LIVRE DIX-SEPTIÈME
tenir l'équilibre entre le peuple et le roi de manière à les soutenir l'un par l'autre et à élever la liberté entre les partis. Mirabeau avait pressenti de loin cette politique de son rival. « Défiez-vous de La » Fayette, » avait-il dit à la reine dans ses dernières conférences avec cette princesse; « si jamais il com- » mande l'armée, il voudra garder le roi dans sa » tente. » La Fayette lui-même ne déguisait pas cette ambition de protectorat sur Louis XAl. Au moment même où il se dévouait au salut du roi, il écrivait à son confident Lacolombe : « En fait de liberté, je ne » me fie ni au roi ni à personne ; et s'il voulait tran- » cher du souverain je me battrais contre lui comme » en 89, autrement on peut parler. »
Il fit proposer au roi deux plans différents pour enlever ce prince et sa famille de Paris et les placer au milieu de son armée. Le premier plan devait être exécuté le jour anniversaire de la fédération, le 1 4 juillet. La Fayette serait venu de nouveau à Paris avec Luckner. Les généraux auraient entouré le roi de quelques troupes affidées. La Fayette aurait harangué les bataillons de la garde nationale réunis au Champ-de-iMars, et rendu^au roi la liberté en l'escortant hors de Paris. Le second plan consistait à faire faire aux troupes de La Fayette une marche de guerre qui les conduirait jusqu'à vingt lieues de Gompiègne. La Fayette porterait de là à Compiègne deux régiments de cavalerie dont il se croyait sûr.
Arrivé lui-même à Paris la veille, il accompagnerait le roi à T Assemblée. Le roi déclarerait que, conforjnément à la constitution, qui lui permettait de résider à une distance de vingt lieues de la capitale, il se rendait à (^ompiègne ; quelques détachements de cavalerie préparés par le général et postés autour de la salle escorteraient le roi et assureraient son départ. Arrivé à Compiègne, le roi s'y trouverait en sûreté au milieu des régiments de La Fayette; il ferait de là des représentations à TAssemblée et renouvellerait, libre et sans contrainte, ses serments à la constitution. Cette preuve delà sincérité du roi su (lirait, selon La Fayette, pour lui ramener tous les esprits et pour rasseoir le trône et la constitution. Louis XVJ rentrerait dans Paris aux acclamations du peuple. (]es rêves de restauration, fondés sur de tels retours d'opinion, étaient honorables mais chimériques. 3Iirabeau, Barnave, La Fayette se ressemblaient tous dans leurs plans de restauration monarchique. Toutpuissants dans l'agression , faibles dans la défense : pour démolir ils ont le peuple, pour reconstruire ils n'ont que leur courage et leur vertu.
Ces plans un moment discutés furent toui- à tour rejetés par le roi. Placé au centre du danger, il sentait l'impraticabilité du remède. Il ne se fiait pas à
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ces repentirs d'ambition , qui ne lui présentaient pour le salut que ces mêmes mains auxquelles il croyait devoir sa perte. Passer dans le camp de La Fayette ne lui semblait que changer de servitude. « Nous savons bien, » disaient les amis de Louis XVL « que La Fayette sauvera le roi , mais il ne sauvera » pas la monarchie. »
La reine, dont la fierté égalait le courage, dédaigna d'implorer la vie de la commisération de celui qui avait tant abaissé son orgueil. De tous les hommes du temps, celui qu'elle redoutait le plus c'était La Fayette, car il avait été pour elle la première figure de la Révolution. Les autres la menaçaient sans doute, La Fayette seul lui était suspect, même dans ses plans pour la sauver. Elle aimait mieux les périls que l'abaissement : elle refusa tout. D'ailleurs ses relations secrètes avec Danton la tranquillisaient. La vie du roi respectée au 20 juin, malgré les insultes des forcenés, l'avait rassurée sur ses jours. Elle croyait tenir, par les mains de mystérieux as;ents, les fils de la conduite des 2;rands démaîiogues. On la trompait sur plusieurs d'entre eux. De là ces bruits de corruption qui couraient alors sur Robespierre, sur Santerre, sur ^larat. Elle venait de faire remettre à Danton cent cinquante mille livres, pour confirmer par des largesses l'ascendant de cet orateur sur le peuple des faubourgs. Madame Élisabelh elle-même comptait fermement sur Danton. Elle-