LIVRE VINGT -CINQ un: M H
de là depuis quarante lieures le tuniulle du peuple, les coups des assommeurs, les gémissements des mourants. Des voix qui prononçaient son nom montaient jusqu'à ses oreilles. Malade, couchée sur son lit, passant des convulsions de la terreur à Tanéantissement du sommeil , réveillée en sursaut par des songes moins affreux que les contre-coups du meurtre sous sa fenêtre, elle s'éyanouissait à chaque instant. A quatre heures deux gardes nationaux entrèrent dans la chambre de la princesse et lui ordonnèrent, avec une rudesse feinte, de se lever et de les suivre à r.Vbbaye. Ne pouvant qu'à peine se soulever sur son séant et se soutenir sur le coude, elle supplia ses défenseurs de la laisser où elle était, aimant autant, disait-elle, mourir là qu'ailleurs. Un de ces hommes se pencha vers son lit, et lui dit à l'oreille qu'il fallait obéir et que son salut en dépendait. Elle pria les hommes qui étaient dans sa chambre de se retirer, s'habilla promptement et descendit l'escalier soutenue par le garde national qui semblait s'intéresser à son salut.
Hébert et Lhuilier l'attendaient. A l'aspect de ces figures sinistres, de cet appareil de crime, de ces bourreaux aux bras teints de sang entr ouvrant la porte de la cour où l'on entendait tomber les victimes, la jeune femme perdit l'usage de ses sens, et glissa dans les bras de sa femme de chambre. Elle revint lentement à la vie. Après un bref interrogatoire :
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« Jurez, » lui dirent les juges, « l'amour de régalité » et de la liberté, la haine des rois et des reines. — Je » ferai volontiers le premier serment , » réiDondil-elle ; « quant à la haine du roi et de la reine, je ne puis » la jurer, car elle n'est pas dans mon cœur. » In des juges se pencha vers elle : « Jurez tout, » lui dit-il avec un geste significatif; « si vous ne jurez » pas, vous êtes morte. » Elle ])aissa la tète et ferma les lèvies. — « Eh bien, sortez, » lui dirent les assistants, « et, quand vous serez dans la rue, criez : » Vive la nation! » Un des chefs des massacreurs, nommé Truchon ou le Grand Nicolas, soutient la princesse d'nn côté, un de ses acolytes la soutient de 1 autre. Elle paraît sur le seuil et recule en arrière à l'aspect du monceau de cadavres mutilés. Oubliant le cri sauveur qu'on lui a recommandé de proférei- : « Dieu ! quelle horreur ! » s'écria-t-elle. Truchon lui mit la main sur la bouche et la fit enjamber les morts. Les égorgeurs, désarmés par cette apparition angélique, s'arrêtèrent devant tant de beauté. Elle avait traversé au milieu de l'étonnement et du silence plus de la moitié de la rue, quand un garçon perruquier, nommé Chariot, ivre de vin et de carnage, veut, par un jeu barbare, enlever avec la pointe de sa pique le bonnet qui couvre les cheveux de madame de Lamballe; la pique, mal dirigée par une main avinée, effleure le front de la princesse, le sang jaillit et couvre son visa2;e.
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Les égorgeurs, à la vue du sang, croient que la victime leur est dévolue et se précipitent sur elle. Un scélérat, nommé Grizon, l'étend à ses pieds d'uii coup de bûche. Les sabres et les piques la frappent. Chariot la saisit par les cheveux et lui tranche la tète. D'autres dépouillent le cadavre de ses vêlements, le profanent et le mutilent. Pendant ces sacrilèges, Chariot, Grizon, Alamin, Rodi — 1 histoire est l'éternel pilori des noms infâmes — portent la tête de la princesse de Lamballe dans un cabaret voisin, la déposent sur le comptoir entre les verres et les bouteilles et forcent les assistants de boire avec eux à la mort, (^es buveurs de sang marchent en se grossissant jusqu'aux portes du Temple pour consterner les yeux de Marie-Antoinette de la tète livide de son amie. Los commissaires de la commune, (pii veillaient au Temple avec une députation de l'Assemblée, avertis de l'approche de cet attroupement, le reçurent avec des égaids et des prières. L'attroupement se borna à demander de promener la tète de la complice de la reine sous les fenêtres de la famille royale. Les commissaires y consentirent. Pendant que le cortège défilait dans le jardin , sous la tour habitè(î par les prisonniers, le commandant du j)oste invita le roi à se présenter au peuple. Le roi obéit. In com-
niissaire plus humain se jeta entre le prince et la fenêtre où l'on élevait l'horrible trophée. Le roi néanmoins aperçut la tête et la reconnut. La reine, que l'attroupement appelait à grands cris, ignorant le spectacle qu'on lui préparait , s'élança vers la fenêtre. Le roi la retint dans ses bras et l'amena dans le fond de ses appartements. On ne lui cacha que la vue du supplice de son amie; elle en sut le soir même les détails, et reconnut la haine du peuple à son acharnement contre tout ce qu'elle aimait.
L'attroupement reprit sa marche à travers les rues de Paris et s'arrêta sous les fenêtres du Palais-Royal pour montrer au duc d'Orléans la tête de sa bellesœur, non comme une menace, mais comme un tribut. Le duc d'Orléans était à table avec madame de Buffon, sa nouvelle favorite, et quelques compagnons de ses plaisirs. Il n'osa pas refuser l'hommage d'un crime offert au nom du peuple par des assassins. Il se leva, se présenta au balcon et contempla quelques instants en silence la tête sanglante qu'on élevait jusqu'à lui. Madame de Buffon l'aperçut. « Dieu, » s'écria-t-elle en joignant les mains et en se renversant en arrière, « c'est donc ainsi qu'on por- » tera bientôt ma propre tête dans les rues ! » Le duc reforma la fenêtre et s'etTorca de rassurer sou amie.
