LIVRE VINGT-DEUXIÈME
» pièces de canon , et l'armée innombrable des fau- » bourgs s'avance sur les pas des Marseillais. » M. Gerdret, administrateur du département, connu delà reine, dont il était le fournisseur, ayant appuyé de quelques mots Tavis de Rœderer: « Taisez-vous, )) monsieur Gerdret, « lui dit la reine. « il ne vous » appartient pas d'élever ici la voix ; laissez parler le » procureur-syndic. » Puis, se tournant vers Rœderer : « Mais, monsieur, » lui dit- elle fièrement, « nous avons des forces? — Madame, tout Paris mar- » clie, » répliqua Rœderer, et reprenant aussitôt sur un ton plus afïirmatif son dialogue avec le roi : « Sire, le temps presse; ce n'est plus une prière, ce )) n'est' plus un conseil que nous vous adressons, il » ne nous reste qu'une ressource ; nous vous de- » mandons la permission de vous faire violence et » de vous entraîner à l'Assemblée. »
Le roi releva la télé , regarda fixement Rœderer pendant quelques secondes, pour lire dans ses yeux si ses instances recelaient le salut ou le piège ; puis, se tournant vers la reine et l'interrogeant d'un regard rapide : « Marchons! » dit-il, et il se leva. A ce mot , madame Elisabeth avançant la tète pardessus l'épaule du roi : a Monsieur Rœderer, » s'écria-t-elle, « au moins répondez-vous de la vie du » roi? — Oui, madame, autant que de la mienne, » répondit en termes douteux Rœderer. Il recommanda
au roi de ne se faire accompagner de personne de sa
cour et de n'avoir d'autre cortège que le département et une double haie de grenadiers nationaux. Les ministres réclamèrent pour eux le droit de ne pas se séparer du chef du pouvoir exécutif. La reine implora la même faveur pour madame de Tourzel, la gouvernante de ses enfants. Le département y consentit. Rœderer s'avançant alors sur la porte du cabinet du roi et élevant la voix : « Le roi et sa famille )) se rendent à l'Assemblée seuls, sans autre cortège » que le département et les ministres, ouvrez-leur )) passage, » cria-t-il à la foule des spectateurs.
La nouvelle du départ du roi se répandit , en un instant, dans tout le palais. L'heure suprême de la monarchie n'aurait pas sonné plus foudroyante et plus sinistre à l'oreille de ses défenseurs. Le respect seul contint l'indignation et la douleur dans l'âme des gardes-suisses et des gentilshommes dont on refusait le bras et le sang. Des larmes de honte roulaient dans leurs yeux. Quelques-uns arrachèrent de leur poitrine la croix de Saint-Louis et brisèrent leurs épées sous leurs pieds.
Pendant que AL de Lachesnaye faisait avancer l'escorte du roi pour former la haie autour de sa personne, ce prince s'arrêta quelques minutes dans son cabinet, parcourut lentement le cercle formé par les per-