séide de Marat et de Danton, marchait à leur tôle. On reconnaissait dans sa troupe quelquesuns des visages exaltés qu'on voyait habituellement aux. tribunes du club des Cordeliers. Prétoriens de ces agitateurs, on les appelait, par allusion au couvent où se tenaient les séances, « les fi'ères rouges » de Danton; » ils portaient le bonnet rouge, une cravate, un gilet, une ceinture rouges, symbole significatif pour accoutumer les yeux et la pensée à la couleur du sang. Les directeurs du massacre craignirent que l'ascendant du clergé sur le bas peuple ne fît reculer les égorgeurs devant des meurtres sacrilèges. Ils recrutèrent, dans les écoles, dans les lieux de débauche et dans les clubs, des exécuteurs volontaires au-dessus de ces scrupules , et que la haine poussait d'eux-mêmes à l'assassinat des prêtres. Des coups de fusil tirés dans les cloîtres et dans les jardins sur quelques vieillards qui s'y promenaient furent le signal du massacre. De cloître en cloître , de cellule en cellule , d'arbre en arbre , les fugitifs tombaient blessés ou morts sous les balles. On faisait rouler sur les escaliers, on jetait par les fenêtres, les cadavres de ceux qui avaient succombé à la décharge.

Des hordes hideuses d'hommes en haillons, de fenunes, d'cnfanis , attirées de ces quartiers de misère par le bruit de la fusillade, se pressaient aux portes. On les ouvrait de temps en temps, pour laisser

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sortir des tombereaux attelés de chevaux magnifiques, pris dans les écuries du roi. Ces chariots fendaient lentement la foule, laissant derrière eux une longue trace de san^. Sur ces piles de cadavres ambulantes, des femmes, des enfants assis, tréj)ignant de joie, riaient et montraient aux passants des lambeaux de cliair humaine. Le sang rejaillissait sur leurs habits, sur leurs visages, sur leur pain. Ces bouches livides, hurlant la ^larseillaise, déshonoraient le chant de Théroïsme en Tassociant à l'assassinat. Le peuple hâve qui suivait les roues répétait en chœur les refrains et dansait autour de ces chars comme autour des dépouilles triomphales du clergé et de l'aristocratie vaincus. Le petit nombre des assassins, le grand noml)re des victimes, l'immensité du bâtiment, l'étendue du jardin, les murs, les arbres , les charmilles qui dérobaient aux balles les prêtres courant çà et là pour fuir la mort, ralentirent l'exécution. La nuit tombante allait les protéger de son ombre. Les exécuteurs formèrent une enceinte, comme dans une chasse aux betes fauves, autour du jardin. En se rapprochant pas à pas des bâtiments, ils forcèrent à coups de sabre tous les ecclésiastiques h se rabattre dans l'église. Ils les y renfermèrent. Pendant que cotte battue s'opérait au dehors, une recherche générale dans la maison refoula tic même dans l'église les prèlres échappés aux premières déchai'ges. Les assassins rapportèrent sur leurs pro-

près bras les prêtres blessés qui ne pouvaient marcher. Une fois parquées dans cette enceinte , les victimes, appelées une à une, furent entraînées par une petite porte qui ouvrait sur le jardin , et immolées sur l'escalier.

L'archevêque d'Arles, Dulau, le plus âgé et le plus vénéré de ces martyrs , les édifiait de son attitude et les encourageait de ses paroles. L'évêque de Beauvais et l'cvêque de Saintes, deux frères de la maison de La Rochefoucauld, plus unis encore par le cœur que par le sang, s'embrassaient et se réjouissaient de mourir ensemble. Tous priaient pressés dans le chœur autour de l'autel. Ceux qui étaient appelés recevaient de leurs frères le baiser de paix et les prières des agonisants. L'archevêque d'Arles fut désigné un des premiers. « C'est donc toi , » lui dit un IMarseillais , « qui as fait couler le sang des » patriotes d'Arles? — Moi, » répondit l'archevêque, « je n'ai fait de mal à qui que ce soit dans ma » vie ! » A ces mots l'archevêque reçoit un coup de sabre au visage. Il reste impassible et debout. Il en reçoit un second qui couvre ses yeux d'un voile de sang. Au troisième il tombe en se soutenant sur la main gauche, sans proférer un gémissement. Le Marseillais le perce de sa pique, dont le bois se brise par la force du coup. Il foule aux pieds le corps de l'archevêque, lui arrache sa croix, et la montre comme un trophée à ses compagnons.

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