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« Pauvre femme , » dil-il en parlant de la princesse, « si elle m'avait cru , sa tète ne serait pas là ! » Puis il s'assit et resta silencieux et morne jusqu'à la fui du repas. Ses ennemis l'accusèrent d'avoir désigné cette tête au fer des assassins et d'avoir exigé qu'on la lui présentât pour assouvir sa vengeance et pour tranquilliser sa cupidité. Il voyait une ennemie dans l'amie de la reine, et il héritait, par la mort de madame de Lamballe, du douaire que les biens du duc de Penthièvre devaient à la veuve de son beau-frère. Ces imputations tombent devant la vérité. La vie de cette femme était indifférente à son ambition , sa mort n'ajoutait rien à sa fortune. Au moment de l'assassinat, le duc et la duchesse d'Orléans étaient séparés de biens juridiquement. Le douaire de madame de Lamballe ne grevait les biens futurs de la duchesse d'Orléans que d'une faible rente de trente mille francs par an. Ce prix du sang était au-dessous d'un assassinat et ne revenait pas même à l'assassin. On rejetait sur le duc d'Orléans tous les crimes auxquels on était embarrassé d'assigner une cause : triste condamnation d'une mauvaise renommée. On surprit souvent sa mam dans les égarements du peuple, on crut la surprendre dans ce sang : elle n'y était pas.
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Quand la nuit fut voiiuc, un inconnu, qui suivait pieusement de halle en halte le cortège, acheta des assassins à prix d'of la tête de la princesse encore ornée de sa longue chevelure. Il la purifia du sang et de la boue qui souillaient ses traits, scella la tête dans un coffre de plomb et la remit aux serviteurs du duc de Penthièvre pour (jue cette partie de son beau corps reçût au moins la sépulture dans le tombeau de sa famille. Le duc de Penthiôvre attendait dans l'angoisse les nouvelles que la rumeur publique apportait jusqu'à son château de Bizy. A la réception de ces chères dépouilles, sa fille, épouse du duc d'Orléans, et ses serviteurs essayèrent en vain de composer leur visage pour dérober au ^ ieillard la connaissance de cet attentat. Le prince lut son malheur dans leurs yeux. Il éleva les mains au ciel : a (irand Dieu! » s'écria-t-il, «à quoi servent lajeu- » nesse, la beauté, toutes les tendresses de la femme, » puisqu'elles n'ont pu trouver grâce devant le peu- M pie? Qu'est-ce donc que le peuple? » 11 ne se releva plus de son lit de larmes. Le service funèbre fut célébré dans sa chambre tendue de noir. « Je crois tou- )» jours l'entendre, » disait-il dans ses derniers entretiens avec sa lille, « je crois toujours la voir assise » près de la fenêtre, dans ce pclil cabine!. \'ous sou-
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» venez-vous, ma fille, avec quelle assiduité elle y » travaillait du matin au soir à des ouvrages de son » sexe pour les pauvres? J'ai passé bien des années » avec elle ; je n'ai jamais surpria une pensée dans » son ame ([ui ne fût pour la reine , pour moi ou » pour les malheureux : et voilà l'ange qu'ils ont » mis en pièces! Ah! je sens que cette idée creuse » mon tombeau! » 11 y descendit sans s'être un moment consolé.
Le ('hàtelet, la Conciergerie, où Ton tuifermait les prévenus de délits ou de crimes civils , et où , dans rinsutlisance des prisons, on avait enfermé des Suisses et des royalistes, furent visités le lendemain par les exterminateurs de l'Abbaye et de la Force. La commune avait pris soin d'en extraire deux cents tlétenus pour dettes ou pour d'insignifiants délits. Elle n'avait laissé exposées au massacre que des victimes coupables à ses yeux et dévouées d'avance aux hasards de ces journées. Le massacre y commença dans la matinée du 3 septembre. Le tribunal -institué pour juger les crimes du 10 août tenait ses séances dans le palais, à quelques pas du lieu de l'exécution. Les massacreurs impatients n'attendaient pas sa justice trop lente. La mort devanra les jugcJuentSj et la picpie jugea en niasse. Ouatre-vingts
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cadavres jonchèrent, en peu de minutes, la cour du palais. Pendant ce temps le tribunal juiieait encore. Le major Bachmann, commandant en second des Suisses au 10 août, est appelé devant les juges. Les assassins le rencontrent dans Tescalier qui conduit de la prison au prétoire. Ils le respectent en sa qualité de victime de la loi. Condamné à mort en cinq minutes, Bachmann monte dans la charrette qui doit le conduire au supplice. Debout, le front haut, Tœil serein, la bouche fière , martialeraent drapé dans son manteau rouge d'uniforme comme un soldat qui se repose au bivouac, il conserve en face de la mort la dignité du commandement. Il jette un regard de dédain sur la foule sanguinaire , qui s'agite sous les roues en demandant sa tète. La charrette traverse lentement la cour où le peuple immole ses compatriotes et ses amis. Bachmann ne s'attendrit que sur eux. Ceux de ses soldats qui attendent encore leur tour de mourir s'inclinent respectueusement sur le passage de leur chef et semblent leconnaître leur commandant jusque dans la mort. Le bourreau qui le saisit est sa sauvegarde contre les assassins. Ils ne lui font grâce qu'à la condition de l'échafaud. C'est son champ de bataille du jour. Il y monte avec orgueil et y meurt en soldat.
Deux cent vingt cadavres au Grand-Chàtolct , deux cent quatre-vingt-neuf à la Conciergerie furent