‹ Histoire des GirondinsChapitre 64 sur 194 · LIVRE VINGT ET UNIÈME. VA · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT ET UNIÈME. VA

^enait de recevoir, il alla chercher dans quelques moments de sommeil les forces dont il aurait besoin au lever du jour. La reine et madame Elisabetli avaient auprès d'elles la princesse de Lamballe, la princesse de Tarente, mesdames de La Roche- Aymon <}t de Ginestous; mesdames de Tourzel, gouvernante des enfants de France; de Makau, de Bouzy et de Villefort, sous-gouvernantes : femmes de cour que les dangers et les revers de leurs maîtres élevèrent tout à coup, dans cette nuit, jusqu'au complet oubli (relles-mémes, cet héroïsme naturel aux femmes! La duchesse de Maillé, dame du palais qui n'était pas au château la veille et que ses opinions populaires avaient rendue suspecte à la cour dans les premiers jours de la Révolution, ayant appris dans la nuit la prochaine attaque du château et les dangers de la famille royale, sortit à pied de sa demeure, se jeta seule , sans déguiser son nom et son attachement à la reine, au milieu des flots de peuple qui obstruaient les avenues des Tuileries, pour y pénétrer. La foule l'écartait comme une insensée. « Laissez-moi aller, » s'écria-t-elle, « là oîi l'amitié et le devoir m'appel- )) lent. Les femmes n'ont-elles pas aussi leur hon- » neur ! C'est leur cœur ! Le mien est à la reine ! » Votre patriotisme est de la haïr, le mien est de » mourir à ses pieds! »

YI.

Les femmes du peuple, toucliées de cette démence de fidélité qui bravait la mort, repoussèrent sans insulte la duchesse de Piaillé et la reconduisirent de force à son hôtel. La reine, madame Elisabeth, toutes ces femmes, tous ces magistrats, tous ces militaires s'asseyaient au hasard sur les banquettes ou sur les tabourets de la chambre du conseil. Les princesses s'entretenaient fréquemment avec Rœderer. Rœderer montra dans toute cette nuit, comme au 20 juin, le caractère d'un grand citoyen. Quoique dévoué au parti de la constitution, il inspira confiance à la famille royale. Son attitude fut celle de la loi. Intrépide comme magistrat, triste comme citoyen, respectueux comme homme, son attendrissement sur les angoisses que contenait ce palais n'échappa ni à la reine, ni à sa sœur, ni au roi. Madame Elisabeth s'approchait souvent pour l'interroger avec son triste enjouement. La reine sentait en lui un conseiller austère mais loyal, le roi un dernier ami.

Vers quatre heures, le roi sortit de sa chambre à coucher et reparut dans la chambre du conseil. On voyait au froissement de son hal)it et au désordre de sa coiffure qu'il s'était jeté un moment sur son lit. Ses cheveux, poudrés et l)ouclés d'un côté de la tète, étaient aplatis et sans poudre de l'autre côté. Ses

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traits pâli», ses yeux bourrelés, les muscles de sa bouche détendus et palpitants de mouvements involontaires attestaient qu'il avait pleuré en secret. Mais la même sérénité régnait sur son front et le mémo sourire de bonté sur ses lèvres. Il n'était pas au pouvoir des choses humaines d'imprimer un ressentiment dans rame ou sur les traits de ce prince. Ses amis n'ont jamais aimé, ses ennemis n'ont jamais méprisé en lui que sa bonté : c'était son défaut et sa vertu. La reine et madame Elisabeth se jetèrent avec un sourire de bonheur dans ses bras; elles l'entraînèrent dans l'embrasure d'une fenêtre et lui parlèrent quelques minutes à voix basse. Les gestes étaient ceux de la plus tendre familiarité; chacune des deux princesses tenait une des mains du roi dans les siennes. 11 les regardait tour à tour avec tristesse et semblaitleur demander pardon des tonrmentsqu' elles subissaient à cause de lui. Tout le monde s'était éloigné avec respect.

La famille royale passa ensuite du côté des cours pour juger sans doute du nombre et de l'attitude des troupes campées sous le palais. L n peu après, la reine fit appeler Kœderer. Il trouva cette princesse dans l'appartement de Thierri, valet de chambre du roi. Cette chambre ouvrait sur le petit atelier de serrurerie de Louis XVI. ^larie-Antoinette était seule, assise près de la cheminée, le dos tourné à la fenêtre. M. Dubouchage, ministre de la marine, entra et se

tint un peu à l'écart comme un homme qui surveille et qui attend. La reine, visiblement inquiète de ce qu'elle avait vu dans les cours, du petit nombre de défenseurs et de ce qu'on lui avait rapporté de la masse toujours croissante des assaillants, commençait à retomber, de l'exaltation des premières espérances, dans la prostration du découragement. C'était un de ces moments où la réalité qu'on ne veut pas voir apparaît pour la première fois confusément, et où l'on se révolte encore contre elle tout en la reconnaissant.

Marie-Antoinette demanda à Rœderer ce qu'il y avait à faire dans les circonstances telles qu'elles se jévélaient depuis le lever du jour. Rœderer ne lui dissimula pas ce qui pouvait déchirer son cœur pour éclairer sa raison. Il lui présenta, pour la première ibis, l'idée de placer le roi et sa famille sous la sauvei^arde de la nation en les conduisant dans le sein de la représentation nationale, et en les rendant ainsi inviolables et sacrés comme la constitution ellemême. « Si le roi doit périr, madame, » dit Rœderer, « il faut qu'il périsse du même coup que la » constitution. ]\Iais le peuple s'arrêtera devant sa » propre image personnifiée dans l'assemblée de ses » représentants. L'Assemblée elle-même ne pourra » s'empêcher de défendre un roi qui confondra son » existence avec la sienne. L'insurrection , crimi- » nelle devant la demeure du roi , sera parricide

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